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Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi de Jean-Christophe Rufin

Jean-Christophe Rufin
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Jean-Christophe Rufin est un homme de lettres français, diplomate et ambassadeur, né en 1952. Il a été élu à l'Académie française en 2008.

Immortelle randonnée - Compostelle malgré moi - Jean-Christophe Rufin

Marchons! Marchons!...
Note :

   Parti d'Hendaye, J.C. Rufin a parcouru par le chemin du Nord, via Santander, les huit cent kilomètres jusqu'à Compostelle sans rien noter. L'invitation de l'éditeur à rédiger ses souvenirs de voyage lui a permis de prendre la mesure de la trace que le Chemin a laissée en son être. Cet habitué des courses en montagne ne peut donner d'explication rationnelle à son "choix" illusoire — "malgré moi". En fait il a répondu à un appel, à une nécessité inconsciente et cette "randonnée" demeurera "immortelle". Désormais initié aux arcanes de l'univers, il rejoint les happy few qui ont vécu semblable révélation; son expérience entre en résonance avec, entre autres, celle de S. Tesson dans sa cabane en Sibérie. Mais ce romancier reconnu touche ici aux limites du langage, à l'indicible, à l'ineffable de l'expérience initiatique : seuls ceux qui l'ont vécue et ont soif de la réitérer peuvent pleinement la partager. Cependant ce récit se lit comme un guide de voyage précis, détaillé, carte à l'appui. J.C. Rufin incite le lecteur à entreprendre ce pèlerinage, à "prendre la route" — "Vous aussi" clôt le texte. Il se lit aussi comme la méditation de sagesse d'un "homme moderne",ainsi que J.C. Rufin aime à se définir. Rien de pesant dans ses propos : l'auteur sait émailler ses remarques d'humour, de drôlerie; surtout il sait rire de lui-même!
   
   Fondée sur la légende des reliques de saint Jacques à Compostelle, l'ouverture de ce Chemin de pèlerinage fut un véritable coup politique du roi Alfonse II, une percée en terre islamique, prémisse à la Reconquista. C'est aujourd'hui une véritable organisation, une "confrérie". L'association des amis de saint Jacques remet à tout pèlerin, surnommé un Jacquet, la "credencial", dépliant qu'il fait tamponner à chaque étape. S'il a parcouru au moins cent kilomètres, on lui délivre à Compostelle le certificat attestant de son chemin. Et les jacquets ne se demandent jamais pourquoi ils font ce pèlerinage, mais d'où ils sont partis : car l'épreuve c'est avant tout une longue marche. Ces "pouilleux à coquille" sentent mauvais et dépensent peu ; or le Chemin constitue une source de revenus considérables pour les moines, les hospitaliers des auberges —les albergues— et les marchands du temple à Santiago : tous apprécient les pèlerins touristes motorisés, équipés high tech, visitant églises et monastères en groupes bruyants peu respectueux de la spiritualité des lieux!
   
   Chaque région traversée participe à l'initiation de J.C. Rufin : si la beauté du pays basque lui offre le bonheur de la solitude, lorsque le chemin traverse la Cantabrie, la monotonie asphaltée de ses paysages industriels le détache autant des envols de son imagination que de toute réflexion. L'auteur ébauche sa transformation spirituelle dans les Asturies pour enfin accéder à la révélation en Galice, lorsque son corps s'épuise en une rude ascension, son esprit s'élève : c'est son chemin de Damas. Endurant les souffrances physiques, la faim, les intempéries, l'auteur se dépouille peu à peu de ses rôles sociaux. "Chemineau invisible", sa clochardisation progressive met à l'épreuve son orgueil ; l'humilité, le dénuement, paradoxalement, décuplent sa force intérieure. Contraint d'alléger son sac à dos, sa "mochila", il prend conscience que son "poids c'est de la peur", des angoisses dont il se libère. Il connaît alors sa "phase mystique", se sent "habité par la grâce". Lui, le matérialiste non croyant ajoute au récit de son expérience des considérations sur le Christianisme : tous, riches ou pauvres, espéraient également leur salut post mortem.
   La déchristianisation a désenchanté notre monde et brisé le lien social… Puis J. C. Rufin atteint "l'overdose de Christianisme": les rituels aident seulement à accéder à la zen attitude : son "moi", sans désir ni projet, en totale aboulie, "entre en résonance avec la nature"; perdant la conscience de ses propres limites, en totale osmose, il touche au "Principe Essentiel", — "peu importe qu'on le nomme dieu", — se ressource dans l'Énergie Vitale, le Souffle cosmique.
   
   "Je ne cherchais rien et je l'ai trouvé" . Le romancier a entendu l'appel intérieur et sait désormais ce qui est derrière les apparences éphémères. Certes "chacun fait son chemin comme il l'entend"; mais l'expérience mystique n'est accessible qu'à travers la marche éprouvante, et le dépouillement physique et mental qu'elle induit. Qu'adviendra-t-il du lecteur que J.C. Rufin incite à prendre coquille et bourdon s'il n'entend aucun appel?
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critique par Kate




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Compostelle est pris qui croyait prendre
Note :

   "Le chemin est une alchimie de l’âme".
   
   Présentation de l'édieur:
   
   "Jean-Christophe Rufin a suivi à pied, sur plus de huit cents kilomètres, le "Chemin du Nord" jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle. Beaucoup moins fréquenté que la voie habituelle des pèlerins, cet itinéraire longe les côtes basque et cantabrique puis traverse les montagnes sauvages des Asturies et de Galice.
   "Chaque fois que Ton m'a posé la question : "Pourquoi êtes-vous allé à Santiago?", j'ai été bien en peine de répondre. Comment expliquer à ceux qui ne l'ont pas vécu que le Chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s'y engager? On est parti, voilà tout." 

   
   
   Qu’est-ce qui motive un homme pour entreprendre le pèlerinage qui le conduira à Saint-Jacques de Compostelle, la foi, le besoin de se retrouver en tête-à-tête avec soi-même, de faire des rencontres ou tout simplement de marcher? Que l’on soit croyant, athée ou simple randonneur, le Chemin fait de rencontres, de haltes, d’étapes au confort aléatoire ne laisse pas indemne celui qui s’y aventure.
   
    Parti de Hendaye, Jean-Christophe Rufin nous fait partager ses pensées, ses déceptions, ses réflexions et admirer la beauté des paysages qu’il traverse. "Je l’ai fait", témoin la credencial, document indispensable au pèlerin!
   
   Chez les marcheurs, à lire aussi de Jean-Pierrre Kaufmann : "Remonter la Marne".
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critique par Michelle




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Journal de voyage
Note :

   Journal de voyage, essai à l’usage non exclusif des randonneurs et des pèlerins modernes, le succès de cet ouvrage atypique démontre combien nous sommes en recherche du sens de nos vies. Par les mots de Jean Christophe Rufin, conteur naturel sans effets artificiels, le récit du périple pédestre ne manque pas d’intérêt, que l’on soit ou non tenté par l’aventure. La marche est un excellent moyen d’engager une conversation avec soi-même, de se confronter à ses propres limites, à toutes ses limites, pas seulement celles de l’état de ses pieds. Avec humour et philosophie, l’académicien rapporte en courts chapitres les effets du camping sauvage, de la solitude volontaire, des compagnonnages hasardeux, du manque de confort et d’hygiène dans une galère qu’il ne doit qu’à lui-même. Paradoxe du Jacquet contemporain, dont la piste connaît un renouveau en ce début du XXIe siècle, les marcheurs sont de plus en plus nombreux à emprunter les pistes redécouvertes qui convergent vers la Galice et le sanctuaire de Saint Jacques. Autrefois vécu comme une démarche spirituelle, il n’est pas certain que le pèlerinage soit motivé chez tous les randonneurs par une recherche religieuse. Pourtant le défi sous-jacent à l’exploit accompli participe bien d’une quête personnelle. Rufin atteste que le pèlerin de retour ne peut être la même personne que celle qui est partie. Le cheminement, par sa durée, induit une distanciation du marcheur par rapport à ses objectifs personnels, ses ambitions, ses acquis. "Une semaine de marche n’est encore qu’une promenade. Longue, pénible, inhabituelle, certes, mais huit jours correspondent à une période de vacances. Au-delà, on entre dans un espace tout à fait nouveau." ( Page 81.)
   
   Mais cette expérience personnelle dont témoigne Jean Christophe Rufin n’est pas la seule qualité de l’ouvrage. Avec une verve non dénuée d’autodérision et d’une pincée de lucidité caustique, le diplomate dépeint aussi en maintes anecdotes le vécu des randonneurs quand l’adversité révèle les faces de nos personnalités habituellement assouplies par le polissage social. Rufin nous convie à sourire des travers ainsi mis au jour, et c’est une petite part de la comédie humaine. Toutefois j’ai préféré les passages où le point de vue du marcheur permet de juxtaposer deux époques, comme dans l’exemple cité page 89/90 :
   "Une des dernières visions que j’eus de l’Euskadi fut une de ces scènes hors du temps comme seul le Chemin sait en produire. À un moment, les flèches me conduisirent près d’une autoroute. La voie rapide empruntait un viaduc entre deux collines et son tablier était soutenu par d’immenses piles de béton, hautes de plusieurs dizaines de mètres. Le sentier, lui, descendait la colline et passait sous l’autoroute. À l’abri de ses voies, il ne pleuvait plus. Sur le sentier, à cet endroit protégé, deux hommes discutaient autour d’un cheval. L’un d’eux était un paysan, l’autre était vêtu en cavalier, avec un large pantalon de cuir et un chapeau rond. Il avait mis pied à terre et tenait son cheval par la bride. Je ne pouvais entendre leur conversation, mais le tableau qu’ils formaient, sur le fond vert des collines ruisselantes de pluie, était tout droit sorti de la palette de Murillo. On était n’importe où, mais il y a longtemps, dans ces siècles où le cheval était la machine de l’homme, où la terre était cultivée par le paysan et protégée par le cavalier. En d’autres termes, pour le pèlerin, qui reconstruit pas à pas son Moyen-Âge, ces hommes étaient des contemporains.(…) Rien ne matérialisait mieux l’empilement du temps, les strates de la conscience moderne dans lesquelles la couche la plus récente ne fait que surplomber celles qui l’ont précédée et qui laisse intact, quoiqu’enfoui, le passé avec lequel elle prétend rompre."

   Voilà au moins une dimension d’Immortalité qu’atteint le marcheur.
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critique par Gouttesdo




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Simplicité et sincérité
Note :

   "A l'origine, j'avais simplement décidé de faire une grande marche solitaire. J'y voyais un défi sportif, un moyen de perdre quelques kilos, une manière de préparer la saison de montagne, une purge intellectuelle avant d'entreprendre la rédaction d'un nouveau livre, le retour à une nécessaire humilité après une période marquée par les fonctions officielles et les honneurs"
   

   Le chemin de Compostelle n'est même pas un premier choix pour l'auteur, mais le résultat de déductions successives qui aboutiront à la route du Nord, la moins empruntée, celle qui longe la côte espagnole.
   
   Si vous me suivez depuis un certain temps, vous savez que j'aime lire les récits des pèlerins en tout genre, sachant que je ne le ferai jamais moi-même, j'y trouve sans doute une part de rêve inaccessible.
   
   Au départ, j'ai craint un récit un peu plat, une énième description des pieds qui puent et du sac qui pèse trop lourd, crainte vite dissipée. Si les intentions premières de l'auteur sont claires, le chemin se chargera de dissiper ses illusions et il n'en finira pas de découvrir de nouvelles facettes du périple et de creuser ses propres réactions face à ce qui se présente. Le marcheur ne plie pas le chemin à sa volonté, c'est le chemin qui le mène où il veut.
   
   L'auteur nous fait bien sentir la progression qui s'opère au fil des jours, d'où l'intérêt de partir pour une longue période, la décantation réelle n'apparaît qu'au delà de deux semaines de dépouillement. Il nous fait partager sa lente maturation dans la solitude d'abord, puis dans les rencontres. Il a choisi d'emmener sa tente, exposé à tous les temps, mais au plus près de la nature.
   
   "Ainsi ai-je dormi dans une crique entre deux falaises, à un endroit où des couches de rochers, arasés par l'érosion marine, plongent comme les dents d'un gigantesque peigne dans la chevelure des vagues. Des lignes parallèles de pierres rose et gris glissent depuis le rivage en direction de l'horizon. Quand la mer est basse, on peut marcher sur cette voie sacrée pavée de rocs, entre lesquels frissonnent des lignes d'eau. J'eus droit en ce lieu à un coucher de soleil somptueux."
   

   J'ai aimé la simplicité et la sincérité du propos. L'auteur s'est refusé à prendre la moindre note pendant son voyage, privilégiant les sensations du moment et rien d'autre. C'est donc un récit reconstitué à partir de ses impressions les plus marquantes. Il n'occulte aucun des aspects de son voyage, du plus trivial au plus précieux, jusqu'au surgissement d'une certaine spiritualité où du nom que l'on veut bien lui donner.
   
   "Plus la vie quotidienne du marcheur est prosaïque, occupée d'affaires d'ampoules douloureuses ou de sac trop lourd, plus ces instants de spiritualité prennent de force. Le Chemin est d'abord l'oubli de l'âme, la soumission au corps, à ses misères, à la satisfaction des mille besoins qui sont les siens. Et puis, rompant cette routine laborieuse qui nous a transformés en animal marchant, surviennent ces instants de pure extase pendant lesquels, l'espace d'un simple chant, d'une rencontre, d'une prière, le corps se fend, tombe en morceaux et libère une âme que l'on croyait perdue".
   

   Une lecture très agréable qui va m'inciter à poursuivre avec l'auteur.
   
   
   PS. Aux dernières nouvelles, J.C. Rufin a attrapé le virus et pense repartir à Compostelle en prenant un autre chemin.
   
   
   Prix Nomads 2013

critique par Aifelle




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