Lecture / Ecriture
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Ormuz de Jean Rolin

Jean Rolin
  L'explosion de la durite
  La ligne de front
  Terminal frigo
  Ormuz
  Les Evénements

Jean Rolin est un écrivain et journaliste français né en 1949. Il est le frère d'Olivier Rolin.

Ormuz - Jean Rolin

Le détroit de tous les dangers
Note :

   Rentrée littéraire 2013
   
   
   Passage obligé pour le pétrole du Golfe, le détroit d'Ormuz, on aurait pu l'imaginer dans un thriller de John Le Carré par exemple, avec des agents britanniques nostalgiques du temps d'avant, quand les émirats n'étaient pas indépendants, ou quand les pasdaran n'avaient pas encore inventé la guerre navale asymétrique. Mais c'était plus difficile a priori de le retrouver dans la fiction française. Or, Jean Rolin l'a fait avec ce récit qui tourne autour de deux personnages, Wax, l'aventurier qui projette la traversée du détroit à la nage, et le narrateur qui l'accompagne, le précède, ou le recherche — c'est selon les chapitres.
   
   Sur le prétexte du récit, pas de mystère. L'incipit ne vous laissera aucune espérance d'exploit de natation : "Après sa disparition, je me suis introduit dans la chambre de Wax à l'hôtel Atilar afin d'y inventorier ses affaires…" Il reste à l'auteur de faire vivre pendant deux-cents pages les allées et venues de son narrateur sur les rives arabes et iraniennes, passant d'une ville à une autre, d'une île à une autre, à la recherche du meilleur endroit pour traverser à la nage, non pas d'un continent à l'autre, mais d'une île iranienne comme Larak à une île voisine de la péninsule de Musandam, au sultanat d'Oman. À la dernière page, Wax, au milieu du détroit, allume une cigarette par "26°25' de latitude nord et 56°10' de longitude est" : peut-être est-ce ce qui l'a perdu?
   
   Mais qui était-il? Était-il préparé à accomplir un exploit double de la traversée du Pas-de-Calais? Et qui aurait valu d'être médiatisé comme l'exploit récent d'une nageuse entre Cuba et la Floride. Le narrateur s'entraîne en solitaire dans les piscines de son hôtel à Abou Dhabi ou à Dubaï, mais Wax ne semble pas en avoir fait autant. Était-il un militaire, un marin, un ancien des opérations spéciales, un hurluberlu? Ou un suicidaire? Des Iraniens sont assez logiquement prêts à le prendre pour un espion vu son comportement et le contexte de tension. Le fait est que Wax a rencontré des amiraux et que le narrateur s'intéresse particulièrement aux navires de guerre à quai, protégés par des murs de conteneurs, ou qui patrouillent en mer car en 2012 le Golfe connaît une période de crise : des sanctions ont été votées contre Téhéran en raison de sa politique nucléaire. Au passage, déploration il y a sur ce qu'est devenu notre marine, à l'image de ce vieux Cassard dont on croit que se moque l'équipage d'un croiseur américain ; et remarques sur une foire consacrée aux armements que les émirs achètent comme des petits pains vu la trouille que l'Iran leur flanque. Un autre intérêt du narrateur — intérêt inattendu— se situe autour des oiseaux, peut-être pour faire comme Wax dont on sait qu'il a oublié un manuel d'ornithologie chez un épicier pakistanais.
   
   Alors quelles raisons de lire ce titre déjà bien remarqué dans la Rentrée littéraire 2013? Pas vraiment l'objectivité d'un reportage car l'attitude du narrateur est plutôt hostile aux Iraniens à preuve la description du rivage de l'île de Larak "infesté de pasdaran". Il est assez remarquable que l'auteur ne donne pas les raisons présentes de la tension internationale qui est l'horizon du récit ; il en résulte un climat plutôt absurde —et la tentative de Wax aussi peut être rangée au rayon de l'absurde— mais cette sensation est originalement renforcée de touches d'exotisme —images du désert— et additionnée de ruines diverses. Le passé, en effet, n'est pas tout à fait absent. Ici ou là subsiste un vieux fort portugais ruiné par les guerres ou usé par les siècles. Surtout, la guerre des pétroliers de 1986 est rappelée avec force détails, comme une fiche wikipedia, avec une liste de navires détruits par les Iraniens. Sur une côte où Wax aurait pu entreprendre sa traversée git l'épave pitoyable d'un chaland de débarquement (p.199) : "Quel qu'ait été le destin de ce bateau (…) sa coque et ses superstructures portaient les traces de si nombreux impacts, dont certains l'avaient traversé de part en part, d'autres ayant soulevé et tordu sur plusieurs mètres les tôles du pont, qu'il fallait qu'on se fût acharné sur lui avec une obstination véritablement démoniaque, et bien au-delà de ce qui eût été suffisant pour le mettre hors de combat." C'est comme un mauvais signe parmi d'autres.
   
   Le sentiment du tragique est donc bien rendu par Jean Rolin. Aussi ce livre avec ses bateaux et ses ports —comme "Terminal Frigo"— n'est-il pas totalement réservé aux amateurs d'histoire ou de géographie!
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critique par Mapero




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Traversée à la nage du détroit d’Ormuz
Note :

   Ormuz, c’est ce détroit coincé entre l’Iran, les Emirats Arabes Unis et le Sultanat d’Oman. Un bout de mer stratégique par où transite 30% de la production d’hydrocarbure mondiale. Un espace sur-militarisé et qui a fait l’objet de conflits multiples au gré des aléas géopolitiques, des alliances ou des guerres locales.
   
   C’est dans ce lieu du monde aussi peu touristique que possible, plongé dans un air brûlant, souillé de déjections multiples rejetées par les vagues d’une mer qui dépose de traitresses boulettes d’hydrocarbure venant se coller sous les plantes des pieds de celles et ceux qui oseraient s’aventurer sur des plages désertiques que nous projette Jean Rolin.
   
   Chez ce dernier, voyager et écrire sont une seule et même chose qui procède d’une observation minutieuse au point d’en devenir maniaque voire obsessionnelle. Cela tombe bien puisque le narrateur qui ressemble fort au journaliste grand reporter que fut Rolin est chargé de relater par le menu les démarches entreprises par un certain Wax en vue de préparer – vainement ce que l’on apprend dès le départ du livre – la traversée à la nage du détroit d’Ormuz.
   
   Un projet voué à l’échec par définition tant la navigation y est intense et les dangers innombrables. Un projet devenant le prétexte à une narration hyperbolique et d’un détail extrême, de tout ce qui agite le détroit, le surveille, le menace. D’un seul et même trait de plume, Jean Rolin se déplace avec l’aisance d’un homme maîtrisant son sujet voguant de l’ornithologie permettant de relater par le menu les mœurs des volatiles vernaculaires, à la description presque documentaire des navires de guerre et de leur classe d’appartenance tout en visitant scrupuleusement sur la terre ferme les multiples installations militaires et portuaires où chacun s’épie voire se menace.
   
   Car, au-delà de ce qui tourne à un exercice de style parfois lassant malgré la qualité réelle de l’écriture, ce sont bien les diverses menaces qui planent sur ce bout de notre planète que tente de rendre l’auteur. Des menaces que cristallise le désir de Wax de se lancer dans un défi auquel il ne semble aucunement préparé lui qui oscille sans cesse entre forfanterie, velléité et mensonges plus ou moins sévères. Car, à force de tout noter, de tout visiter même les lieux les plus improbables quand ils ne sont pas de plus les plus louches, le risque est grand de susciter curiosité et attention malveillante de la part de ceux qui n’ont de cesse de tout surveiller.
   
   Derrière ces descriptions qui tournent à l’overdose, derrière cette folle traversée littéraire se cache aussi la dénonciation de la folie des hommes, de leur agitation, de leur improbable capacité à faire d’un enfer a priori inhabitable un lieu de vie hostile et menaçant pour eux-mêmes et tout ce qui s’y aventure.
   
   Etrange objet littéraire qui tangue entre la fascination d’une obsession lancinante et la lassitude d’un lecteur qui a parfois l’habitude de lire un guide de préparation à un voyage désespérant.

critique par Cetalir




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