Lecture / Ecriture
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Le Vent, Tentative de restitution d’un retable baroque de Claude Simon

Claude Simon
  Le Vent, Tentative de restitution d’un retable baroque
  Le Palace
  La bataille de Pharsale
  La route des Flandres
  Le Tramway
  L’Invitation
  Les Géorgiques
  L’acacia

Claude Simon est un écrivain français qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1985. Il est né en 1913 à Tananarive (Madagascar) et est mort en 2005 à Paris.

Le Vent, Tentative de restitution d’un retable baroque - Claude Simon

Réalité éclatée
Note :

   Le titre lui-même est déroutant. Seule sa première partie – le Vent – désigne un élément sensible, susceptible de jouer un rôle dans un roman. Mais pourquoi restituer un retable? - En général, un retable comporte plusieurs images illustrant la vie d’un saint, auquel est normalement consacrée l’église dans laquelle il se trouve. Ces images, peu nombreuses, guère plus de quatre ou cinq, mais généralement trois, sont nécessairement fragmentaires, disparates, et elles ne fournissent que quelques indices à qui ne sait rien de ce saint. Des images baroques peuvent mélanger dans une seule vue des éléments différents, que seule une connaissance précise permet de discerner, ou qui, au contraire, sèment la confusion lorsque le personnage principal apparaît plus d’une fois sur la même image, rompant les règles de composition classiques.
   
   Il semble bien que ce soit le propos même de Claude Simon, exprimé dès les premières lignes du roman : "... sur cette histoire (ou du moins ce qu’il en savait, lui, ou du moins ce qu’il en imaginait, n’ayant eu des événements qui s’étaient déroulés depuis sept mois, comme chacun, comme leurs propres héros, leurs propres acteurs, que cette connaissance fragmentaire, incomplète, faite d’une addition de brèves images…)". Ainsi la réalité apparaît nettement plus proche de la figuration d’un retable baroque, que le roman tente de restituer, que d’un roman classique développant une action de façon linéaire, avec une logique apparente - dont la vie semble toujours dépourvue – et une connaissance intime des moindres détails qui se rapportent aux événements relatés.
   
   Dans ce roman, la réalité est éclatée, les vides sont plus nombreux que les certitudes, tout est flou, l’histoire reste ouverte à toutes les interprétations, à l’imagination du lecteur pour combler les lacunes du narrateur, qui lui-même demeure dans l’ombre : "... apparitions, ragots, souvenirs, récits, à travers quoi nous ne faisions qu’entrevoir (…) une sorte de plésiosaurique réalité reconstituée de bric et de broc à partir de deux vertèbres, un frontal, un demi-maxillaire et trois métacarpiens pêchés dans la grise vase du temps et assemblés au petit bonheur des goûts et prédilections de chacun, et alors peut-être en fin de compte tout cela n’a-t-il pas été que la vulgaire et idiote aventure d’un vulgaire idiot…".
   
   Nous sommes bien près de la vie de saint, au sens de "l’Idiot" de Dostoïevski, comme de la conception de la vie selon Shakespeare. Il est caractéristique que le héros de cette histoire soit photographe, ne fixant lui-même que des images prises au hasard, ne conservant de Rose, qui fut tout de même la femme qui l’a ému et attiré, qu’une photo de groupe où elle n’apparaît qu’indistinctement. A l’inverse de l'idiot de Shakespeare, ce n’est pas lui qui "dit la vie". Incapable de s’exprimer autrement que par des balbutiements ou des borborygmes, il se contente de la ressentir et de la marquer par sa présence, qui fait réagir les autres, et, éventuellement, de la photographier. L’usage de la parole lui est quasiment refusé; en revanche, il porte une attention particulière aux objets, à la matière et aux expressions de ses interlocuteurs, qu’il écoute à peine.
   
   Pour exprimer cette histoire en miettes, les phrases elles-mêmes sont coupées de longues parenthèses, parsemées de multiples répétitions, se prolongeant parfois inexorablement dans la description d’éléments matériels, d’un décor, d’un climat, qui viennent troubler le héros dans ses conversations ou ses réflexions, et perturber le lecteur dans son désir de compréhension et de déroulement linéaire du temps, comme les nœuds faits sur une ficelle par les Indiens. Ce pauvre lecteur pourtant, s’il parvient à surmonter ces difficultés, en sera largement récompensé.

critique par Jean Prévost




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