Lecture / Ecriture
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L'ardeur des pierres de Céline Curiol

Céline Curiol
  Permission
  L'ardeur des pierres
  Un quinze août à Paris
  Les vieux ne pleurent jamais

Céline Curiol est une écrivaine française née en 1975.

L'ardeur des pierres - Céline Curiol

Vol de pierres précieuses
Note :

   "Entre les lattes verticales, il aperçoit les contours des trois bonsaïs derrière la fenêtre du salon. Pour ce morceau de terre d'à peine un mètre carré, il avait accepté de louer un appartement trop petit, parce que le rez-de-chaussée lui permettait de posséder cet ersatz de jardin. Quand il contemplait ses trois arbres miniatures assez longtemps, il se tenait debout à leur pied à l'entrée d'une forêt millénaire".
   
   Je choisis rarement un roman sur son seul titre. C'est ce que j'ai fait pour celui-ci, sachant seulement qu'il se passait au Japon, à Kyoto. Impulsion largement récompensée, j'ai découvert un livre original, passé trop inaperçu dans la rentrée littéraire.
   
   Trois personnages de solitaires, une histoire étrange, un soupçon de fantastique, une écriture élégante, raffinée, une pincée d'humour, c'est une lecture exigeante, qui s'apprivoise doucement.
   
   Sidonie, française à la peau d'ébène, s'offre un voyage au Japon, remplie de curiosité à l'égard de ce pays. On croit qu'elle va être la narratrice, mais non, elle s'efface dès le prologue et ressurgit dans le dernier chapitre.
   
   Kanto, jardinier un peu par hasard. Il a été formé par Maître Nishimura à l'art du jardin traditionnel. Il travaille pour un propriétaire étranger. Replié sur lui-même, il loge dans un appartement juste en-dessous de Yone. Au début du roman, il s'approprie deux pierres sacrées, des kamo-ishi, transgression impensable au Japon où ces pierres en voie de disparition sont protégées.
   
   Yone, encore un solitaire. Hanté par un père qu'il n'a jamais connu, célèbre sculpteur américano-japonais, il se met en tête qu'il est lui-même un créateur et peut écrire un roman sur un meurtrier de femmes en fuite, Tatsuya Ichihashi. L'ennui, c'est que depuis trois ans, il n'a pas dépassé la première phrase. Pour l'heure, il se contente de rédiger des questions pour un jeu télévisé.
   
   Kanto et Yone se côtoient sans hostilité, sans sympathie particulière non plus. Le vol des pierres par Kanto va faire bouger leur relation. Par le truchement de Sidonie, les trois personnages vont être confrontés les uns aux autres jusqu'à un final surprenant.
   
   Le rythme de l'histoire est lent, sans qu'il y ait cependant de longueurs. L'auteur nous emmène dans des directions inhabituelles et changeantes. Je me suis laissée mener par le bout du nez, captivée par l'atmosphère du récit, entre tradition et modernité. La narration est fine et subtile. Assurément, une romancière à suivre.
   
   "Des paillettes de neige s'envolent gorgées de lumière au-dessus de la porte en bois. Kanto s'incline devant la femme de Nishimura qui, après lui avoir rendu son salut, lui fait signe d'entrer. Une partie des arbustes ont perdu leur panache depuis sa dernière visite, mais il émane la même intime tranquillité du jardin dont l'harmonie impondérable agit quel que soit l'endroit où porte le regard. Pendant quelques instants, Kanto a le sentiment que son retard, la culpabilité qu'il éprouve à la pensée d'être pleinement responsable de ce retard est atténuée par l'immobilité apparente des plantes et des pierres."

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critique par Aifelle




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Voisins perturbés
Note :

   Ce roman réussit à désorienter le lecteur par son intrigue et ses personnages plus que par sa composition qui donne à voir, en alternance, deux hommes isolés, Kanto et Yone. Car une question se pose du début à la fin : quel est, au fond, le sujet de ce roman?
   
   Le prologue amène à penser que Sidonie, célibataire, parisienne à la peau d'ébène, pourrait être le personnage central du roman, mais c'est en contradiction avec l'exergue qui évoque l'artiste Isamu Noguchi, sculpteur et designer. Sidonie est venue seule à la découverte du mâle japonais et elle a choisi Kyoto pour vivre cette aventure. Au bar qu'ils fréquentent l'un et l'autre, Kanto et Yone sont surpris de trouver une étrangère apparemment seule. Fort imaginatif, Kanto la prend pour une chanteuse américaine comme Nina Simone et il est prêt à la suivre jusqu'à son hôtel bien qu'il se tienne à l'écart des femmes depuis une expérience ratée avec une étudiante. Mais pour Yone, elle pourrait être d'une autre utilité : l'aider à débloquer son inspiration d'écrivain.
   
   Kanto a abandonné des études de droit et s'est reconverti dans la création de jardins japonais ornés de pierres sacrées bien choisies — les kamo-ishi. Il s'en procure illégalement dans un parc protégé mais c'est une fausse piste de croire qu'il sera poursuivi pour ce vol. Il élabore le jardin de la villa d'un étranger, un certain Barthes, chez qui il a vu un livre d'art consacré à cet Isamu Noguchi qui jadis est revenu d'Amérique pour concevoir un travail sur le même genre de pierres que lui. Au-dessus de l'appartement de Kanto, l'homme qui vit seul depuis qu'il est séparé de sa femme, c'est bien sûr Yone. Les deux voisins, méfiants, ont par ailleurs tendance à s'espionner...
   
   Tandis qu'il travaille à rédiger des questions pour un jeu de la télévision, Yone rêve de devenir écrivain : son projet de roman tourne autour du récent meurtre d'une étrangère par un certain Tatsuya Ichihashi, alors en fuite. Mais il n'en a écrit que la première phrase et est venu à penser que pour se glisser dans l'esprit de son personnage il lui faudrait s'approcher d'une étrangère... En même temps, Yone revit les moments intenses où il a compris que sa mère lui cachait l'identité de son géniteur, et que ce père était celui-là même qui avait laissé cette pierre étrange à l'entrée de la maison maternelle, avant de repartir pour l'Amérique, à savoir Isamu Noguchi. Un jour cette pierre, son seul héritage, a disparu. Une même disparition concernera l'une des pierres que Kanto a cachées dans son appartement...
   
   Tant de signes que l'on relève rendent peu crédible l'idée d'avoir forcé le texte, d'autant que le propriétaire français de la villa où Kanto a travaillé est un certain Barthes, comme l'auteur de “L'Empire des signes”... L'importance de ces pierres qui tendent à disparaître peut sans doute se comprendre comme la métaphore d'un Japon ancestral dont l'héritage s'estompe, s'efface. Pour des motifs différents, Kanto et Yone sont obsédés par ces pierres ; elles témoignent du passé culturel de l'un et personnel de l'autre, donc de la question de leur identité. En même temps, ils sont fascinés par le motif de l'étrangère, à la fois occidentale et noire, tout le contraire de leur identité japonaise mise en question par l'ouverture au monde. Ils en viendront à se battre à propos d'elle!

critique par Mapero




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