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Des chrétiens contre les croisades. XII-XIIIe siècle de Martin Aurell

Martin Aurell
  Des chrétiens contre les croisades. XII-XIIIe siècle

Martin Aurell est un historien médiéviste d'origine espagnole, né en 1958 à Barcelone et naturalisé français. Il est spécialiste des Plantagenêts.

Des chrétiens contre les croisades. XII-XIIIe siècle - Martin Aurell

Indignés d’autrefois
Note :

   Quand Dante Alighieri écrivit sa "Divine Comédie", il plaça le pape Boniface VIII en Enfer... Conséquence inattendue de l'évolution des croisades entre la prédication d'Urbain II à Clermont en 1095 et leur dévoiement dans les conflits internes à l'Europe par les pontifes du XIIIe siècle. Devant la perte des lieux saints, des chrétiens d'Occident pensèrent même que les succès de l'Islam étaient le signe qu'approchait la fin des temps : l'Apocalypse et la Parousie étaient en vue!
   
    L'ouvrage n'est pas thématique : l'auteur étudie l'évolution de l' "opinion publique" par périodes successives. Les hommes d'Eglise considérant que la croisade était une "guerre juste", ce sont les exactions de 1096 contre les Juifs de Rhénanie qui provoquèrent les premières critiques, suivies par certaines réprobations devant le carnage qui suivit l'assaut contre Jérusalem en 1099. Les critiques et oppositions prirent ensuite des formes nombreuses, avec le détournement de la IVè croisade contre Constantinople en 1204, avec la sinistre croisade contre les Cathares, avec les guerres des papes contre les gibelins.
   
    Pour les chevaliers, se croiser était le plus sûr moyen d'effacer leurs péchés. Pour les hommes d'Eglise la question du port et de l'usage des armes fut controversée. L'essor de l'Ordre des Templiers rendit le débat plus vif. La chute de Jérusalem en 1244 et celle d'Acre en 1291 seront mises sur le compte de leur inefficacité et de la mésentente des Croisés. L'attitude des légats pontificaux devenus chefs de guerre donne aussi matière à critiques. Et plus encore l'action du pape lorsque son souci de Jérusalem laisse la place aux guerres qu'il déchaîne contre d'autres chrétiens. La croisade se détourne des Sarrasins pour s'en prendre aux Cathares et aux Vaudois d'une part, aux Impériaux du parti gibelin d'autre part. L'excommunication de Frédéric II qui libère pacifiquement Jérusalem place au cœur des critiques les papes qui prolongent leur vendetta contre les Hohenstaufen. Mais le scandale absolu reste l'assaut contre Constantinople en 1204. Comment les Croisés ont-ils pu se laisser manœuvrer à ce point par les intérêts de Venise? Il est vrai qu'en Occident on avait une mauvaise opinion des Byzantins, des Poulains ­–chrétiens nés en Terre Sainte reconquise– et d'une manière générale des "Levantins".
   
    D'autres critiques surviennent en 1149 quand Louis VII rentre en France sans avoir remporté la moindre victoire dans une guerre financée par la taxe de croisade. Cet impôt a été aussi fort reproché au roi Henri II par plusieurs clercs du cercle de Thomas Becket. En Allemagne aussi des voix s'élèvent pour dénoncer la "dîme sarrasine" et le trafic d'indulgences au moment où le pape ne pense plus à délivrer Jérusalem mais à la guerre en Italie. L'anticléricalisme se développe et on se croirait 250 ans plus tard quand la Réforme naîtra de la dénonciation des indulgences affectées à l'édification de Saint-Pierre de Rome.
   
    Outre les chroniques émanant des abbayes, Martin Aurell s'appuie sur les "sirventés", œuvres des troubadours et jongleurs de langue d'oc, d'un intérêt tout particulier. Ces textes traduisent mieux l'opinion publique que les écrits des abbés. On découvre aussi l'intérêt des chroniqueurs catalans comme Ramon Muntaner (1265-1336), critiques de l'action pontificale et défenseurs des rois d'Aragon. L'auteur fait aussi la part belle à l'influence des franciscains ; ne préconisent-ils pas des missions pacifiques plutôt que des expéditions militaires, quitte à y trouver aussi la mort en martyr?
   
    Entre 1100 et 1300, le regard sur l'islam change. En fin de période, l'islam est mieux connu et il n'est plus jugé polythéiste. Une honnête "Notice sur Mahomet" est composée par le dominicain Guillaume de Tripoli en 1271 alors que Louis IX a piteusement échoué devant Tunis. Roger Bacon préconise l'apprentissage des langues pour développer l'évangélisation. En 1276, après le concile de Lyon II, Raimond Lulle obtient du roi Jacques II et du pape Jean XXI la création d'une école de langues orientales aux Baléares.
   
    Si les croisades ont fait l'objet d'une multitude d'ouvrages, l'histoire des critiques chrétiennes contre elles n'avait fait l'objet d'aucune synthèse en français avant ce travail remarquable du médiéviste de l'université de Poitiers. Un livre exceptionnel pour aller à la rencontre des XIIe et XIIIe siècles.
   
   Il est professeur d’histoire du Moyen Age à l’université de Poitiers, dirige la revue Cahiers de civilisation médiévale. Auteur du “Chevalier lettré” (2011), de “La Vielle et l’Epée” (1989). Spécialiste de la noblesse du Midi et des troubadours.

critique par Mapero




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