Lecture / Ecriture
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Baho ! de Roland Rugero

Roland Rugero
  Baho !

Baho ! - Roland Rugero

Aperçu de littérature burundaise
Note :

   Nyamuragi est burundais. Muet, il vit paisiblement dans un village de ce pays. Un matin, après avoir mangé et bu plus que d'habitude, il cherche un endroit pour se soulager. Il aborde une jeune fille de 14 ans, et par geste, lui demande de lui indiquer un endroit tranquille et à l'abri. Mais, récemment, plusieurs femmes du village se sont fait violer et Kigeme, la jeune fille pense que Nyamuragi veut l'agresser. Elle crie, hurle et la foule arrive, la sauve et veut se faire justice elle-même ; Nyamuragi est traîné jusqu'à un arbre pour être pendu.
   
   Roland Rugero part d'un besoin naturel pour construire son histoire. Il raconte aussi le parcours de chacun de ses héros avant d'arriver à cette situation ubuesque. Il démonte joliment les mécanismes de la montée de la violence, du déchaînement de haine et de l'auto-justice. Le coupable désigné, innocent est faible, handicapé, ne peut se défendre, de toute façon la foule ne lui en laisse pas le temps. Par le biais de cette histoire l'auteur parle de l'intégration des handicapés, de la difficulté de vivre tous ensemble. Nyamuragi, « Né incomplet, il se contentait de vivre son atrophie. Pour lui seul, sans en faire une tragédie ni une affaire de vengeance sur le destin. Il ne faut pas craindre ce qui est. Sa mère lui disait : "Ibuye riserutse ntirimena isuka", "Le caillou qui émerge de la terre ne peut briser la houe". Dès que le cultivateur voit un caillou poindre du sol qu'il sonde de sa houe, il s'arrête, prend la peine de le ramasser, le jette loin et s'enfonce plus calmement dans son labeur. » (p.69)
   
   Ce petit roman (109 pages) oscille entre fable, poésie, roman de la tolérance et de l'intolérance. L'écriture varie elle aussi entre poésie et style plus linéaire, entre roman classique et tradition. Parfois, on peut se perdre pendant quelques paragraphes, mais on reprend pied très aisément. Les premières phrases sont très belles, représentatives de certaines digressions de Roland Rugero tout au long du livre :
   "Les cieux sont nus en ce mois de novembre.
   Honteux, ils essaient de tirer quelques nuages pour se couvrir sous l'impitoyable soleil qui met au jour, de manière résolue, délibérée et éclairée, leur nudité.
   Nus, bleus. Bleu de l'eau, couleur du Tanganyka, cette plaine ondoyante de l'Ouest. Des fontaines qui parsemaient les vallées autour de Kanya, l'eau y était il y a peu claire et limpide, abondante : mais elle manque. Un novembre sec." (p.7)
   

   Parfois de telles interventions de l'auteur sont déroutantes, mais elles donnent au récit ce que j'ai appelé de la poésie, une dose d'irréalité dans la plus belle tradition des histoires africaines.
   
   Roland Rugero est burundais et ce joli roman est publié par une petite maison d'édition, "Vents d'ailleurs" spécialisée dans les cultures d'ailleurs, dans sa collection Fragments. une maison d'édition que j'ai découverte il y a quelques mois avec le superbe livre de Gary Victor "Le sang et la mer". Très beaux livres, très beau travail qui ne vous laissera pas insensible.
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critique par Yv




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La vie n’est qu’agitation
Note :

   Quatrième de couverture :
   
   "Dans une vie d’entre-deux-guerres, un village au travail voit ses peurs et ses rancœurs révélées par un fait divers anecdotique et presque drôle : un muet pris d’une envie soudaine de déféquer (était-ce l’eau saumâtre du matin?) demande à une jeune fille par des gestes explicites les latrines les plus proches. Seulement, dans un monde où la violence a formé les âmes simples, les gestes les plus anodins peuvent être interprétés comme des agressions réelles. Cette jeune fille ,se croyant ainsi l’objet d’une tentative de viol, hurle, crie, alerte. Le pauvre hère, comprenant la méprise, croit que courir le sauvera. Pourtant, cela devient un véritable aveu de culpabilité et le conduit inexorablement au gibet, où la vindicte populaire pourra montrer l’étendue de ses peurs. Petit à petit, à travers les passés traumatisés des acteurs de cette histoire, on assiste aux interrogations de tout un peuple sur ce que sont la justice et la difficulté d’être ensemble… À force d’évoquer l’inavouable, celui-ci s’est produit!"

   
   
   Mon avis :
   
   Je continue mes découvertes des premiers romans parus en 2012 et ce grâce aux bibliothèques de Paris.
   
   Avouez qu’à lire la quatrième de couverture, ce roman a plein de qualités : il présente une intrigue très originale, qu’à mon avis vous n’avez jamais eu l’occasion de lire. C’est un peu la transcription au Burundi des affaires de village que nous a décrites dans "Fin de chasse" Jean-Paul Demure. La différence est qu’ici la foule est virulente, moins taiseuse, moins fourbe et donc plus prompte à s’indigner, à s’emporter. L’effet de masse fait le reste. Roland Rugero, jeune auteur puisque né en 1986, nous décrit une tentative de lynchage, de jugement par le peuple sans la neutralité de la justice. Rassurez-vous le pire sera évité grâce à un homme plein de sagesse.
   
   Roland Rugero a un style très intéressant à mon goût car il mêle une narration classique de son histoire à ce qu’il m’a semblé être des contes ou des légendes transmises de génération en génération qui ont sur moi l’effet de gouttes de sagesse qui nous étaient diffusées en perfusion, pour entrecouper un récit difficile. Il y a aussi les phrases qui tombent comme des sentences pour nous permettre de mieux comprendre les enjeux de l’histoire. On peut citer par exemple la toute fin du livre :
   "Toute la vie n’est qu’agitations, d’ailleurs. Mais le plus important, c’est d’agiter cette vie, sans la laisser choir. La vie c’est l’eau qui coule par terre et qu’on ne peut ramasser… Ainsi chemine la pensée de la vieille borgne."

   
   C’est une très jolie découverte mais il faut accepter de ne pas tout comprendre (en particulier l’intervention des différents personnages qui servent surtout à la description de la vie de village).

critique par Céba




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