Lecture / Ecriture
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Les chutes de Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates
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  Viol. Une histoire d’amour
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  Le Musée du Dr Moses
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  Le Mystérieux Mr Kidder
  Carthage
  Terres amères
  Sacrifice
  Paysage perdu
  Valet de pique
  Le triomphe du singe-araignée

Joyce Carol Oates est une poétesse et romancière américaine née le 16 juin 1938 à Lockport (État de New York).

Joyce Carol Oates a commencé à écrire dès l'âge de quatorze ans.

Elle enseigne la littérature à l'université de Princeton où elle vit avec son époux qui dirige une revue littéraire, la Ontario Review.

Depuis 1964, elle publie des romans, des essais, des nouvelles et de la poésie. Au total plus de soixante-dix titres. Elle a aussi écrit plusieurs romans policiers sous les pseudonymes de
Rosamond Smith et de Lauren Kelly. Elle s'intéresse aussi à la boxe.

Son roman "Blonde" inspiré de la vie de Marilyn Monroe est publié pratiquement dans le monde entier et lui a valu les éloges unanimes de la critique internationale. Elle a figuré deux fois parmi les finalistes du Prix Nobel de littérature."
(Wikipedia)

Les chutes - Joyce Carol Oates

L'envers d'un site prestigieux
Note :

   Au lendemain de leurs noces, le premier mari d'Ariah se jette dans les chutes du Niagara convaincu qu'il ne pourra jamais l'aimer. Dès lors, Ariah portera toute sa vie la certitude d'être damnée.
    « Mais cette façon de se faire mal, de jouir de sa souffrance, n'appartenait qu'à elle. »
   C'est au cours de ses égarements hébétés qui ont aussitôt suivi la tragédie qu'elle va rencontrer son deuxième mari, Dick Burnaby, jeune avocat, avec lequel elle passera dix années et aura trois enfants. Une décennie de bonheur sans ombrages. Jusqu'au moment où Dick va s'investir corps et âme dans une affaire de pollution chimique qui causera sa perte. Ariah refusera toujours l'implication de son mari, même à titre posthume, certaine que, pour elle, cette affaire est un signe que sa damnation continue.
    « Pour une femme qui accepte le fait qu'elle est damnée, sinon condamnée, Ariah a mené une vie obstinément autonome en élevant trois enfants dans la ville même qui a vu son humiliation, son chagrin et sa honte ; et, pour autant qu'elle l'ait laissé savoir, sans jamais souhaiter revenir sur le passé. »
   
   Ce livre a l'allure d'une saga, ce genre d'histoire à découper en de multiples épisodes pour éventuellement être portés à l'écran.
   
   Comme dans l'ensemble de ses romans, l'auteure nous présente son personnage principal, Ariah, sous les traits d'une femme complexe, tourmentée, aussi exaspérante qu'impénétrable. L'histoire dissèque avec force et brio les déviances de cette personnalité insaisissable qui régnait en maître sur ses enfants les entraînant avec elle dans une forme de déséquilibre.
   
   L'auteure a décidément aussi l'art de pointer avec perspicacité les travers de l'économie et de la politique américaine, avec ses dérives sociales. Ici, elle s'attaque encore plus subtilement aux enjeux colossaux de certains, capables, en toute impunité, de mettre en péril l'environnement et une partie de la population sans aucun scrupule au nom de l'expansion industrielle. Développement économique prospère d'un côté et destructeur de l'autre. Et dans cette Amérique des années 50-70, autant avoir la chance d'être du bon côté. Tout y est : corruption, appât du gain, complicité, conspiration du non-dit d'une part et de l'autre altération, désespoir, impuissance, soumission, révolte vaine.
   
   À l'instar des chutes, ce livre envoûte par son bouillonnement morbide et maléfique.
   Plus je découvre les ouvrages de cette auteure et plus je suis conquise. Ici, en particulier, elle confirme qu'elle est réellement une militante fort subtile dans sa façon de revendiquer. Difficile aussi à ce moment de ne pas penser au film de Steven Soderbergh, « Erin Brokovich ».
   En effet, derrière ce site prestigieux mondialement réputé que sont les chutes du Niagara, se dissimulent les plus grandes usines chimiques américaines. Dans les années 50, elles ont prospéré au détriment de toute protection environnementale et dans la plus totale indifférence écologique.
   
   Je regrette toutefois le «happy end» du livre qui illumine un peu trop la noirceur de l'histoire si bien entretenue tout au long de la narration. C'est un ouvrage dense et dru dont je déplore quand même la longueur de certains passages.
   Mais malgré cela, Joyce Carol Oates a assurément, pour moi, un magnifique talent de romancière !

critique par Véro




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Drame familial et procès écologique.
Note :

   Superbe.
   
   L'histoire commence au début des années 1950. Un jeune pasteur se suicide, le matin qui suit ses noces, en se jetant dans les chutes du Niagara. Il laisse là la Veuve Blanche, qui va désormais vivre dans la logique implacable de la damnation, celle de s'attendre au pire pour échapper à l'anxiété de l'espoir.
   
   J'ai aimé ce livre :
   J'ai aimé le début, de la profondeur d'une damnation tragique, comme j'ai aimé la fin, légère et rétablissant, de façon réaliste, la tragédie familiale pour quitter la damnation. L'issue viendra de l'avenir que représentent les enfants, du progrès qu'ils instaurent chacun à leur manière, de l'espoir qu'ils portent en eux, malgré tout.
   J'ai aimé la description minutieuse et événementielle des personnalités des trois enfants de la tragédie. L'on ne sait plus bien quoi de leur naissance ou de leur enfance les a marqués au fer. Leurs goûts comme leurs rencontres semblent les avoir façonnés comme si les circonstances de leur naissance avaient préparé le chemin du burin. La mère demeure le point commun intangible, qui les emmènera, par des chemins différents et libres, à la vérité interdite. Non, finalement, tout n'est pas écrit d'avance …
   
   Les causes des drames familiaux sont bien connues. Certaines ont la vie de plus en plus dure au gré des générations qui se succèdent ; l'amour et l'étonnement mutuel qui s'effacent devant l'ennui et la famille, la perte de ses idéaux de bonheur et de justice face à la course à la survie sociale et économique, les tabous et les interdits d'hier transformés en libertés individuelles et collectives d'aujourd'hui …
   Mais d'autres causes, tellement monstrueuses qu'elles dépassent le drame familial pour devenir une tragédie sociale, appartiennent à un temps – sous certains aspects seulement – révolu, celui de l'expansion industrielle de l'Amérique. La narration décapante de ses ravages, pollution et corruption entremêlées, nous sort du confort de la naïveté et de l'ignorance pour nous placer dans la détresse et l'impuissance.
   A quoi bon savoir, alors ? pensera un temps Ariah
   
   Vous l'aimerez aussi,
   Oui, il est bon de savoir, et utile aussi. C'est un récit, ce sont des secrets de famille, c'est une histoire qui peut réussir à nous ressembler, mais c'est de toute façon une histoire qui nous touche. On se retourne sur une culture si lointaine mais de seulement 50 ans de nous, ici, maintenant …
   En avons-nous vraiment fini de cette société – qui est "la bonne" - qui ne veut pas voir ou admettre sa folie – cyniquement cohérente et organisée - au nom du progrès et de la liberté. En avons-nous fini avec l'eugénisme social, les vies accélérées, les morts prématurées ?
   
   Dans les années 50, il s'agissait d'un procès écologique avant l'heure. Que dira la génération de nos enfants dans 50 ans sur ce que nous faisons de la Terre aujourd'hui ? … Entre idéalisme et défaitisme, il nous faut reconnaître que nous pouvons – aujourd'hui - en parler, nous en inquiéter, agir individuellement et collectivement, …., et espérer que ce soit suffisant.
   Quelque soit notre Dieu, je rends le mot de la fin à la benjamine du récit, car, ne nous trompons pas, nous ne vivons pas dans notre temps mais dans celui de nos plus jeunes, ce sont eux nos aînés : "Il n'y a rien à pardonner. Aime, et tu fais la volonté de Dieu."
   
   A noter que les Chutes a obtenu le Prix Femina Etranger 2006
   
   Et pour prolonger le plaisir de lire sur les Chutes du Niagara, je n'ai pensé à rien d'autre, j'ai découvert un paysage, une nature, un vacarme, une sorte d'éternité, mais c'est une illusion. Pour les années 50 - 70, aux Etats-Unis, à l'heure de l'expansion industrielle et de l'explosion des mœurs, j'ai pensé à "La Famille Lament" (George Hagen). Pour une même histoire racontée au travers de la vie et de la perception de plusieurs autour, tous partie prenante aux événements, j'ai pensé à "Ambiguités" (Elliot Perlman). Sur l'enfance qui grandit au rythme des épreuves des parents, j'ai pensé à "Le rire de l'ogre" (Pierre Péju).

critique par Alexandra




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Envoûtant
Note :

   1950 - Le matin qui suit leur nuit de noces, l'époux d'Ariah Littrel se suicide en se jetant dans les Chutes du Niagara. La Veuve blanche des Chutes, ainsi que la surnomme la presse, veille une semaine entière jusqu'à ce que le corps de son mari soit retrouvé. Durant cette période, la jeune femme attire l'attention de Dirk Burnaby, un brillant et séduisant avocat de Niagara Falls qui tombe fou amoureux d'elle. Une passion ardente lie le couple qui va connaître dix ans de bonheur absolu avant que la malédiction des Chutes s'abatte de nouveau sur leur famille. C'est aux trois enfants Burnaby qu'il appartiendra de découvrir les secrets du drame qui a brisé la vie de leurs parents...
   
   Les Chutes (Prix Femina du roman étranger 2005) est le premier roman de Joyce Carol Oates que je lis, et je n'ai pas été déçue. L'histoire, très dense, est difficile à résumer tant elle emprunte des directions surprenantes. Le roman démarre très fort avec le suicide du jeune pasteur Littrell le lendemain de son mariage. J'ai trouvé les chapitres d'ouverture réellement magnifiques. D'une intensité fiévreuse, les premières pages plantent le décor en instaurant une ambiance sombre et tumultueuse qui perdurera tout le long du livre. Après le mariage d'Ariah avec Dirk Burnaby, l'intrigue prend ensuite un tournant inattendu puisque se développe sur fond de boom économique un scandale à la Erin Brokovitch lié à la pollution industrielle. De ce scandale va découler la tragédie qui va détruire la famille Burnaby.
   
   L'un des points forts de cette saga familiale réside dans ses personnages à la psychologie fouillée, et plus particulièrement dans celui d'Ariah qui domine tout le récit. Difficile de trouver caractère plus énigmatique que cette femme complexe et bourrée de contradictions, à la fois attachante et exaspérante, forte et craintive. Après le suicide de son premier mari, Ariah se considère comme damnée. Dès lors, elle vivra dans le fatalisme, s'attendant toujours au pire pour ne pas être déçue (ainsi, malgré l'amour que lui porte Dirk Burnaby, elle est persuadée qu'il finira par l'abandonner). Je ne saurais dire si j'ai aimé ou détesté le personnage d'Ariah, mais ce qui est sûre, c'est qu'elle ne m'a pas laissée indifférente. Son caractère entier, sa fierté ("Toute faiblesse lui inspire du dégoût, et la sienne le dégoût d'elle-même"), son refus des concessions la rendent très intéressante et forcent même parfois l'admiration.
   
   L'autre point fort du roman consiste dans le réquisitoire que Joyce Carol Oates dresse contre les dérives environnementales de la gigantesque expansion industrielle des années 50-60 aux Etats-Unis. Dans la région de Niagara Falls se multiplient en effet à cette époque les usines chimiques, et cette prolifération se fait sans souci des conséquences écologiques et humaines : rendus malades par les déchets chimiques, des gens meurent dans l'indifférence générale. Motivés par l'appât du gain, les notables font preuve d'un cynisme terrifiant, fermant les yeux sur les implications mortelles du développement économique. Joyce Carol Oates dresse un tableau très noir de ces élites violentes et corrompues, cependant contrebalancé par le personnage au grand coeur de Dirk Burnaby qui lutte pour tenter de mettre fin à ce scandale.
   
   A la fois roman social et politique et histoire d'amour passionnée, le récit possède un charme vénéneux et envoûtant, à l'instar des chutes du Niagara qui ont donné leur nom au livre. Car ce sont elles qui constituent le coeur du roman. Loin de leur image touristique, c'est leur aspect maléfique qui est ici souligné, puisqu'elles sont décrites comme source de mort. Il n'empêche qu'une fois le livre refermé j'ai eu très envie de traverser l'Atlantique pour les voir en vrai !
   
   Comme vous l'aurez compris, Les Chutes est loin d'être un roman comique. Le style de Joyce Carol Oates transpire le drame, et ce n'est pas certain qu'il plaise à tout le monde. Mais personnellement, j'ai beaucoup aimé son écriture subtile, et je retenterai volontiers l'expérience.
    ↓

critique par Caroline




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Prix Femina étranger 2005
Note :

   Presque intimidant, le renom de cette romancière… Joyce Carol Oates a conquis l’aura d’un mythe des Lettres Américaines depuis lurette et sa production est foisonnante. C’est dire qu’avant même d’en lire la première ligne, j’attendais beaucoup de ce roman, "Les Chutes", paru en 2004 aux USA, et reconnu d’emblée comme son meilleur ouvrage. En France, le prix Femina 2005 a salué sa parution, traduction assurée par Claude Seban.
   
   Le roman est dense cependant, et le ton donné dès le début sonne comme morbide. Ami lecteur ne détourne pas les yeux pour autant de l’ouvrage, car l’art de l’écrivaine transforme ce sinistre présage en une matière vivante et tourbillonnante, qui happe l’attention et les sensations jusqu’au bout de ce vertigineux récit.
   
    Avec un savoir faire étourdissant, Joyce Carol Oates nous convie à suivre le destin sinueux d’une femme qui se sait «damnée».
    Nous sommes dans les années cinquante d’une Amérique conventionnelle et bien pensante. Sur le point de devenir vieille fille, la timide Ariah Littrell est mariée par ses parents pasteurs au jeune révérend Erskine, l’un des leurs, jugé prometteur. Musicienne sensible mais introvertie, Ariah se serait volontiers coulée dans ce moule convenu, si son jeune époux n’avait choisi les Chutes du Niagara pour porte de sortie d’une relation qu’il ne pouvait pas assumer. Frappée de stupeur, Ariah devient la veuve blanche, à la recherche éperdue du corps de son époux. Tandis qu’un jeune avocat noceur et sans scrupules se joint aux recherches et tente d’assister la pauvre veuve sitôt épousée. Irrationnellement attiré par son contraire, Dirk Burnaby tombe amoureux de ce spectre blanc.
   
   De ce mariage improbable, Ariah se travaille pour en accepter un temps le bonheur et sa réalisation par la naissance des enfants. Le couple s’établit malgré les appréhensions d’Ariah, qui ne se départit pas de sa prémonition de damnation. Elle attend tellement les semonces du destin qu’elle éduque ses enfants dans la défiance et le repli. Jusqu’au jour où elle se persuade que Dirk la trompe avec la femme en noir… Drapée dans son orgueil et son fatalisme, elle ne pourra jamais admettre que «cette femme en noir» que défend son mari est à son image, une victime de la société. Tandis que Dirk se lance dans la défense de la première victime des lobbies industriels à relever la tête et tenter un combat judiciaire contre la pollution et la corruption. Au lieu d’aider son mari dans ce combat qui pourrait être le sien également, Ariah le rejette et interdit à ses enfants de connaître et de reconnaître leur père, même après sa tragique disparition.
   Ariah pourtant, ne pourra pas empêcher ses garçons adultes de s’émanciper de sa vision restrictive…
   
   Les thèmes forts qu’aborde Joyce Carol Oates dans ce roman confèrent à l’ouvrage un intérêt qui dépasse le destin de cette femme entêtée et rigide. À priori, Ariah n’a rien de l’héroïne qu’on reconnaît comme une sœur, une amie. Elle peut même apparaître antipathique dans sa rigidité psychologique. Mais l’auteur a pris soin de dépeindre d’abord son personnage dans sa rébellion contre le sort, contre le rigorisme du milieu étriqué et conventionnel dans lequel elle a été élevée, et dès lors, son évolution nous touche. Nous sommes amusés et enthousiasmés de la découvrir en amoureuse sensuelle quand elle rencontre Dirk, par exemple. Puis attristés et peinés quand la suspicion referme son indulgence. L’auteur parvient à nous attacher à ce caractère revêche mais pugnace. De son affrontement à sa redoutable belle-mère Claudine et ses hypocrites belles-sœurs, autres représentantes d’une société stratifiée par les usages et les codes élitistes, nous ressentons une véritable jubilation sardonique:
   «  Ariah souriait dans une nappe de brouillard qui s’était introduite dans la pièce on ne sait comment. Elle flottait sur les objets, dont elle masquait les formes. Elle avait le goût de la brume humide et froide au pied des Chutes.
   - Oh bonté divine! Dirk n’arrête pas de voir des femmes, Clarisse. Il aurait du mal à faire autrement non? Avec ses yeux? Ariah rit, le son que pourrait émettre un poulet dont on tord le cou. Qu’est-ce que cela a d’in…in…habituel? » (extrait p 255)

   
   Mais le roman ne saurait se limiter à un combat individuel d’une femme contre l’Amérique et ses faux-semblants. Dès que Dirk Burnaby accepte de rencontrer la femme en noir, un second souffle vient renforcer et ouvrir l’intrigue. L’auteur ne fait plus seulement le procès de l’une ou l’autre facette du conformisme, Joyce Carol Oates monte à l’assaut des démons de l’Amérique: politique, force des lobbies, corruption des institutions autant que des personnes. On en vient à oublier le combat d’Ariah et à rejeter ses arguties sclérosantes.
   
   La bonne surprise vient alors de la génération suivante et l’on découvre avec un intérêt renouvelé que J C Oates n’est pas si pessimiste qu’on l’avait cru… Évidemment, les fils et la fille d’Ariah et de Dirk ne peuvent pas mener une existence sereine, malmenés dès la tendre enfance par la misanthropie de leur mère et la mystérieuse disparition d’un père dont on ne peut même pas prononcer le nom. La dernière partie du roman cependant est consacrée aux forces vives qu’ils vont parvenir à mettre en œuvre pour lutter contre la noirceur du destin, au point qu’on se demande s’il n’y a pas là quelque mystification de bon aloi.
   
   Les intrigues solidement établies et les personnages suffisamment intrigants, voilà déjà posés les ressorts essentiels d’un Bon Roman. Mais il me semble que l’Art de Joyce Carol Oates se sublime par la manière exceptionnelle dont elle convoque la Nature pour traduire la confusion des sentiments. Les Chutes deviennent indispensables à traduire le bouillonnement dangereux des frustrations, l’attrait irrésistible de l’abîme qui happe les désespoirs et la noirceur des crimes, telle cette présentation lyrique et étourdissante dressée dans les premières pages du récit (p 19 de l’édition points):
    « À bout de souffle, au bord de l’étourdissement, le gardien courut, boitant, criant après l’inconnu qui se dirigeait sans hésitation vers la pointe sud de la petite île, Terrapin Point, à la verticale des Horseshoe Falls. L’endroit le plus dangereux de Goat Island, en même temps que le plus beau et le plus envoûtant. Là, les rapides sont pris de frénésie. Une eau bouillonnante, écumeuse, fuse à cinq mètres dans les airs. Aucune visibilité, ou presque. Un chaos de cauchemar. Les Horseshoe Falls sont une gigantesque cataracte de huit cents mètres de long, trois mille tonnes d’eau se précipitent chaque seconde dans les gorges. L’air gronde, vibre. Le sol tremble sous vos pieds. Comme si la terre même commençait à se fendre, à se désintégrer, jusqu’à son centre de fusion. Comme si le temps avait cessé d’être. Qu’il ait explosé. Comme si vous vous étiez approché de trop près du cœur furieux, battant, rayonnant, de toute existence. Là, vos veines, vos artères, la précision et la perfection minutieuses de vos nerfs se désintégreront en un instant. Votre cerveau, dans lequel vous résidez, ce réceptacle unique de votre moi, sera martelé jusqu’à être réduit à ses composants chimiques : cellules grises, molécules, atomes. Toute ombre et tout écho de souvenir abolis.»

   
   Remarquable chef d’œuvre qui donne le vertige et dont le lecteur s’arrache à grand peine…
   ↓

critique par Gouttesdo




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La veuve blanche des Chutes
Note :

    Mon résumé.
   En 1950, le premier mari d’Ariah Littrel se jette dans les Chutes du Niagara à l’issue de sa nuit de noces. Quelques semaines après, elle se remarie avec un célèbre avocat de l’endroit, Dick Burnaby, qui l’a aidée dans la recherche du corps. Scandalisées, les familles les renient. Ils sont heureux pendant dix ans avec leurs trois enfants, Chandle,r Royall et Juliet. Ariah s’épanouit dans son rôle de mère possessive et manipulatrice et dans celui de professeur de piano, malgré la grande aisance financière de la famille.
   Le malheur viendra quand le père prendra la défense de la femme en noir et des malheureux qui souffrent de la pollution de l’endroit où ils vivent.
   Il se donne sans compter à la cause de ce qui sera une des premières défenses de l’environnement mais il vient trop tôt et il est seul, abandonné par tous ses amis les notables des environs et par sa femme qui soupçonne une infidélité, tant il passe de temps avec la femme qui a tout déclenché.
   La seconde partie du livre est consacrée au devenir des trois enfants, élevés seuls par leur mère qui les maintient dans l’ignorance totale de tout ce qui concerne leur père.
     
   
   Mes impressions :
   Les chutes, les chutes, les chutes! 
   Livre coup de cœur, livre chef d’œuvre, livre plaisir!
   Je l’ai dévoré!
   Chutes du Niagara, constamment présentes puisque toute l’action se déroule tout près. 
   Chutes, morts violentes, suicide et meurtre des deux époux de Ariah Littrel, l’héroïne. «la veuve blanche des Chutes» comme on l’appelle, elle qui se croit damnée et dont l'histoire devient légendaire.
   Chute sociale du second mari avocat, Dick Burnaby, défenseur avant l’heure de l’écologie locale.
   Chutes individuelles des enfants d’Ariah, les trois Burnaby, Chandler, Royall, Juliet, discriminés et insultés par les autres enfants en raison de leur nom et du passé de leur famille.
   Ce sont des fragments de vie, difficiles, durs, désespérés et désespérants qui nous sont racontés et cependant l’impression ressentie à la lecture n’est pas la tristesse, bien au contraire, mais une farouche envie de vivre, de surmonter les difficultés, de s’affirmer, de rire, d’aimer, de créer. L’espoir, une certaine forme d’humour, un énorme appétit de vivre chez tous les protagonistes l’emportent sur les faits et les événements dramatiques.
   D’ailleurs, tout se termine de façon positive, en un final éblouissant, juste revanche sur l’injustice d’un destin brisé net par la corruption des notables politiques et économiques, dans l’Amérique des années cinquante et soixante. 
   
   C’est une fin comme je les aime, à la fois fermée et ouverte. L’auteur ne nous laisse pas tomber, au petit bonheur la chance! Il s’agit d’une vraie fin. La boucle est bouclée. Après, la vie reprendra ses droits, et c’est une autre histoire mais cette apothéose aura eu lieu et c’est une belle occasion de terminer magistralement un roman de cette envergure qui se déroule sur une trentaine d’années, en commençant par la journée du 12 juin 1950, la journée fatidique de la première nuit de noces, celle du premier veuvage d’Ariah jusqu’à l’épilogue évoquant la cérémonie du 21 septembre «In memoriam de Dick Burnaby», le père si mal connu. 
   
    J’ai aimé l’héroïne, cette femme si pleine de contradictions, aimante et dure à la fois, fragile et forte, secrète et courageuse. Elle se réfugie dans son monde et ne veut rien savoir de ce qui l’entoure ou le moins possible. Ses enfants la protègent à leur façon plus qu’elle ne les protège. Chacun d’eux est complexe et attachant. J’ai trouvé un peu long au début l’histoire de Juliet que l’on ne connaît que très tard mais finalement elle aussi est intéressante avec cette étrange attirance pour ce curieux fils du policier maudit! 
   
   Joyce Carol Oates est décidément une très grande romancière, capable de faire surgir avec brio, tout un monde, un lieu, un passé, une famille, des vies individuelles si justes et si vraies que j’ai l’impression qu'elles font désormais partie de ma vie!
   ↓

critique par Mango




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L'art de décrire les âmes
Note :

   Par petites touches, presque comme si elle tenait un pinceau, Oates nous dépeint ses personnages avec minutie et sensibilité. Les petits rajouts en italique (des pensées furtives de personnages), très légers, réussissent à mettre mal à l'aise, comme si l'intimité avec les personnages devenait gênante. D'ailleurs, le plupart des personnages des chutes agacent de leur humanité. Leurs doutes, leurs excès, leurs failles, leur bêtise parfois exaspère. Mais ils sont crédibles, désespérément et heureusement imparfaits.
   
   C'est d'abord cette qualité de description que j'ai apprécié. Ces personnages sont attachants alors que l'on ne cherche pas à nous les faire aimer. D'une petite phrase, d'un petit paragraphe bien senti, ils paraissent à la fois familiers et mystérieux. C'est très habilement mené. On est vite accroc.
   
   Au démarrage il y a Ariah, elle traverse le livre. Elle subit la mort de son premier mari qui se jette dans les chutes du Niagara au premier matin de leur union... Pasteur, il aurait mieux fallu qu'il devint prêtre, celui-là. Pas de quoi rassurer une âme déjà passablement perturbée. Puis arrivent les autres personnages, plus ou moins narrateurs à tour de rôle du roman, mais toujours Ariah, et sa personnalité difficile à saisir, reste au milieu.
   
   Le prochain mari, Dirk Burnaby saura la chérir jusqu'à ce que la vie et une cause qui le dépasse l'éloignent petit à petit. Puis viennent Chandler l'aîné, Royall le préféré et Juliet la petite dernière. De ses relations avec ses enfants et son mari, l'auteure nous donne l'impression que nous les partageons totalement avec Ariah. Peu reste tabou, jusqu'à certains sentiments paraissant impensables. Le livre d'Ariah est grand ouvert et nous lisons ces réflexions venant de quelqu'un quelque peu perturbée tout de même. A la fois et jusqu'au bout elle reste intéressante bien qu'inquiétante. A vous de vous faire une opinion sur cette anti-héroïne.
   
   C'est une véritable étude des mœurs. Une famille américaine au sein d'une société américaine. Le lieu, les chutes du Niagara, au potentiel mystérieux et dangereux, rajoute à l'ambiance in-tranquille du roman. On est au bord des chutes avec cette Ariah, tout prêt de tomber. La description sociale et le combat écologique de la seconde partie du livre m'ont moins convaincu. L'essentiel est dans la description des personnages.
   
   Au final, l'envoûtement s'effectue. Une belle réussite, une belle maîtrise.

critique par OB1




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