Lecture / Ecriture
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Le Pont sur la Drina de Ivo Andric

Ivo Andric
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  Le Pont sur la Drina
  La chronique de Travnik

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013



Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.


Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.

Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.

Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.

C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.

Le Pont sur la Drina - Ivo Andric

Quatre siècles
Note :

   Titre original : Na Drini ćuprija, 1945
   
   C’est une entreprise exceptionnelle qu’a accomplie Ivo Andric en écrivant "le Pont sur la Drina" : inclassable, cette chronique de la vie dans la ville de Višegrad s’écoule sur une durée de quatre siècles, en présentant de multiples personnages dans des actions d’une grande diversité et sans autre lien que l’unité de lieu, la ville et son pont avec, comme point central, la kapia, la petite terrasse aménagée au milieu du pont.
   
   Naturellement, Ivo Andric fait défiler toute l’évolution historique de la colonisation ottomane, jusqu’à son déclin et son remplacement presque en douceur par l’empire d’Autriche Hongrie au XIXème siècle. Mais cette grande Histoire sert de fond à sa fresque et n’en forme pas le cœur : celui-ci sera constitué des petites aventures du peuple de Višegrad et de ses habitudes. Ce parti-pris de nous faire voir l’écoulement du temps au travers de la vie du peuple ne l’empêche pas de montrer toutes les fractures qui divisent cette population.
   
   L’invasion turque a poussé un grand nombre d’habitants de la Bosnie à se convertir à l’Islam : cela créait naturellement quelques tensions avec leurs voisins Serbes demeurés orthodoxes. Au milieu de ces deux communautés antagonistes mais vivant en bonne intelligence sous la pression du colonisateur existait aussi une minorité juive. En revanche, il n’est pratiquement pas question des Croates catholiques qui n’avaient pas dû s’implanter dans ces confins de la Bosnie.
   
   L’évolution générale nous fait voir la dureté des Turcs, qui enlèvent des enfants à leurs familles pour les conduire à Stamboul, où ils doivent suivre l’enseignement des janissaires, dûment convertis à l’islam et destinés à devenir des administrateurs et des notables de l’empire. C’est l’un de ceux-ci, emmené de force en 1516 de son village natal de Sokolovici à l’âge de dix ans, qui, devenu vizir sous le nom de Mehmed pacha Sokolovici, ordonna la construction du pont.
   
   Celle-ci suscite une vive inquiétude dans la population et donne lieu à quelques scènes atroces qui montrent la cruauté que pouvaient exercer les Turcs à l’égard des opposants à leur politique.
   
   Dans tous ces développements qui font alterner le dramatique avec la description de la vie paisible qui lui succède, Ivo Andric conserve toujours une distance et un ton neutre qui atténuent le caractère passionnel que les intéressés devaient nécessairement ressentir devant les événements. Il sait trouver une langue riche pour bien marquer les nuances qui distinguent la façon de penser de ses personnages, et la traduction de Pascale Delpech, d’une grande élégance, marque bien à la fois l’attachement de l’auteur à ce peuple et son ironie retenue face à ses inconsistances.
   
   Naturellement, Ivo Andric nous conduit jusqu’à 1914, à l’attentat qui coûta la vie à l’archiduc François Ferdinand à Sarajevo – comme son confrère autrichien Joseph Roth dans "la Marche de Radetzky"- et aux premiers combats de 1914.
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critique par Jean Prévost




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On n’y danse pas, on n’y danse pas...
Note :

   Si quelqu’un peut incarner le Yougoslave – en dehors de Tito bien sûr – c’est Ivo Andric. Né Croate... en Bosnie, il se déclare finalement Serbe et meurt à Belgrade! Yougoslave, je vous dis, jusqu’au bout du stylo. Et qui se souvient qu’il fut le Prix Nobel de Littérature en 1961? Je vous le demande un peu, qui?
   Et à la lecture de ce "Pont sur la Drina" ce n’est absolument pas usurpé.
   
   Ivo Andric choisit de nous raconter – enfin, d’essayer de nous raconter - l’inextricable écheveau du cœur des Balkans ; la Bosnie Herzégovine, encore aujourd’hui administrée de manière étrange même si l’on ne parle plus de Bosnie Herzégovine mais de Bosnie, simplement.
   
   Comme c’est trop compliqué par le biais des hommes, c’est l’histoire d’un pont qui servira de fil conducteur, du XVème siècle jusqu’à la Guerre de 14 ; le pont de Visegrad. Ce pont c’est le Vizir de l’Empire Ottoman, Mehmed Pacha, à l’origine un tout jeune garçon des environs de Visegrad enlevé par les Ottomans à titre de prise de guerre pour devenir Janissaire, qui le construira au plus fort de la domination ottomane sur la région, au XVème siècle donc. Puis le pont une fois bâti, devenu un élément incontournable du paysage et de la vie locale, Ivo Andric va dérouler par à-coups successifs le fil du temps pour nous montrer le déclin progressif de cet Empire ottoman, la montée en puissance de l’Empire Austro-hongrois qui va prendre sa place sur ce territoire, au détriment des Serbes, des Croates, au détriment aussi des Musulmans qui sont encore là. Ivo Andric nous décrit avec précision le ferment dans lequel mijote l’imbroglio qui surgira lorsqu’éclatera l’ex-Yougoslavie.
   
   Et de manière ludique, vivante, littéraire mais pas pédante. C’est un vrai bonheur de lecture et la traduction de Pascale Delpech doit aussi y être pour quelque chose.
   
   Grace à Ivo Andric, on touche du doigt les plaies des Serbes, des Croates et des Bosniaques. Et comme Saint Thomas, les plaies une fois touchées on y croit mieux. Elles sont purulentes ces plaies. Et elles font redoutablement penser que les évènements tragiques qui se déroulent actuellement au Sud Soudan, dans l’ex-Zaïre, en Irak-Syrie-Iran sont les ferments aussi des désordres qui battront leur plein dans... 50 ans... 1 siècle...?
   
   Quelle prescience de la part d’Ivo Andric de conclure son roman par la destruction partielle du pont en 1914, dans un raccourci fulgurant de ce qui se passera à Mostar, plus près de nous!
   
   Amateurs de pal enfin, si vous voulez tout savoir sur cette pratique bien balkanique et ottomane (j’ai encore en tête des photos prises pendant la guerre 14 – 18, figurant dans un vieux magazine chez mon grand-père, où entre Croates, Serbes on s’empalait à qui mieux-mieux), lisez "le pont sur la Drina", Iva Andric vous raconte ça très bien!
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critique par Tistou




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De l’eau sous le pont
Note :

   Un grand pont de pierre construit il y a trois siècles au cœur des Balkans par un Grand Vizir de l'Empire Ottoman est le personnage principal de ce roman d'Ivo Andric. Ce pont est utilisé comme un témoin sur plusieurs générations, des innombrables vies, nationalités et croyances des gens qui l’ont traversé: Radisav, l'ouvrier, qui tente d'entraver sa construction et termine empalé sur son point le plus haut; la belle Fata, qui se jette de son parapet pour échapper à un mariage sans amour, Milan, le joueur, qui risque tout dans un dernier affrontement avec le diable, Fedun, le jeune soldat, qui paie chèrement un moment de faiblesse lors de son tour de garde.
   
   « Le Pont sur ​​la Drina » est dans sa forme, un croisement entre le roman et une série d'histoires courtes - tissées autour du sujet fédérateur de ce pont. Le contraste entre la pierre durable du pont et la vie éphémère des gens qui l’empruntent donne un aperçu à la fois des continuités et des changements dans la culture humaine sur une période de plusieurs siècles.
   
   Ivo Andric est un Serbe de Bosnie né en 1892, et qui a grandi d'abord à Sarajevo, où son père était orfèvre, puis, après la mort de son père, à Visegrad, où le père de sa mère travaillait comme charpentier. Cette histoire est personnelle. Il a grandi en jouant sur le pont. Il connait ses nombreuses fables et les peuples qui les ont perpétuées; chrétiens, musulmans, juifs et gitans.
   
   « Le Pont sur ​​la Drina » permet de comprendre la situation actuelle de la Bosnie et les récents conflits. Je crois d’ailleurs qu’il dresse un portrait de l'histoire des relations entre chrétiens et musulmans dans la région mieux que n'importe quel récit de batailles ou traité ou leçon d’histoire. Mais outre cet aspect ethnologique, le roman est magnifique en soi. Il possède une puissance d’évocation quintuplée par son élégante simplicité. Les juges qui ont attribué à Ivo Andric le prix Nobel de littérature en 1961 savaient ce qu'ils faisaient, cette œuvre est un monument.
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critique par Benjamin Aaro




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Et au milieu résiste un pont
Note :

   Au carrefour des civilisations, entre Orient et Occident, naît un pont. Il subira les assauts de ceux qui rejettent sa construction, il résistera aux conflits. Il servira de frontière, il sera le lieu des rencontres et des rendez-vous. Il est le centre de Visegrad, ville à la fois de Serbie et de Bosnie, où cohabitent Chrétiens, Juifs et Musulmans.
   
   Quatre cents ans d'Histoire s'écrivent. Et toujours, au centre, ce pont. D'abord sa construction par le vizir. Une édification controversée, révélatrice des peurs des uns et des espoirs des autres. Une construction solide et ingénieuse sur une rivière impétueuse. Puis la vie qui s'organise autour au gré des dominations turques puis austro-hongroises. Jusqu'à la grande cicatrice au début de la grande guerre.
   
   Dans la première moitié du livre, il n'y a qu'un personnage, ce pont. Rien ni personne n'arrêtera l'Histoire en marche. Ceux qui construisent ont le pouvoir de décision et ne s 'embarrassent pas de sentiments, ceux qui résistent ne pourront rien, ceux qui assistent notent et nous comprenons avec eux, les changements engendrés par cette arrivée dans leur ville jusque là tranquille.
   
   Dans la deuxième moitié du livre, que j'ai préférée, arrivent des personnages que l'on suit de plus près, Lotika, qui tient avec courage une auberge à côté du pont, les représentants religieux, Ali Hodja commerçant pessimiste... Tout un monde aux premières loges d'un pont carrefour.
   
   Andric mêle grande Histoire et petite histoire, vérités et contes autour du pont et des habitants de Visegrad. Il réussit à nous y transporter, au cœur d'une ville multi-religieuse, multi-civilisations qui garde malgré les conflits une unité, presque une solidarité autour de ce pont.
   
   J'ai eu du mal à rentrer dans le première partie du livre aux personnages moins fouillés puis au fil de la lecture je me suis installé confortablement pour me sentir bien au milieu des ces gens. Andric est un conteur sachant conter.
   "quelque chose comme une île éphémère au milieu de l'inondation du temps." P 84

   Le regard porté sur ces générations est bienveillant, empli de la sagesse de celui qui sait observer.
   "Mais la jeunesse supporte aisément même la présence des pires instincts, elle vit et se meut parmi eux en toute liberté et avec insouciance." P 271

   En bref, un livre qu'il faut apprivoiser avant d'en récolter le sel.

critique par OB1




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