Lecture / Ecriture
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Shâb ou la nuit de Cécile Ladjali

Cécile Ladjali
  Mauvaise Langue
  Les Vies d'Emily Pearl
  Les souffleurs
  Ordalie
  Shâb ou la nuit
  Illettré

Cécile Ladjali est une auteure française née en 1971.

Shâb ou la nuit - Cécile Ladjali

Secrets de famille
Note :

   Professeur de lettres, Cécile Ladjali n'ignore rien des codes de l'autobiographie. Toutefois quand on connaît sa belle plume de romancière, ce récit déconcerte car elle l'a conçu comme "un exercice d'école", fidèle au déroulement chronologique des passages obligés : depuis le roman parental jusqu'à la naissance de sa vocation, sans omettre la quête essentielle de ses origines et celle du père. Sauf que C. Ladjali est une enfant adoptée en Suisse en 1971 et que son père adoptif —Robert, une seule fois appelé "papa"— s'est longtemps tu sur son propre passé. Sauf qu'il n'est pas fréquent d'envisager d'écrire sur soi dès vingt-huit ans et de publier son récit de vie à la quarantaine! C. Ladjali s'en explique : pour elle comme pour beaucoup d'autobiographes, l'écriture représente une thérapie salvatrice. Prénommée Cécile, sainte aveugle, la romancière a été élevée dans la nuit et le silence ; les mots lui ont donné la lumière : "tout le texte se structur(e) assez grossièrement autour des antithèses nuit/lumière, lucidité/cécité".
   "Je ne savais rien de mes origines ni des circonstances de mon abandon"
note-t-elle. "Bourgeois laborieux, catholiques gaullistes" Robert et Jeannine donnent à Cécile une éducation stricte. Mais dans cette famille de "conspirateurs taiseux" la fillette se vit double et pressent des secrets. Sur la plage, son "corps trop brun, ses cheveux trop noirs" la gênent. Elle a huit ans quand son copain Vincent l'agresse : "Tu as une tête et un nom d'arabe. Tu pues". C'est la première prise de conscience de sa différence, la naissance d'un trouble identitaire : Cécile cherche à se blanchir la peau, se sent rejetée dans cette école privée "d'extrême-droite nogentaise" où les élèves sont racistes. Les interrogations de l'enfant s'accroissent lorsqu'elle découvre des photos de famille et les livres de l'oncle Georges sur la guerre d'Algérie ; plus encore lors de la guerre Iran-Irak en 1980 quand, devant des images télévisuelles d'hommes vêtus en arabes Robert entre dans une violente colère... Enfin, lors de vacances en Espagne, cueillant avec joie des figues de barbarie, Robert évoque son pays : la fillette retiendra deux mots: Barbarie-Algérie. Elle a dix-huit ans lorsque, mourant, il lui livre enfin ses secrets. Elle regrettera toujours de n'avoir pu communiquer avec lui et son autobiographie est une façon de lui rendre hommage. La romancière a compris trop tard la cécité de ce père franco-kabyle —Rabia de son vrai prénom— abandonné par son géniteur et par "la famille kabyle qui l'avait jugé bâtard. Robert dut haïr l'Algérie". Cécile Ladjali le décrit comme "un homme bon mais maladroit", mutique et habité d'une grand violence : les gifles et les coups de martinet contrastaient chez lui avec sa douceur aimante lorsqu'il venait la réveiller, elle sa Shahbanou, "sa petite princesse". Et Jeannine restait silencieuse...
   
   Pourtant la fillette aime sincèrement sa mère adoptive qui lui a donné le goût des livres, de la musique. Mais ce n'est qu'à la naissance de son fils Camille, que Jeannine lui montre les papiers de son adoption. L'auteure découvre alors son prénom iranien —Roshan, Soleil— et celui de sa mère biologique, Massoumeh. Ce bébé lui a ouvert la voie de ses origines, de sa seconde naissance! On peut comprendre que C. Ladjali ait souhaité rencontrer sa génitrice, pour lui reprocher de l'avoir abandonnée ; et qu'elle ait débuté l'écriture de sa jeune vie "contre une forme d'aveuglement forcé" imposé par sa mère adoptive... Elle qui "cultivait beaucoup de mépris pour l'autofiction" s'y résout comme à un "commandement interne"; "le rapport presque magique que j'entretenais avec les mots allait contre les principes fondamentaux de ma vie : le vide, l'absence, le silence".
   
   "Shâb ou la nuit" constitue un bel exemple d'autobiographie classique. C. Ladjali sait convaincre du pouvoir de l'écriture : en lui permettant de comprendre d'où elle vient, le langage lui révèle où elle va. Il suffisait seulement de trouver, comme Marie Cardinal, "les mots pour le dire".

critique par Kate




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