Lecture / Ecriture
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Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? de Jeanette Winterson

Jeanette Winterson
  Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?
  La passion

Jeanette Winterson est une romancière britannique née en 1959.

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? - Jeanette Winterson

Pourquoi être normal quand on peut être heureux?
Note :

   "Les choses que je regrette le plus dans ma vie ne sont pas mes erreurs de jugement mais mes déficiences émotionnelles".
   
   Jeanette Winterson a raconté son histoire romancée dans "Les oranges ne sont pas les seuls fruits", paru en 2003 aux Editions des Femmes. Là, elle a décidé de l'écrire sans le truchement de la fiction, ce qui donne un texte lucide et puissant. Rarement, un récit m'aura autant touchée que celui-ci. Jeanette est une enfant adoptée par une mère Pentecôtiste obsédée par la Bible et l'Apocalypse. Le père est inexistant, il se contente d'obtempérer passivement et de suivre. Jeanette, malmenée par cette femme incapable d'aimer, va grandir cahin-caha, au gré des lubies de celle qu'elle appelle Madame Winterson. Lorsqu'il s'avère à l'adolescence que Jeanette aime les filles, ce sera le point d'orgue d'un rejet inscrit dès le départ.
   
   Des récits d'enfance malheureuse, j'en ai lu beaucoup, mais là, j'ai souvent écarquillé les yeux devant la perversité de Madame Winterson et ses accès de folie. Dans le Nord de l'Angleterre industrielle, à l'époque, on n'accordait guère d'importance aux enfants et personne ne s'offusque de ce qui se passe.
   
   Mais heureusement, ce n'est qu'un aspect du livre et tout pathos ou misérabilisme en est absent. Jeanette a la vie bien chevillée au corps et elle trouve les moyens de défense à sa disposition, à savoir les livres et les mots. Dans un contexte on ne peut plus défavorable, elle va même arriver à partir étudier à Oxford.
   
   "J'ai eu besoin des mots parce que les familles malheureuses sont des conspirations du silence. On ne pardonne jamais à celui qui brise l'omerta. Lui ou elle doit apprendre à se pardonner".
   

   Elle analyse le passé et les comportements de Mme Winterson avec une intelligence et une compréhension remarquables. Jeanette est plus tournée maintenant vers la recherche de l'amour et d'un "bien-vivre" avec les autres, que vers les ruminations du passé, sans dissimuler toutefois les difficultés liées à son vécu. Ses relations avec les autres sont compliquées, à un moment de sa vie elle va tutoyer la folie. Le passé va la retrouver avec violence quand elle se décidera à rechercher sa mère biologique.
   
   "C'est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l'ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous?"

   
   C'est difficile de rendre compte de ce genre de livre, tant la manière dont on l'aborde dépend de sa propre histoire et de sa sensibilité personnelle. J'insiste pourtant sur la qualité de l'écriture, de la réflexion, le souci de l'auteur d'être la moins manichéenne possible, ni dans l'angélisme, ni dans l'accusation, pas plus dans le déni.
   
   Une lecture qui laisse K.O. mais qui m'a paru vitale. Je l'achèterai dès qu'il paraîtra en poche, je voudrais en relire de nombreux passages.
   
   "Je crois à la fiction et au pouvoir des histoires parce qu'ils nous donnent la possibilité de parler de nouvelles langues. De ne pas être réduits au silence. Nous découvrons tous qu'en cas de traumatisme profond, nous hésitons, nous bégayons ; notre parole est entrecoupée de longues pauses. Le traumatisme nous reste en travers de la gorge. Mais par le langage des autres, nous retrouvons le nôtre. Nous pouvons nous tourner vers la poésie. Ouvrir un livre. Quelqu'un a traversé cette épreuve pour nous et s'est immergé profondément dans les mots."

critique par Aifelle




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