Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

La Naissance du fascisme de Ivo Andric

Ivo Andric
  La Naissance du fascisme
  Visages
  Titanic et autres contes juifs
  La Soif et autres nouvelles
  Contes de la solitude
  Mara la courtisane et autres nouvelles
  Omer Pacha Latas
  La Cour maudite
  L'éléphant du Vizir
  La demoiselle
  Contes au fil du temps
  Le Pont sur la Drina
  La chronique de Travnik

AUTEUR DES MOIS DE JUIN & JUILLET 2013



Ivo Andrić est un écrivain yougoslave né en 1892 à Travnik en Autriche-Hongrie (aujourd'hui Bosnie-Herzégovine), ayant grandi à Višegrad, il se considèrera plus tard comme serbe et a milité pour le rattachement Bosnie-Serbie.


Après ses études à Vienne, il devient éditeur à Belgrade puis mène une carrière de diplomate yougoslave dans plusieurs capitales européennes.

Il reste à Belgrade pendant la seconde guerre mondiale.

Le Prix Nobel de littérature lui a été attribué en 1961.

C'est encore à Belgrade qu'il décède en 1975.

La Naissance du fascisme - Ivo Andric

Giovinezza! Giovinezza!
Note :

   Il n'est pas italien, il n'est pas historien, mais il a été témoin des débuts du fascisme en Italie car, jeune diplomate du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, Ivo Andrić fut en poste auprès de Saint-Siège en 1920-1921 puis à Trieste en 1922.
   
   Ce recueil n'est ni un essai théorique, ni une relation débordant de faits, mais une chronique intermittente, une série d'articles publiés dans la presse de Zagreb entre 1921 et 1926. Andrić a le mérite de vouloir éviter une interprétation rigide et idéologique du fascisme. Écartant la grille marxiste comme les préjugés anticommunistes, il recherche les raisons du phénomène dans la guerre elle-même : "Il prend sa source en 1914, l'époque du combat acharné opposant interventionnistes et neutralistes". Il ne fait pas de Mussolini un "deus ex machina" mais un dangereux leader opportuniste. En peu de pages, il rappelle les espoirs révolutionnaires des interventionnistes, les immenses déceptions des foules, puis le raz-de-marée socialiste de 1918 et 1919 retombant après de "longs palabres" sans avoir rien changé. Le pouvoir est à terre. Mussolini le ramasse.
   
   À peine constitué le gouvernement fasciste traverse la crise qu'il a provoquée en éliminant Matteotti avec ses hommes de main. Dans l'article du 16 août 1924, l'auteur souligne plus le caractère criminel de "cette clique d'arrivistes" et de "cette poignée de desperados" que le Duce a utilisés qu'il ne souligne la vilenie du chef du gouvernement. Ses "chemises noires" ont été pris de vertige, enivrés par "les faveurs d'un Etat qui leur est rapidement monté à la tête". Le 1er février 1925 il se demande "de quelle manière et à quel moment le fascisme va-t-il quitter le pouvoir" – après un bain de sang ou au terme d'une crise politique. En attendant, "dans un pays accoutumé à l'emphase et au paradoxe", Mussolini joue de "la versatilité des masses italiennes" ; enfin l'année 1926 voit le renforcement de sa dictature, et le fascisme s'internationaliser. "Un mouvement élémentaire, vulgaire et cruel, dogmatique et exclusif, tapageur et violent, voilà ce qu'était le fascisme depuis son émergence, et ces traits se marquaient toujours plus à mesure de son développement."
   
   L'écrivain Andrić inclut dans ces analyses du fascisme des premières années une brillante critique d'ouvrages d'actualités de Marinetti — car il y a proximité entre futurisme et fascisme — et de Gabriele d'Annunzio qui s'empara de Fiume pour l'Italie. Si l'auteur "yougoslave" apprécie leur style, il condamne le contenu de leurs livres relatant leur rôle dans la guerre : "vulgarité" de l'un, "vide sonore" de l'autre.
   
   J'avoue avoir été parfois plus sensible à la lecture de cette œuvre "inattendue" du prix Nobel —et tout juste publiée en 2012— qu'au talent prêté au conteur serbe décédé en 1975.
   ↓

critique par Mapero




* * *



La nostalgie de l’Autriche-Hongrie
Note :

   Beaucoup de forces ont concouru au démantèlement de l’Empire d’Autriche-Hongrie au lendemain de la Première Guerre mondiale : le nationalisme sourcilleux des Serbes, terreau sur lequel s’est nourrie la décision de Gavrilo Princip d’assassiner l’archiduc François-Ferdinand en visite à Sarajevo en 1914, les désirs d’émancipation des élites politiques des différents peuples qui constituaient l’Empire, ou au contraire la volonté de rejoindre leur peuple d’origine, dont ils avaient été coupés au fil des aléas de l’Histoire. La victoire de 1918 offrait aux alliés de la Grande Guerre la possibilité d’accomplir cet éclatement, en vertu du généreux principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la volonté de punir les vaincus et de recomposer les forces en Europe en vue d’affaiblir l’Allemagne.
   
   La disparition de l’Autriche-Hongrie survint donc comme une fatalité que, pourtant, dès sa proclamation, de nombreux habitants de l’ex-Empire déplorèrent. Le dernier Empereur, Charles de Habsbourg, au lendemain de son couronnement au milieu de la Guerre, s’efforça de trouver un moyen d’arrêter le conflit avec, sans doute, pour objectif ultime la volonté de maintenir l’Empire. Son échec le conduisit à s’effacer à la fin de la Guerre et à subir l’exil à Madère où il est mort en 1922.
   
   Parmi ses anciens sujets, dans le milieu littéraire certains ont exprimé très tôt leur hostilité à l’éclatement de l’Empire et à la constitution d’États nationaux, à l’exemple de Robert Musil, jugeant dans ses journaux le nouvel État Tchécoslovaque beaucoup plus immoral que l’ancienne Autriche-Hongrie. Ultérieurement, celle-ci fut pourtant l’objet de son ironie acérée tout au long de son roman inachevé "L’homme sans qualités". Stefan Zweig, en revanche, attendit les dernières années de sa vie et le second conflit mondial pour exposer la douleur que suscita en lui l’écroulement du modèle de vie heureuse et de tolérance qui régnaient dans l’ancien Empire jusqu’à la déclaration de guerre de 1914. Ces auteurs n’étaient pas dupes du caractère agonisant de l’Empire à la fin du trop long règne de François-Joseph : Robert Musil plus qu’aucun autre le disséqua dans la description de son Action Parallèle, dans l’Homme sans qualités, action politique mise en place en vue de célébrer le 70ème anniversaire du règne de l’Empereur, qui devait avoir lieu en 1918. Un écrivain d’un pays de l’Empire largement hostile à celui-ci, comme Ivo Andric, montra dans son admirable roman "Le Pont sur la Drina" combien le pouvoir autrichien qui succéda à la domination des Ottomans eut un rôle civilisateur malgré sa rudesse, en comparaison des cruautés orientales qu'avaient subies les populations bosniaques sous l'administration turque. Même dans un roman satyrique comme "Le Brave soldat Chveïk" de Jaroslav Hašek, l’image de l’Empire, pourtant tourné en ridicule au travers de son armée et de son administration, reste bon-enfant.
   
   C’est plus récemment que cette nostalgie a trouvé une expression beaucoup plus systématique avec notamment l’essai de François Fejtö, né en Hongrie en 1909, "Requiem pour un empire défunt". François Fejtö y montre tout le caractère idéologique qui présida à la décision commune des Alliés de la guerre de détruire cet empire. Le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes y apparaît malignement utilisé par les dirigeants occidentaux sous la pression des politiciens nationalistes tchèques Masaryk et Beneš. La tromperie issue de l’application de ce principe à la constitution des nouveaux États est facilement démontrée par le rappel de l’existence des minorités dans chacun d’entre eux. L’argumentation générale repose sur l’inefficacité de la nouvelle Europe ainsi fondée : son centre morcelé en une dizaine de petits États faibles ne pouvait opposer un rempart à l’expansionnisme allemand. François Fejtö expose, dans une veine qui rappelle Tocqueville, toutes les avancées de l’Empire dans une voie démocratique, propice à l’entente entre les peuples et au respect des minorités. Les querelles des populations inextricablement mêlées de ce second "enfant malade de l’Europe", après l’Empire Ottoman, étaient réglées par des arrangements minuscules qui leur évitaient de dégénérer en affrontements brutaux.
   
   Mais au-delà de ces réflexions politiques et géostratégiques, et du choc causé par le retour dans un pays autonome, si la disparition de l’Empire a suscité tellement de regrets, peut-être faut-il en rechercher l’origine dans les charmes que ses populations déçues pouvaient lui trouver. Et il faut bien reconnaître que l’Empire finissant avait atteint un mode de vie auquel ses anciens habitants, ruinés par la guerre, ne pouvaient songer sans mélancolie. Il y avait d’abord un cadre qui ressort jusqu’à nos jours. Que l’on visite Vienne, Budapest, Prague, Cracovie, Trieste ou Bratislava, on retrouve un certain mode d’organisation des villes, un style de construction assez lourd et somptueux, un espace aéré par de vastes jardins et parcs, une utilisation harmonieuse des accidents du terrain qui caractérisent ces villes et leur confèrent un air de famille. Dans toute l’étendue de l’Empire, les arts étaient favorisés, à commencer par la musique qui s’est enrichie de toutes les traditions populaires des différentes régions. Celles-ci se sont fondues en un tout harmonieux qui fait qu’on ne saurait plus définir avec précision l’origine de la valse, de la polka ou du csárdás. Ces danses qui sont aussi des airs de musique ont créé une culture populaire encore vivace dans chacun de ces pays et nourri l’inspiration des plus grands musiciens. L’Empire a largement contribué au renouvellement de la littérature mondiale par la contribution d’écrivains puissamment novateurs. Et il ne faut pas oublier non plus que le centre exerçait une attraction sur toutes les populations périphériques : ce n’est pas un hasard si jusqu’à nos jours des ressortissants de la Moravie se plaisent à évoquer le souvenir de leur grand-père exploitant agricole qui préférait aller vendre sa production à Vienne plutôt qu’à Prague.
   
   Depuis la chute des régimes socialistes et l’adhésion des États d’Europe Centrale à l’Union Européenne, cette nostalgie diffuse s’est répandue dans chacun d’entre eux, sans favoriser le sentiment d’adhésion des populations à la construction communautaire. Il est tentant de faire un rapprochement entre les deux entités : l’Autriche-Hongrie a éclaté au lendemain d’un conflit majeur en raison de son échec à rassembler tous les peuples qui la composaient, ce qui amenuisait sa vocation d’État tampon au centre de l’Europe ; aujourd’hui le scepticisme des peuples de l’Union s’accroît alors que la solidarité serait plus que jamais nécessaire pour tenter de résoudre les désordres financiers qui affaiblissent l’Europe.
    ↓

critique par Jean Prévost




* * *



Sur le fascisme
Note :

   "Alors la renaissance ou le chaos? Avec le pouvoir qui lui a été attribué cet homme enrichira la vie de la péninsule avec de nouvelles valeurs ou un coup de vent l’emportera, lui et ses chorégraphies de chemises noires et matraques ensanglantées et la foule de ses adorateurs ingénus ou rusés, pour laisser la place à de nouveaux hommes pour de nouvelles batailles?" se demandait Ivo Andrić dans les colonnes de la Jugoslavenska niva en 1923.
   
   En 1920, alors âgé de 28 ans, il est nommé secrétaire de 3° classe dans la représentation diplomatique du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes près le Saint-Siège. Il y reste jusqu’en novembre 1921 où il poursuit sa carrière de diplomate d’abord à Bucarest puis à Graz. Lors de son séjour romain, le jeune homme a déjà une certaine expérience de l’existence, il a traversé une guerre, connu la prison à Maribor pour haute-trahison de la monarchie austro-hongroise, il souffre de tuberculose. Il parcourt l’Italie, ses sites archéologiques, ses musées, ses églises, il lit les essais sur la littérature italienne de De Sanctis ou de Benedetto Croce, le Michelangelo de Rolland, les textes de Leonard de Vinci, ceux de Machiavel et de Guichardin dont il apprécie la reconstitution minutieuse, "privée d’imagination" et impartiale de l’"Histoire d’Italie".
   
   Ivo Andrić est aussi un homme de son temps, fort de cette volonté de poser sur l’Italie contemporaine un regard d’observateur objectif, tâchant de percevoir les phénomènes sociaux et politiques à l’œuvre sous ses yeux en se gardant de toute simplification ou de prise de position partisane. Il rédige entre 1921 et 1926 quelques textes sur l’Italie qui seront publiés dans diverses revues yougoslaves. Il explique, avec un étonnant recul alors qu’il y assiste, la dynamique de la montée du fascisme, résultat de l’incapacité des socialistes à prendre effectivement le pouvoir pour apporter des réponses à la détresse du pays. Il rend compte de ses lectures des biographies/hagiographies de Benito Mussolini publiées afin de promouvoir la personnalité et l’œuvre du Duce autoproclamé mais convaincant. Il critique la vacuité affectée du futuriste Marinetti que ne dissimulent pas ses indéniables talents d’écrivain ou la superficialité de la pensée interventionniste de Gabriele d’Annunzio, flagrante dans la faiblesse des vers qui font allusion à cette exaltation guerrière alors que la beauté de ceux qui évoquent son enfance ou la lucidité de la solitude en particulier est manifeste, puissante, sincère, contraste qui met en évidence la bouffissure de l’engagement de l’écrivain. Il expose et analyse la situation politique à l’assassinat de Matteotti, la pratique de la terreur arrogante et fabulatrice comme instrument de pouvoir. Il s’émeut de la mort, trop discrète, trop occultée de Giovanni Amendola.
   
   A la suite de ces textes des années 20, l’ouvrage comporte deux textes ultérieurs, rédigés dans les années 50, alors qu’il n’y avait plus d’interrogations possibles sur le devenir et les effets du fascisme. L’un est un hommage à Kalmi Baruh, sarajévien séfarade, spécialiste de littérature espagnole, assassiné pendant la guerre ; il évoque un souvenir personnel, une promenade en sa compagnie dans les rues de Ségovie, l’humble discrétion avec laquelle son compagnon avait accueilli la phrase d’un gosse des rues affirmant, plus de quatre siècles après leur expulsion, l’aversion de la ville pour les Juifs. L’autre est le récit d’une promenade solitaire dans le cimetière juif de Sarajevo, son abandon, l’absence criante des tombes d’hommes et de femmes qui peuplaient la ville de son enfance et qui en ont été arrachés sans même y laisser de sépultures.
   " Avec la paume de la main posée sur cette pierre, debout comme ils seront tant à le faire, je m’abîme dans de profondes condoléances et dans la pensée d’une défense commune que l’humanité, si elle veut porter ce nom avec fierté, devra organiser contre tous les crimes, construisant une digue solide, qui sera l’unique vengeance contre tous les assassins d’hommes et de peuples."

   
   Titre original : Sul Fascismo

critique par La mauve et l'asphodèle




* * *