Lecture / Ecriture
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L'éléphant du Vizir de Ivo Andric

Ivo Andric
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  La chronique de Travnik

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013



Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.


Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.

Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.

Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.

C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.

L'éléphant du Vizir - Ivo Andric

Histoires de pouvoirs
Note :

   Titre original : Priča o vezirovom slonu, 1948
   
   (histoires) "parmi celles, parfaitement incroyables, qui en disent le plus sur l’endroit et sur les gens. Les gens de Travnik, qui sont les plus sages de Bosnie*, savent des quantités d’histoires de ce genre, mais il est rare qu’ils les content à des étrangers"
   Andric, lui, va le faire, et nous répéter ces contes si révélateurs de l’Histoire de ce peuple. Il y sera beaucoup question de beys et de vizirs plus ou moins sanguinaires, de peuples soumis au bon vouloir des puissants et ici encore, Ivo Andric, s’illustrera par un art consommé du portrait qui nous permettra de "voir" ces personnages comme si nous les avions côtoyés depuis des années, même si au départ, vous ignorez tout des Slaves balkaniques. Ivo Andric est un conteur et un portraitiste hors pair. Portraits brillants de petites gens comme de grands personnages dans ce qu'ils ont de public comme de secret. C’est un plaisir de le suivre dans ces fables superbement construites et écrites où fleurit l’humour des conteurs qui n’oublient jamais d’amuser le public autant qu’ils le captivent. :
   "Les vieux de Travnik, et ils n’ont pas tort, racontent qu’il y a en Bosnie trois villes où les gens sont sagaces. Et d’ajouter tout aussitôt que la première est Travnik même. Seulement, ils oublient d’ordinaire de dire quelles sont les deux autres."

   
   Le premier ici, le conte éponyme, qui se dit l’histoire d’un éléphant, est en fait, à travers son animal, celle d’un vizir, et à travers lui, un conte philosophique sur l’absolutisme, sa force irrésistible et son irrésistible faiblesse. Le procédé de représenter trois couches de la société par trois lieux différents de réunions vespérales, est naturel et habile, ainsi que cette façon d’illustrer pour chacun par une anecdote, leur réaction à la capacité de nuisance de l’éléphant (du vizir?) Et cette superbe conclusion : "On l’enterra séance tenante, mais comment et où, cela, personne n’a jamais posé la question, car quand on se libère d’un mal, il vaut mieux ne pas en parler, du moins pendant un certain temps, attendre qu’il en sorte une histoire, comme un conte du temps jadis que l’on peut raconter sans crainte, en plaisantant, dans l’adversité du moment"
   "Comme" un conte du temps passé? qui n’en serait donc pas un, mais cela permettrait de le raconter sans crainte, voilà, n’en doutons pas, la clé de cette histoire écrite sous l’aile de la puissante URSS.
   
   Le 2ème conte "Les gens d’Osatitsa" illustre une autre idée en nous racontant ce qu’il advient dans cette ville où tout le monde n’avait qu’une idée en tête : "grimper"! Alors grimper? me direz-vous, dans l’échelle sociale où au sens premier? Eh bien les deux, on ne les distingue pas, par contre on nous montre, les avantages, les inconvénients et même les dangers de la chose face au pouvoir. Il n’est pas toujours bon d’être la tête qui dépasse.
   
   Avec "Une année difficile", c’est une autre forme de pouvoir qui est explorée, celui de l’argent (mais qui sera aussi confronté au pouvoir politique) avec ce portrait formidable de Yevrem, l’usurier. Quelle arme peut l’abattre? La tyrannie, l’amour? Andric ne croit guère à l’amour, bien qu’il n’en sous-estime pas la force. Il saura ici faire jouer tous les ressorts humains pour mener à bien une histoire terriblement juste psychologiquement. Magnifique et sans illusion.
   "il se contentait d’observer ses mouvements sans dire un mot, comme pour les déchiffrer, comme pour y découvrir, dans sa vieillesse, ce qu’il eût fallu savoir de la vie, et ce que lui, jamais, même jeune homme, n’avait su voir."

   
   "Yelena, celle qui n’était pas" est une histoire d’amour passion mais, ne vous disais-je pas qu’Andric ne croit guère à l’amour? Comme pour me donner raison, Yelena, si belle et si parfaite, si elle occupe tous les instants de la vie de son amant d’une passion aussi torride que poétique, n’en est pas moins une hallucination et rien que cela…
   
   "Figures" : six pages pour comparer sculptures, dessins et peintures à l’art des mots et conclure à l’infériorité totale de ces derniers " car la couleur nous abandonne, le dessins nous trompe, mais le mot, oui, le mot ment." . Curieuse déclaration pour un écrivain…
   
   Ensuite, sur la route de Bordeaux, l’auteur entreprend une discussion avec… Goya qui lui exposera ses idées sur la création artistique. Ses idées, ou celles d’Andric.
   
   Et le tout se termine par une brève et sibylline histoire japonaise pour ceux qui risqueraient d’oublier que liberté philosophique et pouvoir sont inconciliables, même quand ce sont les bons qui gagnent.
   
   
   * Pays d’origine d’Ivo Andric.
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critique par Sibylline




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Pour les amateurs du genre
Note :

   La première nouvelle (très longue) de ce recueil du même titre, commence par ces mots :
   « En Bosnie, villes et bourgades sont pleines d’histoires. Et dans ces histoires pour la plupart imaginaires, sous le manteau d’événements incroyables et sous le masque d’appellations souvent fictives, se cache l’histoire réelle et non avouée de cette contrée, des hommes vivants et des générations éteintes. Ce sont de ces mensonges à l’orientale dont le proverbe turc affirme qu’ils sont ‘plus vrais que la vérité’ ».
   
   L’auteur nous livre ici clés en mains le mode d’emploi pour déchiffrer ce conte philosophique qui a pour cadre l’époque la Bosnie sous l’occupation ottomane.
   
   Il nous parle de la ville de Travnik où les vizirs se succèdent et se ressemblent au fond, même si chacun a ses lubies, sa réputation, son animal préféré…
   
   Le nouveau vizir dont il est question fera venir un éléphant. Cette bête deviendra l’objet de la haine de la ville entière. Ensemble, les habitants s’emploieront à s’en débarrasser, à défaut de pouvoir se débarrasser du vizir. L’éléphant cristallisera la haine, la soif de vengeance de la population trop lâche pour s’attaquer au vizir lui-même, car plusieurs siècles d’occupation ont forgé une mentalité de soumis.
   
   J’avoue que je n’ai pas lu les autres nouvelles du recueil. Je suis malheureusement totalement hermétique à ce genre littéraire, à ses thèmes, au style. Je n’ai même jamais réussi à lire les "Mille et une nuits", c’est dire!
   Je laisse donc Ivo Andric aux amateurs de fables orientales…

critique par Alianna




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