Lecture / Ecriture
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Peut-on aimer une morte ? de Jean-Laurent Poli

Jean-Laurent Poli
  Peut-on aimer une morte ?

Peut-on aimer une morte ? - Jean-Laurent Poli

Le choc non surmonté
Note :

   Ludivine s'avance au bord de la falaise et saute dans le vide. Plus tard, un homme se promène au pied de cette même falaise et découvre le corps de la jeune femme. Il tombe immédiatement amoureux d'elle. Sa vie ne tourne plus alors qu'autour de sa nouvelle conquête au point de chambouler totalement son quotidien.
   
   Bizarre, vous avez dit bizarre? Voilà un thème et un livre on ne peut plus étranges et originaux. Qui débute par les ultimes pensées de Ludivine et son dernier geste :
   
   "Ludivine Corinne se jeta dans le vide avec grâce, incapable d'anticiper l'image du cadavre qu'elle deviendrait, gisant au bas de la falaise, qu'un passant effaré découvrirait au petit matin...
   Ce passant, ce fut moi." (p10)
   

   Ce passant dont on sait peu de choses, si ce n'est qu'il vit seul, qu'il travaille pour une compagnie d'assurances pour laquelle il rédige les sinistres, qu'il est "un homme intelligent. A quoi bon ne pas le dire? Intelligent et sensible." (p.10) qu'il a deux maîtresses et un ami, va tout quitter pour l'amour de Ludivine. Je laisse découvrir au futurs lecteurs jusqu'à quel point il va installer Ludivine dans sa vie et lui-même s'installer dans celle passée de la jeune femme.
   
   On sent la folie du jeune homme monter lentement mais inévitablement. L'auteur est dans sa tête et dans toutes ses pensées, ses souhaits son exprimés. Parfois quelques paroles d'autres personnes (on ne sait jamais réellement qui) s'intercalent dans ses propos, comme ceux d'un médecin ou de membres de la famille au chevet d'un malade.
   
   Jean-Laurent Poli écrit très bien, certains passages sont un plaisir à lire tout haut, tout bas aussi, jouant avec les assonances, les mots, les matières, les sensations. Tiens, par exemple celui-ci (je rassure les lecteurs sur la santé mentale de l'auteur -encore que- c'est un cauchemar du narrateur): "Mes pieds sont transformés en épouvantables animaux, petits rampants gluants, vers rigides, qui glissent sur cette paroi, effrayants de ce que je les sens détachés de mon corps, doués d'une vie propre, comme vivants pour eux-mêmes, animés de desseins indépendants de ma volonté, libres comme des adolescents... [...] Mes pieds soudainement se mettant à donner du "Yes I am", du "So am I", infâmes rosbifs onglés, tapotant pareils à des coussinets de chat, un sol noir étale, portant de toute leur tessiture, des sons de tête, stridulants, avides d'agacer, s'ensachant tantôt du drap qui les recouvre pour satisfaire je ne sais quel désir puéril d'imitation, grimaçant (autant qu'il est possible pour eux de le faire) s'éloignant les uns des autres, les mollahs et les découverts, se distinguant de nobles mouvements de phalanges, mes pieds, là, devant le bois, faisant des gestes de chef d'orchestre..." (p.50/51)
   
   Ce petit roman (90 pages) est un beau texte d'un homme qui court vers une folie certaine même si apparemment rien ne l'y prédestinait. D'un homme seul, par choix, qui préfère la vie avec une morte qu'avec les vivants (c'est vrai que c'est sans doute la seule femme qui ne le contredira pas et que ne l'embêtera pas pour des broutilles féminines que nous les hommes-on-s'en-fiche : bon, je sais c'est un peu facile et misogyne, mais je me dois de soigner tous mes -fidèles et nombreux, euh, euh- lecteurs machistes.
   
   Vous en avez un peu marre des romans qui vous racontent toujours la même rengaine, la même histoire? N'hésitez plus, vous avez là un bon moyen de changer pour un roman profond, tendre, ironique, drôle, décalé et original et de qualité!

critique par Yv




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