Lecture / Ecriture
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Sombre dimanche de Alice Zeniter

Alice Zeniter
  Sombre dimanche
  Juste avant l'oubli

Née en 1986, Alice Zeniter est normalienne, doctorante en études théâtrales et chargée d'enseignement à Paris III. Elle a publié un premier roman à l'âge de 16 ans, "Deux moins un égal zéro" (Prix littéraire de la ville de Caen 2003).
(Source éditeur)

Sombre dimanche - Alice Zeniter

2013 : l'Inter et l'Express
Note :

   Prix du Livre Inter 2013
   
   Je viens d'apprendre qu'Alice Zeniter est la nouvelle lauréate du prix Inter, je recycle donc mon article de début janvier, pour coller à l'actualité. Voyez ce que j'en disais :
   
   Une maison en bois, cernée par les rails, tout près de la gare de Nyugati à Budapest. Là vit la famille Mandy : Imre le grand-père, Pàl le fils et Ildiko sa femme et leur deux enfants Agnès et le jeune Imre. C'est une famille qui vit en dehors des autres, dans les non-dits et les secrets. Du début des années 70 à notre époque, elle subit ou vit les changements du pays, la chute du mur de Berlin, puis l'effondrement de l'URSS et l'ouverture à l'ouest.
   
   Alice Zeniter place son roman en Hongrie, pays qu'elle connaît pour y avoir vécu. Un pays sans attrait touristique majeur, sans lien à la mer (c'est elle qui le dit), un pays brimé pendant de nombreuses années. Elle fait du jeune Imre son personnage principal. Grâce à lui, elle peut raconter l'histoire de cette famille qui a traversé la seconde partie du siècle dernier. Le grand-père a vécu la guerre, "La Seconde Guerre mondiale [qui] avait été un chaos total durant lequel le pays avait servi de parc à thèmes aux Hongrois, aux Allemands et aux Russes qui l'avaient tour à tour contrôlé. Chacun avait eu son temps de barbarie et chacun en avait usé." (p.31) Puis, la révolte des Hongrois contre les Russes en 1956 qui aboutira à l'invasion de Budapest par l'armée rouge. Suivront des exécutions des opposants ; la répression est terrible et les Hongrois ont peur jusqu'en 1961 où Janos Kadar prononce : "Tous ceux qui ne sont pas contre nous sont avec nous". Alors "Si Kadar acceptait les cœurs tièdes, les cœurs froids à la condition qu'ils conservent un silence poli, alors la maison au bord des rails acceptait Kadar. La peur se fit moins forte, les ventres se dénouèrent. Et Pàl comprit que si l'année 1956 avait été si longue et si terrible, c'était parce qu'elle avait duré jusqu'en 1961." (p102) Et puis la vie reprend son cours quasi-paisible dans la maison en bois et partout ailleurs dans le pays, jusqu'en 1989 et la chute du mur de Berlin.
   
   Imre grandit dans ce pays en solitaire. D'une unique relation amicale dans l'enfance, il passe à une unique relation amoureuse. A travers lui, l'auteure parle de la difficulté de vivre dans un petit pays brimé dans lequel on ne peut être que "cœurs froids" ou "cœurs tièdes". Ne pas faire de vagues pour (sur)vivre. Imre découvre la vie sans passion -à part peut-être son travail dans le sex-shop qu'il a dû quitter pour une femme- sauf la naissance de sa fille. A part ça, il vit comme avant lui son père dénué de passion lui aussi. Il faut dire qu'il n'est pas très aidé, les non-dits et les secrets sont nombreux dans cette famille et il ne les apprend que très tard, certains par hasard et quasiment tous de la bouche d'une tante qui depuis longtemps a quitté la maison en bois pour vivre. Ne pas savoir ou se taire peut empêcher de vivre pleinement.
   
   Très agréable lecture d'une part pour tout ce que j'ai écrit plus haut, les personnages, bien campés, bien décrits, les relations entre eux ou l'absence de relation, le contexte géographique et historique -personnellement, je ne connaissais pas du tout ce pays, à part quelques vagues souvenirs de livres scolaires- et d'autre part une belle écriture de l'auteure. Simple, directe Alice Zeniter fait mouche à chaque phrase. Elle allie la légèreté, l'humour à la profondeur de très jolie manière. Son livre, qui pourrait paraître un rien plombant si l'on se fie à mes deux premiers paragraphes ou au dossier de presse ne l'est absolument pas. Certes, ce n'est pas non plus un ana ou un recueil de bonnes blagues, néanmoins, A. Zeniter réussit à nous faire sourire par des formules inattendues, des dialogues francs et crus entre Imre et Zsolt.
   
   Un roman à découvrir d'une jeune auteure que je ne connaissais pas (honte à moi puisqu'elle en est au moins à son troisième) mais que je compte bien continuer à lire.
   
   Prix des Lecteurs de L'Express et Prix du Livre Inter 2013
   

critique par Yv




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Ce qui ne se dit pas existe quand même
Note :

   Imre Mandy grandit dans la petite maison coincée au bord des rails de la gare centrale de Budapest. Au fond du jardin, un transformateur et le va-et-vient des trains d’où les passagers lancent détritus et bouteilles en plastique. La vie est triste entre un grand-père à la jambe mutilée et des parents à l’existence monotone rythmée par le travail. C’est le temps de la Hongrie communiste.
   
   Heureusement il y a Zsolt. Remuant, imaginatif, curieux, il devient l’idole d’Imre. Une amitié indéfectible qui lui fait oublier les bizarreries de sa famille, les réflexions acerbes de son grand-père vis-à-vis de son fils Pal (le père d’Imre) qu’il ne semble pas aimer et qu’il surnomme "le ruskoff", la gêne et le mutisme de son père. Seules sa mère et sa sœur adoucissent cette vie sans attrait. Les années passent, la mort de sa mère, l’effondrement du régime, le départ de Zsolt la même année donnent à Imre le sentiment d’être abandonné. Son désintérêt pour les études l’amène à accepter un poste de vendeur dans un sex-shop, une nouvelle vie en marge de la petite maison au milieu des rails.
   
    Un roman mélancolique au cœur des mensonges et des non-dits.
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critique par Michelle




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Saga familiale au cœur de Budapest
Note :

   Imre est élevé dans une maison, fruit d’un ancien héritage, près d’une gare en compagnie d’un grand-père alcoolique, ancien soudeur à la société des chemins de fer. Un emplacement particulier pour ce jeune garçon solitaire. Pendant longtemps le monde d’Imre se limite d’ailleurs à cette maison d’un côté et la gare de l’autre. Ses parents Pal et Ildiko travaillent tous les deux, sa mère s’occupe du "guichet des voyages intérieurs". "Elle rêvait de passer un jour au comptoir des voyages internationaux mais sous le régime communiste il y avait trop peu de voyageurs autorisés à sortir du pays. Pour qu’on puisse envisager la création d’un nouveau poste". Nous sommes en effet en Hongrie, à Budapest, au temps de la guerre froide.
   
   Imre voue une grande admiration à sa sœur Agnès, de huit ans son aînée et à Zsolt, un camarade de jeu avec qui il passe une grande partie de son temps. Son père étant contrôleur, il l’emmène avec lui à la gare les jours où il n’y a pas d’école. Les deux jeunes garçons vont donc rapidement sympathiser.
   
   A travers le destin d’Imre, c’est la vie de toute une famille qui nous est racontée, notamment celle de Pal, le père d’Imre, de son enfance malheureuse en raison du décès prématuré de sa mère, et de la haine que lui voue son père. Puis sa vie adulte, sa rencontre avec Ildiko, leur vie sous l'occupation russe, avant que la chute du mur ne change la donne en 1989. Car au moment de l’ouverture des frontières, Imre alors adolescent est vite fasciné par ce monde d’opulence et de sexe… A tel point qu’il finit par travailler dans un sex shop…
   
   J’ai beaucoup aimé cette histoire de famille qui est l’occasion de revenir sur l’histoire du peuple hongrois. Le récit est formidablement bien construit et c’est petit à petit que nous comprenons les secrets de famille qui ont bouleversé les rapports humains de ces êtres très attachants. L’auteur nous offre de magnifiques portraits de personnages complexes, subissant la grande histoire de façon brutale et tragique. Un univers de secrets, de non-dits dans lequel grandit le petit garçon, témoin impuissant du passé de ses ancêtres. Un récit sombre et mélancolique qui revient sur la tragédie du peuple hongrois, "Sombre dimanche’ est d’ailleurs un morceau de musique devenu célèbre car interdit dans les établissements de Budapest, tant on craignait qu’il pousse au suicide en raison de sa tristesse
   
   Un très beau roman primé à juste titre à deux reprises : Prix du livre inter 2013 et Prix de la Closerie des Lilas.

critique par Éléonore W.




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