Lecture / Ecriture
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Un cabinet d'amateur de Georges Perec

Georges Perec
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  Espèces d'espaces
  La disparition

Georges Perec est né à Paris (XXe arrondissement) en 1936 de parents juifs polonais qui n'ont pas survécu à la guerre. Il a été élevé par une tante paternelle.
Après ses études, il devint documentaliste au CNRS jusqu'à ce que le succès littéraire obtenu avec "La vie mode d'emploi", lui permette de se consacrer à l'écriture.
Il a suivi plusieurs psychanalyses et a fait partie du groupe Oulipo.
Il est mort en 1982 d'un cancer du poumon, il a été incinéré et son urne repose au Père Lachaise.

Bernard Magné a publié une courte biographie de Georges Perec.

Un cabinet d'amateur - Georges Perec

Mystère autour d'un tableau
Note :

   C’est l’histoire d’un tableau d’un certain Heinrich Kürz commandité par un amateur plus ou moins éclairé, Hermann Raffke. Il représente le nommé Raffke au milieu de sa collection de tableaux acquise au fil des années par un homme d’affaires prospère.
   
   Cela permet une première mise en abyme : Perec parvient à décrire chaque œuvre de maître que le peintre s’est « amusé » à reproduire jusqu’au détail le plus minuscule « car le peintre a mis son tableau dans le tableau » et la collection semble ainsi reproduite à l’infini. Cette œuvre suscite un tel engouement que, lors d’une exposition, les amateurs et spécialistes se bousculent, loupes en main jusqu’à l’émeute qui provoque la fermeture de ladite exposition.
   
   On s’intéresse alors à Raffke et à la manière dont il s’est constitué cette collection de tableaux, parcourant le monde, riche brasseur américain s’entourant d’experts. Son goût pour la peinture lui vint, dit-on, lors d’une visite des chutes du Niagara où il acheta son premier tableau.
   
    A la mort de Raffke, ses tableaux sont mis en vente, suscitent la convoitise de nombreux amateurs et atteignent parfois des sommes exorbitantes. Perec en dresse le catalogue précis, ce qui lui permet de s’adonner à son jeu favori de la liste mêlée ici à une mise en abyme allégorisée elle-même par l’allusion aux chutes du Niagara où a commencé le parcours de Raffke. Interrogation sur le roman et l’art en général en forme de clin d’œil sur la phrase finale… que je vous laisse découvrir.
   
   Je me demande encore comment Perec parvient à ne pas ennuyer en dressant des listes.
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critique par Mouton Noir




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L'amour de l'Art
Note :

   En 1913, est exposée pour la première fois à Pittsburgh une toile de Heinrich Kürz, intitulée "Un cabinet d'amateur " et appartenant au riche brasseur d'origine allemande Hermann Raffke. Cette toile, qui comme toutes celles représentant un cabinet, reproduit de nombreuses toiles en miniature exposées sur les murs de ce fameux cabinet, connaît un succès démesuré...
   
   Voilà un auteur que j'aime beaucoup, chers happy few (et pas uniquement parce qu'il se prénomme Georges) et ce "Cabinet d'amateur ", tout petit ouvrage de même pas 100 pages, est proprement fascinant. Partant de son intérêt pour ce genre pictural si particulier, Perec bâtit une histoire toute de listes, d'énumérations et de mises en abyme où l'apparence et les faux-semblants jouent un rôle primordial, jusque dans la chute, puisque chute il y a.
   
   Perec a avoué dans une interview radiophonique donnée au moment de sa sortie qu'il voulait écrire un roman qui lui permettrait de rester encore un peu dans l'univers de "La Vie Mode d'Emploi " et il a repris des éléments descriptifs de celle-ci et les a insérés dans les descriptions fictives de tableaux plus ou moins fictifs, attribués à des peintres célèbres ou à des écoles picturales. Ma lecture de "La Vie Mode d'Emploi " étant lointaine et floue, ce n'est pas cet aspect de l'histoire que j'ai trouvé le plus marquant. Il n'en demeure pas moins que cela ajoute au fabuleux jeu de miroir instauré par ce roman où le lecteur passe son temps à se demander si les descriptions qu'il lit sont réelles, inspirées du réel ou carrément fictives.
   
    De plus, les tableaux reproduits dans ce fameux "Cabinet d'amateur " (qui serait inspiré d'après certains universitaires de "La Galerie de Cornelis van der Gest " de Willem van Haecht, qui d'ailleurs se trouve être la couverture du roman), ne sont pas fidèles aux originaux qu'ils sont censés représenter, un détail infime ou carrément énorme variant à chaque représentation (et chaque tableau, par un jeu de mise en abyme très maîtrisé, étant reproduit plusieurs fois sur la toile, le personnage étant représenté face à un miroir qui reflète l'intégralité de la pièce). C'est donc à une réflexion sur l'image, sur sa capacité à tromper ceux qui la regardent, sur les renvois de tableau à tableau, sur les variantes infinies que l'on trouve autour d'un même thème que nous convie Perec et c'est extrêmement intéressant, chers happy few!
   
   Un roman que je recommande chaudement, chers happy few, même si (comme moi), vous n'y connaissez pas grand-chose en peinture!
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critique par Fashion Victim




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Le cabinet d’amateur de Cornélis van der Geest
Note :

   Dans cette étude, Georges Perec qui fut le créateur de l’Oulipo (l’Ouvroir de littérature potentielle) avec ses célèbres confrères (Queneau, Calvino, Roubaud…) s’intéresse à un collectionneur américain, d’origine allemande, très réputé en son temps, Herman Raffke. Perec est fasciné, en particulier, par un tableau intitulé: un cabinet d’amateur de Heinrich Kürz. Cette œuvre fut exposée triomphalement lors des festivités qui eurent lieu en 1913, à Pittsbugh, Pensylvannie, où vit une importante colonie allemande, pour les 25 ans du règne de l’empereur Guillaume II.
   
   Mais pourquoi Perec s’intéresse-t-il autant à ce tableau? Je l’ai compris lorsqu’il en fait la description et que je me suis sentie aussi passionnée que lui par cette œuvre hors du commun. La toile représente une vaste pièce rectangulaire, sans portes ni fenêtres apparentes, dont les trois murs visibles sont entièrement couverts de tableaux. Plus de cent, en fait, et pas des moindres! Je vous laisse les découvrir quand vous lirez l’étude de George Perec. Mais le plus extraordinaire est ce qui suit :
   Car le peintre a mis son tableau dans le tableau et le collectionneur assis dans son cabinet voit sur le mur du fond, dans l’axe de son regard, le tableau qui le représente en train de regarder sa collection de tableaux, et tous ces tableaux à nouveau reproduits, et ainsi de suite, sans rien perdre de leur précision dans la première, dans la seconde, dans la troisième réflexion, jusqu’à n’être plus sur la toile que d’infimes traces de pinceaux….
   
   On comprend alors ce qui peut passionner un oulipien, ces reflets successifs qui font basculer l’œuvre dans une dimension onirique (…) ou la précision exacerbée de la matière picturale loin d’être sa propre fin débouche tout à coup sur la spiritualité vertigineuse de l’Eternel retour.
   
   Perec rappelle aussi ce qu’est un cabinet d’amateur, type de peintures dont la tradition est née à Anvers à la fin du XVIème et qui a perduré à travers toute l’Europe jusqu’au milieu du XIXème siècle. L’artiste y présente un collectionneur souvent avec sa famille au milieu des tableaux les plus représentatifs de sa collection. Le principe du cabinet d’amateur, souligne Perec a pour principe une “dynamique réflexive” qui trouve sa force dans la peinture d’autres artistes.
   
   Parmi les plus connus, Le cabinet d’amateur de Cornélis van der Geest lors de la visite des archiducs Albert et Isabelle de Guillaume Van Haecht où l’on voit le mécène au milieu d’un quarantaine d’œuvres. C’est d’ailleurs la reproduction de ce tableau qui orne la couverture de mon livre dans la collection Points aux éditions du Seuil. A ce stade de ma lecture, je me suis demandée pourquoi les éditions du Seuil n’avaient pas eu l’obligeance de choisir le tableau d’Heinrich Kürz et ceci d’autant plus que, étant loin de toutes sources modernes de recherche, en Lozère, je ne pouvais pianoter sur internet pour aller voir le tableau! De là à penser que…
   
   Bref! j’ai continué à lire; l’auteur s’intéresse ensuite plus précisément au collectionneur lui-même, Hermann Raffke, aux œuvres qu’il a acquises, à la manière dont il les a découvertes. J’ai eu un frisson d’excitation en apprenant que, parmi les tableaux acquis par Raffke, se trouverait le fameux "Chevalier au bain" de Giorgione, œuvre disparue depuis longtemps mais célébrissime. L’artiste vénitien avait parié que la peinture n’était en rien inférieure à la sculpture. Il a représenté son personnage de face, avec un écu qui le reflète sur le côté et un miroir qui le montre de dos. Mais je me suis dit que la paternité de Giorgione ne devait pas avoir été confirmée sinon tout le monde en parlerait et j’aurais certainement vu des reproductions de ce tableau. J’ai été beaucoup moins intéressée par les détails un peu fastidieux des ventes aux enchères et les prix qu’ont atteint certains tableaux. Mais l’on ne peut nier que Georges Perec mène là une enquête rigoureuse et très documentée.
   
   Il m’a fallu attendre la fin de cette étude pour comprendre vraiment (une hypothèse avait été avancée en début d’étude) pourquoi le cabinet d’amateur de Heinrich Kürz n’était plus visible de nos jours.
   
   Cette étude plaira à tous ceux qui s’intéressent à l’art pictural, à la photographie, à l’image en général, car elle propose une réflexion intéressante sur la mise en perspective spatiale et temporelle, le jeu de miroir comme dans les Ménines de Vélasquez et sur la situation du regardant regardé. Elle plaira aussi à tous ceux qui aiment les jeux oulipiens et l’esprit de Georges Perec.

critique par Claudialucia




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