Lecture / Ecriture
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Le Dieu des petits riens de Arundhati Roy

Arundhati Roy
  Le Dieu des petits riens
  Le ministère du bonheur suprême

Arundhati Roy est une écrivaine indienne née en 1961

Le Dieu des petits riens - Arundhati Roy

Drame à la Faulkner
Note :

   Arundhati Roy est une auteuse indienne, probablement issue du Sud de l’Inde, du Kerala. Son « Dieu des petits riens » ne devrait pas avoir de mal à trouver une place dans la cosmogonie infinie des Dieux Hindous. Même si ici, au Kerala, état où communisme et chrétienté ne sont pas des vains mots, on ne parle pas trop d’Hindouisme. De Chrétienté, oui, et de communisme aussi. Et surtout, surtout, de ce qui finira bien par se rappeler comme une plaie majeure à un développement moderne de l’Inde : le système des Castes et la notion d’Intouchabilité. Rarement dans un roman on touche aussi concrètement la plaie et l’absurdité de cette notion d’Intouchabilité. J’oserais dire qu’Arundhati Roy est à l’Intouchabilité ce que Faulkner est à la situation des Noirs dans les Etats du Sud des Etats Unis.
   Et Faulkner, j’y ai pensé à la lecture de ce « Dieu des petits riens ». Le Faulkner du « Bruit et la fureur », d’ « Absalon, absalon », … Et ce n’est pas faire injure à Faulkner !
   
   La difficulté dans ce roman, c’est sans conteste sa construction : en sandwich avec l’époque ancienne et l’époque moderne (20-25 ans après) pour lesquelles A. Roy alterne les chapitres. On a donc à la fois la genèse de l’affaire et les suites modernes. Tout finit par converger puisque l’époque moderne progresse à reculons pour exploser, péter dans les dernières pages. Et c’est beau, réellement fort, à commenter tout haut dans mon lit, en finissant le bouquin, mon admiration pour la prouesse.
   L’écriture est belle et non dénaturée par la traduction. Il faut dire qu’une partie significative de son intérêt réside dans l’originalité et la modernité ébouriffante des propos (Faulkner, là encore … ?).
   
   Deux faux jumeaux indiens, leur mère, Ammu, émouvante victime désignée, Velutha, l’Intouchable, Chako, l’oncle qui écrasera tout sur son passage, Baky Kochamma, la grand-tante infâme, tous personnages qui resteront longtemps présents dans mon esprit. Et le fleuve, élément omniprésent au Kerala, héros implacable …
   
   Pas envie de résumer l’histoire. Juste dire qu’il s’agit d’un drame. Un vrai drame, à la fois vu par des yeux d’enfant, et vécu dans leur chair par deux adultes qui s’aiment. S’aimer, voilà bien qui peut constituer le tabou majeur au pays des Castes. Quelle démonstration !
   4,5* au lieu de 5 à cause de cette construction qui doit en rebuter plus d’un.
   
   Un petit échantillon :
    « Dans le lit voisin, sa nièce et son neveu dormaient dans les bras l’un de l’autre. Un jumeau fièvreux, un autre glacé. Lui et Elle. Nous. Ils dormaient, non sans une vague prescience du destin qui les attendait, de tout ce que leur réservait l’avenir.
   Ils rêvaient de leur fleuve.
   Des cocotiers qui, penchés sur son cours, regardaient de leurs yeux de cocotiers passer les bateaux. Remontant le courant, le matin. Le soir, le redescendant. Et du bruit sourd et mat des perches de bambou frappant la coque sombre et vernie des barques.
   Elle était tiède, l’eau. D’un vert mordoré. Comme une soie plissée.
   Avec des poissons dedans.
   Le ciel et les arbres.
   Et, la nuit, la lune jaune qui s’émiettait dans ses vagues.
   
   Quand elles en eurent assez d’avoir attendu, les odeurs du dîner descendirent des rideaux et s’échappèrent par les fenêtres de l’hôtel pour aller danser sur la mer jusqu’au petit matin.
   Il était toujours deux heures moins dix. »

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critique par Tistou




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Petits mais costauds!
Note :

   Oui je sais, j’ai dit que je ne lisais pas d’oeuvres contemporaines.
   
   Je ne me souviens plus exactement comment j’ai découvert ce livre. Je crois que c’est en lisant un article sur la littérature indienne contemporaine dans Télérama. Oui Télérama. Je suis une ancienne khâgneuse qui lit Télérama, et alors? J’accumule les clichés si je veux. Revenons à nos renards.
   J’ai vécu une bonne partie de mon enfance en Inde et je suis restée très attachée à cette culture. Mais jamais il ne m’est venu à l’idée d’aller jeter un œil à sa production littéraire. La Lumière m’apparut. Télérama, si tu me lis, merci à toi. J’ai choisi «Le Dieu des petits riens» un peu au hasard. Je suis tombée dessus dans une librairie spécialisée en littérature asiatique, je me suis donc lancée.
   
   Cette lecture fut assez déconcertante. Tout d’abord le roman - la trame narrative, les thèmes abordés, l’écriture, la structure - est très déstabilisant et fascinant en lui-même. On s’y perd un peu.
   Mais je me suis en même temps retrouvée dans un univers qui m’était très familier. Je revoyais ces paysages, je sentais ces parfums, j’entendais ces rumeurs. Je ressentais toute la torpeur et la fébrilité du monde de mon enfance. Ce n’était pas un roman sur l’Inde, mais un roman indien. Et de fait, ce familier était extrêmement perturbant, par les souvenirs qu’il évoquait et parce que C’ETAIT l’Inde. Le lire fut difficile et douloureux.
   
   En plus j’étais interrompue par mon travail (aider des étudiants à se loger en l’occurrence) toutes les deux minutes, ce qui n’arrangeait rien.
   
   Le pitch : Rahel et Estha, deux jumeaux de huit ans, sont un jour confrontés à un événement terrible et contraints de choisir entre la vérité et le mensonge censé sauver leur mère. Ils sont séparés, puis fuient, et ne se retrouvent que bien des années plus tard, brisés, dans leur maison. Leurs souvenirs les obsèdent. Par bribes, dans le désordre, avec lenteur et souffrance, le passé nous est donc révélé. On y voit évoluer les protagonistes du drame avant que leurs vies ne s’effondrent : Mammachi la grand-mère dirigeant une fabrique de « confitures » trop sucrées, Chacko l’oncle coureur de jupon et coco pour rigoler, Baby Kochamma la grand-tante nourrissant une passion mystique pour un prêtre irlandais, Ammu la mère divorcée coupablement amoureuse de Vélutha l’intouchable, Margaret et Sophie Mol, une anglaise et sa fille fuyant leur passé… Oui, tout ça. Et quand yen a plus, yen a encore! Je continue?
   
   Toute la beauté de ce récit tient dans son écriture très imagée, la manipulation poétique des mots. En effet, le narrateur adopte le plus souvent le point de vue des enfants, et de fait les choses sont perçues avec un œil neuf, sans les lieux communs et les platitudes du langage et de la pensée formatés.
   Le texte est ainsi émaillé de réflexions d’enfants, de comptines, de jeux avec les mots. Ainsi «statut légal » devient « statue l’Egale » pendant tout le texte. Il nous rend aussi compte de la découverte d’une langue barbare à un âge très tôt. « Quand les jumeaux demandèrent à quoi servaient les boutons de manchette et s’entendirent répondre, par Ammu, que c’était pour « boutonner les manches », pareille logique linguistique, dans ce qui, jusqu’ici, leur avait paru être une langue illogique, les réjouit au plus haut point. Bouton + manchette = bouton de manchette.»
   Il insiste également sur des détails surprenants, de ceux auxquels seuls les enfants peuvent accorder de l’importance. Le texte fait ainsi grand cas du « va-va » de Rahel ( «deux perles sur un élastique qui n’expliquent en rien un nom pareil» ), de la coupe à la (P)Elvis d’Estha qui ne tient jamais le choc de la vie quotidienne, du vernis sur les ongles de Vélutha.
   On assiste également à l’exploration et à la catégorisation du monde par des enfants. Ainsi, le vendeur de boisson, devenu « l’Homme-Orangeade-Citronnade » initie Estha de façon triste (et crade) au monde des pervers sexuels.
   Bon ça suffit pour les mômes.
   
   L’autre spécificité du texte est sa dimension tragique. Le drame nous est annoncé dès le départ : tous les bribes de récit font sens vers la tragédie en question, toute la vie des personnages s’y dirige, même si seuls Ammu et Vélutha sont des héros tragiques au sens propre. En effet entre la Touchable et l’Intouchable, l’amour nait, scandaleux et passionné. Ils se touchent ; le désordre, l’anarchie menacent cette société de castes si bien réglée. Leur hybris, la démesure de leur amour coupable, leur contestation de l’ordre social ensemble et séparément en font les héros au sens classique d’une tragédie moderne.
   
   Pour en revenir aux jumeaux, Estha et Rahel adultes (c’est-à-dire bien après les faits) prennent le relais, et deviennent des héros tragiques non au niveau d’une société particulière mais au niveau de la société en général. Si ça se trouve c’est un peu far fetched, mais il me semble qu’ils développent une relation sensuelle pour le moins troublante. Moi je ne mate pas mon frère (dit Gégé)(non il ne s’appelle pas Gérard) à poil, en me disant « ouah l’est trop bien foutu » avec une boule à l’estomac (te vexe pas mon Gégé). Maintenant chacun son truc hein, je ne juge personne. Mais voilà quoi. Et dans cette société humaine qui dit «qui aimer, comment et jusqu’où», nos jumeaux sont eux aussi mal barrés.
    « C’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur le dos, et qu’on n’a plus qu’à crier, – pas à gémir, non, pas se plaindre, – à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. Dans le drame, on se débat parce qu’on espère en sortir. C’est ignoble, c’est utilitaire. Là, c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y a plus rien à tenter, enfin!». Anouilh, Antigone
   Cette définition de la tragédie par Anouilh explique la lenteur, la torpeur de ce récit. On prend tout son temps pour arriver au moment du drame en lui-même, avec de multiples allers-retours entre passé et présent. Ainsi la tension est palpable durant toute l’œuvre.
   
   Des bribes de souvenirs recréent la tragédie. "On ne dit que les Petites Choses. Les Grandes tapies à l'intérieur restèrent inexprimées."
   
   Ya aussi tout l’arrière fond politique, mais j’ai pas suivi. Chiant.
   
   Et last but not least, ce bouquin m’a donné envie (avec « Moulin Rouge », aaaah Ewan…..) de regarder «la Mélodie du bonheur». Il raconte tout le début du film! Et vous savez quoi? Ce n’est même pas si mièvre que ça. Avec un titre pareil on pouvait légitimement s’attendre au pire. Mais faut savoir qu’en anglais le titre fait un peu moins pitié, c’est «the Sound of music». Mais qu’est-ce qui est passé par la tête des traducteurs???
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critique par La Renarde




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Trop romanesque et sentimental
Note :

   Titre original : The God of Small Things (Booker Prize de 1997 )
   
   Auteur de langue anglaise nationalité indienne
   
    Un drame sur plusieurs génération. Une femme trop intelligente, obligée d'épouser un alcoolique pour se sortir de sa famille qui tient une épicerie au bord du Gange.
   L'alcoolique n'a pas réellement d'argent, est bête, et lui a donné deux jumeaux garçon et fille.
    Contrainte de revenir au logis familial, elle s'ennuie et s'éprend d'un "intouchable" qui vit de l'autre côté du fleuve. Les enfants, elle les repousse un peu. Leur grand-mère les martyrise surtout verbalement.
    Voilà le frère aîné qui arrive d'Angleterre avec son épouse, et Sophie, la petite cousine des jumeaux. Les jumeaux sont jaloux de Sophie, parce que leur mère dont la vie est une impasse jalouse son frère et sa réussite assez médiocre mais dont il se vante.
    Les événements se précipitent: les trois enfants vont jouer sur le fleuve, le frère découvre la liaison de sa sœur...
   
   
   C’est assez vivant avec des personnages justement campés, des allers-retours du passé au présent qui sont harmonieusement distribués, un effort couronné de succès pour rendre les émotions et pensées enfantines. Les meilleures pages sont celles où les jumeaux et la cousine sont seuls ensemble.
   
   J’ai pourtant passé de longues pages de descriptions de la jungle et du fleuve, qui se veulent esthétiques, mais sont seulement lassantes parce que trop verbeuses.
   
   L'arrière-plan politique et social m'a plu. Il est réaliste et bien documenté.
   
   Je n'ai pas trop aimé le traitement hyper romanesque, sentimental mal maîtrisé, de sujets tels que l'inceste entre les jumeaux et l'histoire d'amour impossible, entre la mère et un intouchable. L’auteur en rajoute, décrivant la vie du garçon infirme de manière à exciter la pitié...
    J'apprécie que l'on traite des tels sujets mais un autre ton serait souhaitable.
   
   Pour un premier roman, c'est néanmoins très bon.

critique par Jehanne




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