Lecture / Ecriture
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La disparition de Jim Sullivan de Tanguy Viel

Tanguy Viel
  Paris-Brest
  L'absolue perfection du crime
  Insoupçonnable
  Hitchcock, par exemple
  La disparition de Jim Sullivan
  Article 353 du code pénal

Tanguy Viel est un écrivain français né en 1973.

La disparition de Jim Sullivan - Tanguy Viel

Un roman international
Note :

   Tanguy Viel, après avoir lu beaucoup de littérature française a eu une période assez longue de lecteur de littérature américaine. Il se demande alors pourquoi les romans américains sont quasi-universels, traduits dans tous les pays et décide de s'atteler à l'écriture de son roman américain. Son héros s'appellerait Dwayne Koster, professeur de littérature américaine à l'université, 50 ans, divorcé, ne supporterait pas la séparation, habiterait Detroit.
   
   En général, je suis emballé par les livres de Tanguy Viel. Il a l'art de m'intéresser à une histoire banale, par la subtilité de son écriture, ses longues phrases, ses personnages mis pourtant dans des situations déjà lues ou vues. Son dernier roman est encore mieux : il utilise les mêmes bases, mais en plus il décortique le roman américain, intervient sans cesse en tant qu'écrivain pour dire ce qu'il pourrait faire. De fait, on a à faire à un écrivain qui nous raconte comment il construit son roman. Il absorbe toutes les règles pour fabriquer un roman international, car il faut bien le dire, nombre de romans états-uniens sont calibrés, pré-construits, les rebondissements arrivant à tel et tel chapitres, la minute sentimentale itou... un peu comme les films du même pays, ou comme le camembert d'une grande marque (mais français, l'honneur est sauf) : surtout ne pas déstabiliser le client, lui apporter toujours la même chose, le même plaisir, le garder, le guider. Personnellement, je n'aime pas cela, je vois peu de films hollywoodiens, lis peu de -gros- livres états-uniens et mange du camembert au lait cru, moulé à la louche : j'aime qu'on me surprenne.
   
   Tanguy Viel écrit son roman américain finalement très français (et tant mieux, le contraire m'eût sans doute moins plu) parce qu'il explique toute la méthode, tous les clichés et les stéréotypes du genre, sans critiquer : il constate. Il explique la différence entre un roman français et un roman états-unien :
   "Je ne dis pas que tous les romans internationaux sont des romans américains. Je dis seulement que jamais dans un roman international, le personnage principal n'habiterait au pied de la cathédrale de Chartres. Je ne dis pas non plus que j'ai pensé placer un personnage dans la ville de Chartres mais en France, il faut bien dire, on a cet inconvénient d'avoir des cathédrales à peu près dans toutes les villes, avec des rues pavées autour qui détruisent la dimension internationale des lieux et empêchent de s'élever à une vision mondiale de l'humanité. Là-dessus, les Américains ont un avantage troublant sur nous : même quand ils placent l'action dans le Kentucky, au milieu des élevages de poulets et de des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international" (p.10)
   

   Et T. Viel de raconter la vie de ses personnages, Dwayne qui épie son ex-femme qui vit désormais avec l'un de ses ex-collègues prof de l'université, celui qu'il détestait, qui ne voit plus ses enfants, qui va pour tenter de reconquérir sa femme se compromettre. Il passe aussi rapidement sur les traumatismes de cet ex-du Viet-Nam (il a bien failli y aller à un jour près), sur la désormais inévitable dans les romans guerre d'Irak et l'encore moins évitable 11 septembre 2001. On avance dans son roman, on suit Dwayne et les autres personnages, on comprend toute son histoire et on s'y intéresse et dans le même temps, l'auteur intervient et nous dit ce qu'il aurait pu écrire ici ou là pour faire un vrai roman américain, il le dit à ses lecteurs en quelques lignes, dans ses phrases toujours aussi longues et belles là où un romancier états-unien prendrait un ou deux chapitres par idée évoquée ; cela se ressent sur le poids du livre, rarement moins de 400 voire 500 pages pour un roman international et 153 pages pour Tanguy Viel que je ne remercierai jamais assez pour sa concision alors qu'il ne passe aucun thème récurrent du roman américain. A propos de concision, je vais peut-être stopper là moi aussi en précisant que ni Tanguy Viel (si je l'ai bien compris) ni moi n'avons rien contre le roman international, contre les auteurs états-uniens en général, c'est un genre qui plaît, à juste titre, même s'il n'est pas celui que je lis le plus couramment. Personnellement, je préfère et de très très loin LE roman américain de Tanguy Viel qui une fois de plus aura su me passionner, me surprendre et me captiver avec une histoire et des personnages loin d'être originaux.
   Du très bon travail, un roman excellent, n'ayons pas peur des mots. Tout ce que j'aime est dedans.
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critique par Yv




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Comme en Amérique
Note :

   Avec "La Disparition de Jim Sullivan" Tanguy Viel nous offre un pastiche de "roman américain" sinon de roman "international" ainsi qu'il appelle ceux qu'on traduit dans toutes les langues de la mondialisation : comme ceux de Michael Connelly, de John Grisham, ou de Robert Littell. Mais un concentré —150 pages— parce qu'un auteur français sérieux n'a pas besoin d'en rajouter quatre cents cinquante de plus, contrairement par exemple au Tom Wolfe de "Bloody Miami", pour extraire une pépite de toute une fichue gangue de scories. Peut-être aussi qu'on aime plus nos forêts qu'eux... Ou simplement "par crainte d'être ennuyeux". Allez savoir!
   
    Vous connaissez, vous, la recette du "roman américain"? Il faut choisir une ville. Non pas le New York de Paul Auster ni le Los Angeles de James Ellroy. Ici ce sera Detroit, malgré sa décadence depuis que ses usines ont rouillé ou migré vers le Sud profond. Il faut aussi de grands espaces genre "wheat belt" ou "corn belt", traversés par des autoroutes rectilignes à six voies, où la vieille Dodge Coronet modèle 1969 montre encore sa puissance quand Dwayne Koster est au volant. Il faut des lacs et de la verdure autour, des cabanes pour les pêcheurs du week-end, qui iront, avec les "bikers", faire le plein de budweiser à la cafétéria, —servis par la ravissante Milly Hartway, qui paie ainsi ses études de lettres—, avant d'aller louer des films X qui dévoileront les charmes de l'étudiante délurée.
   
   Pour écrire un "roman américain", il faut un professeur d'université, "souvent à Yale ou à Princeton, en tout cas un nom qui résonne à travers le monde entier…" Tel est notre Dwayne Koster, professeur à Ann Arbor et spécialiste de "Moby Dick". De lointaine origine hollandaise il a épousé Susan et ils sont venus habiter dans une banlieue chic et sûre et organisent par conséquent des barbecues géants avec leurs voisins. Auprès des étudiants, Dwayne Koster a moins d'audience qu'Alex Dennis, spécialiste de la "beat generation" et par ailleurs le chaud lapin qui a séduit Susan. "C'est un point très important du roman américain, l'adultère." Une bonne âme, une voisine, laissera entendre à Susan que Dwayne et Milly prolongent avec assiduité les cours dans les chambres des motels…
    "C'est vrai, disait Dwayne, notre histoire ressemble à un roman, on dirait du Jim Harrison, tu ne trouves pas? Et elle lui répondait que non, que c'était une histoire pour une femme, une histoire pour Laura Kaschichke ou Joyce Carol Oates. Ou bien du Richard Ford, songeait-il en regardant un papillon nocturne s'agacer sur le plafonnier. Peut-être Alice Munro, pensait-elle. Non, je sais, reprenait-il, c'est du Philip Roth…"
   
    Fatalement, on va vers le divorce, après quoi Dwayne plongera dans la dépression et sortira du droit chemin. Le roman psychologique va-t-il se changer en polar avec trafic d'antiquités importées clandestinement de Bagdad pour le compte du trouble Lee Matthews? En roman d'espionnage avec agent du FBI? Voire en roman de science-fiction? Car, vous le savez bien, le chanteur Jim Sullivan a été enlevé par des extra-terrestres quelque part du côté d'El Paso...
   
    Tout cela forme une réussite espiègle qui enchantera le lecteur français. En revanche, le succès à l'international ne sera pas celui d'un John Irving ou d'un Stephen King, la force de Tanguy Viel et le charme de ce roman consistant d'abord à multiplier les clins-d'œil complices au lecteur. Et puis le narrateur joue constamment à revenir sur les interrogations qu'il a eues en écrivant "La Disparition de Jim Sullivan". "J'ai souvent hésité pour savoir dans quel ordre raconter toute l'histoire" nous confie-t-il benoitement, d'autant qu' "en matière de roman américain, il est impossible de ne pas faire de flash-backs, y compris des flash-backs qui ne servent à rien…" Malgré l'absence de représentants des minorités, le roman est fidèle "aux grands principes qui ont fait leur preuve dans le roman américain" et en conséquence, le lecteur pourra se réjouir de retrouver en pensée les vrais romans américains qu'il a déjà lus.
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critique par Mapero




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Métarécit
Note :

   A 6 mois près dans la même période, Joël Dicker (Suisse) et Tanguy Viel (Français) ont annoncé l’écriture d’un roman américain et ce qui frappe et qui intéresse (moi en tout cas) c’est que les résultats ont été bien différents.
   
   Il faut dire que T. Viel, ne nous livre pas vraiment son "roman américain" tel qu’en lui-même, et ainsi que l’a fait Dicker, il se raconte en train d’écrire ce roman, en permanence incrusté dans l’histoire intitulée "La disparition de Jim Sullivan". Il commence par nous dresser la liste de tous les lieux communs de base du roman américain et des ingrédients indispensables à la recette (flashbacks, baseball -à la limite hockey sur glace-, adultère etc.) et nous montrer à quel point il les a intégrés à ce qu’il est en train d’écrire. Il nous conte ensuite la vie du personnage type ainsi obtenu (Dwayne Coster, pour lui) et le fait bouger un peu sous nos yeux, sans jamais quitter ce regard extérieur et un peu ironique du conteur qui n’essaie même pas de vous faire croire à la réalité de ce qu’il nous dit. Et pourtant, nous, lecteurs habitués à ce schéma, nous "marchons" tout de suite, y trouvons nos repaires et "accrochons" à cette histoire qui nous semble même proche, alors qu’elle est à mille lieu de notre quotidien. Tanguy Viel montre ainsi à quel point les stéréotypes du roman américain sont intégrés en nous, à quel point ils réussissent facilement à susciter en nous les émotions désirées et à quel point en conséquence, toute cette façon de voir est artificielle, manipulée… et possiblement vide et fausse.
   
   Le roman américain, ainsi que l’a bien compris Dicker qui lui, a fait un travail au premier degré, est une grosse brique, précise, pragmatique et détaillée. "La disparition de Jim Sullivan" est une petite chose elliptique de 150 pages qui donne toujours un peu l’impression d’être du domaine de la prise de note ou du journal d’écriture. Il fait sans arrêt des retours à sa présentation de son travail, de ses choix d’écriture, des détails techniques et à chacune de ces ruptures, on s’aperçoit qu’on était reparti dans le roman de Dwayne et qu’on s’était remis à y croire aussi résumé et minimaliste soit-il. La chose est menée avec beaucoup de virtuosité.
   
   Là encore, il y a un prof d’université déchu, un clin d’œil à la littérature américaine, un chalet en montagne où s’isoler quand ça va mal… Je me demande si le Nouvel Obs ne va pas l’accuser de plagiat (mais non, pas de Heidi, de Roth bien sûr!). Dicker et Viel ont tous deux réussi leur pari mais ne s’étant pas fixé le même but, il est normal que leurs romans différent autant.
   
   Parce qu’il ne produit pas un roman au premier degré, mais un regard sur ce roman, parce qu’il a conclu -et fort bien- son affaire en 150 pages au lieu de 500, parce qu’il ne nous parle pas de ses personnages, mais toujours de lui. Tanguy Viel, ne nous offre pas un roman américain, mais bien un roman on ne peut plus français (là aussi avec toutes les caractéristiques du genre). Et il le sait depuis le début, c’est nous qui ne le découvrons que peu à peu à l’inverse du projet annoncé.
   Monsieur Tanguy Viel nous mentait depuis le début.

critique par Sibylline




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