Lecture / Ecriture
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Mort à crédit de Louis-Ferdinand Celine

Louis-Ferdinand Celine
  Casse-pipe
  Mort à crédit
  Voyage au bout de la nuit
  Rigodon
  Féerie pour une autre fois

Louis-Ferdinand Celine est le nom de plume de Louis Ferdinand Destouches, écrivain français né en 1894 et mort en 1961.
Médecin de formation, il bouleverse la littérature par son style totalement novateur et sa vision pessimiste du monde. Ayant collaboré avec les nazis et même publié des pamphlets antisémites durant la seconde guerre mondiale, il doit fuir à la Libération et sa carrière est stoppée. Il reviendra en France en 1951 et ses livres seront à nouveau publiés.

Isabelle Bunisset lui a consacré un roman, et Christophe Malavoy, une bande dessinée.

Mort à crédit - Louis-Ferdinand Celine

Aventure, folie et philosophie
Note :

   629 pages de rebondissements divers, la quatrième de couverture présente ainsi l'ouvrage : " le roman foisonnant où Céline raconte son enfance et sa jeunesse..."
   
   Il s'agit bien en fait de jeunesse mais est-ce vraiment celle de Céline? - car il s'agit néanmoins d'un roman - alors il faut s'accrocher. Né d'un père employé aux assurances et d'une mère mercière le jeune Ferdinand commence par narrer son existence au "Passage", impasse d'un quartier de Paris où la vie devient de plus en plus difficile entre un père qui se fait exploiter et humilier et une mère besogneuse qui se ruine la santé à vendre sa marchandise et joindre les deux bouts. Ferdinand fait peu à peu l'apprentissage de la vie.
   
    Le début est extrêmement déroutant en ce sens que le narrateur se trouve dans un hôpital en proie à des accès de fièvre qui le ramènent à son enfance. On a souvent rapproché Proust de Céline, peut-être est-ce par cette position couchée de départ propre à la méditation qui ramène à l'enfance comme si le demi-sommeil ou le délire contenaient un roman.
   
    Ferdinand passe de déconvenues en déconvenues mais surtout brosse un portrait sans concession de l'humanité, des petits commerçants exploiteurs et mesquins, des employés fourbes et lâches... Jamais, pour quelque emploi qu'il occupe, il est payé un tant soit peu et il sert de bouc émissaire aux turpitudes des autres. Ses parents le croient ainsi complètement irrécupérable, pourri jusqu'à l'os, de quoi se forger une haine farouche :
   
    La vraie haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse, perdue au boulot sans défense. Alors celle-là qu'on en crève. Y en aura encore si profond qu'il en restera tout de même partout. Il en jutera sur terre assez pour qu'elle empoisonne, qu'il pousse plus dessus que des vacheries, entre des morts, entre les hommes. (149)
   
   La grand-mère Caroline d'abord puis l'oncle Edouard -véritable ange-gardien de Ferdinand - trouvent des excuses à sa maladresse et à son comportement parfois hors-norme. A force de se faire renvoyer de ses emplois de magasinier-arpète à placier à la petite semaine, Ferdinand est envoyé en Angleterre grâce à l'argent de l'héritage de la grand-mère et la générosité de l'oncle Edouard :
   
    Ce que je voulais c'était partir et le plus tôt possible et plus entendre personne causer. L'essentiel c'est pas de savoir si on a tort ou raison. Ça n'a vraiment pas d'importance... Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous... Le reste, c'est du vice. (209)
   
   
   Ferdinand va tenter sa chance dans une pension anglaise où il s'évertue à n'apprendre aucun mot malgré les instances répétées du directeur. Il préfère se masturber (l'érotisme est omniprésent dans le texte) en rêvant à la belle directrice et sortir "l'idiot", enfant attardé des précédents dont l'absence de langage et l'aspect anormal conviennentt à Ferdinand comme à un frère. La construction d'une pension concurrente oblige notre héros à rentrer au bercail où ce dernier affrontement avec son père (ils en viennent aux mains dans un épisode d'un réalisme volontairement répugnant) incite l'oncle Edouard à placer son neveu chez un inventeur délirant, vivant d'expédients et d'arnaques diverses, Courtial des Pereires.
   
   C'est alors que commence une épopée à la fois grotesque, misérable et hors du commun : des inventions que publie des Pereires aux escroqueries qu'il monte : par exemple un concours d'inventeurs autour du fameux "mouvement perpétuel", à ses déboires récurrents aux courses en passant par les montées en ballon "pédagogiques" pour finir par le projet fumeux d'un chanoine fou de scaphandre permettant d'aller à la chasse aux trésors enfouis par les navires ayant sombré, jusqu'au dénouement tragique, le titre du roman prend pleinement son sens dans cette deuxième partie. Des Pereires ne cesse de courir après le moindre sou et de dépenser immédiatement tout ce qu'il a dans un enthousiasme désarmant.
   
   Mort à crédit est bien sûr l'occasion pour Céline de brosser le portrait de personnages sortis tout droit de son enfer personnel, comme ce curé fou qui revient en force dans la campagne où des Pereires, sa femme et Ferdinand se sont retirés pour faire pousser des légumes "par impulsion tellurique" et fonder une espèce de pensionnat qui se transforme en repaire d'adolescents chapardeurs et jouisseurs, profitant d'une liberté qu'on ne leur avait jamais donnée.
   Avec des Pereires , Ferdinand apprend à risquer le tout pour le tout, à repartir à zéro sans se décourager - ce qui illustre en quelque sorte ses déboires précédents - mais aussi que la vie est une tragédie sans repos qu'on peut cependant trouver belle en levant les yeux vers le ciel pour contempler les constellations. Car il y a de l'aventure, de la folie et la philosophie dans ce roman d'apprentissage d'un nouveau genre, très innovateur pour l'époque, dans lequel se multiplient les phrases céliniennes avec leur point d'exclamation suivi de points de suspension, comme un pensée urgente et violente qui veut arrêter le temps, s'empresser de vivre dans un monde peuplé de monstres humains où surnagent quelques originaux et de braves bougres sans lesquels il ne serait plus possible d'exister. Céline a ce rare talent de pouvoir passer d'un coup des scènes les plus triviales aux plus poétiques méditations :
   
    Ah! c'est bien terrible quand même... on a beau être jeune quand on s'aperçoit pour le premier coup... comme on perd les gens sur la route... des potes qu'on reverra plus... plus jamais.. comme des songes... que c'est terminé... évanoui... qu'on s'en ira soi-même se perdre aussi... un jour très loin encore... mais forcément... dans tout l'atroce torrent des choses, des gens... des jours... des formes qui passent... qui s'arrêtent jamais... (418)
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critique par Mouton Noir




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Aventure célinienne
Note :

   Longtemps je suis passée à côté des écrits de Céline et hormis les extraits lus lors des cours de français au lycée, je n'avais jamais ouvert un de ses romans. Pour quelle raison? Sans doute une mauvaise, sans doute parce que ses romans n'entraient pas dans le cercle des préoccupations littéraires de mon adolescence, sans doute parce que le bonhomme ne me disait rien qui vaille au vu de sa sulfureuse réputation...
   
   Cette année, alors que la quarantaine a bien sonné, le Challenge lecture m'a permis de palier ce manque cruel et injustifié de ma culture littéraire! J'étais tentée par «Voyage au bout de la nuit» et je vis arriver entre mes mains «Mort à crédit » dans un format qui aurait pu me faire fuir à toutes jambes: le format de la belle collection de Gallimard/Futuropolis, le texte de Céline illustré par le magnifique Tardi! Les illustrations m'ont permis d'entrer plus facilement dans l'univers très particulier de Louis-Ferdinand Céline...
   
   Qu'écrire au sujet d'un tel monument de la littérature française contemporaine? Louanges, griefs, admiration, dégoût? Il va sans dire que la lecture ne me fut pas aisée car d'emblée la langue choisie par Céline est tout sauf habituelle: le lecteur est plongé dans la langue argotique du parisien moyen de la Belle Epoque. Une fois le choc culturel passé, pour une provinciale de mon acabit, la lecture se fait plus fluide: on s'habitue très vite à cette langue gouailleuse, imagée, populaire, vulgaire sans l'être vraiment et outrancière à souhait.
   
   On peut lire sur la quatrième de couverture, signée François Gibault, biographe de Céline: «Mort à crédit c'est l'histoire d'un gamin solitaire, dans le Paris d'avant la Grande Guerre, élevé par des petits-bourgeois qui n'étaient ni riches ni intelligents ni ouverts au monde en marche, et qui se gonflaient pour paraître, pour avoir l'air de, pour ressembler aux riches qu'ils vénéraient...»
   
   « Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste...Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. Il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents chacun dans un coin du monde. » (p 11)
C'est le premier passage de ce roman autobiographique de Céline. Déjà pointe le sordide, le sombre de la condition humaine.
   
   Le héros, Ferdinand Bardamu, est médecin, médecin des pauvres, des âmes presque damnées d'un monde où la modernité laisse les plus faibles sur les bas-côtés. Les dessins de Tardi sont sans concession, aux traits outranciers mais tellement véridiques: le lecteur approche le sordide du quotidien des oubliés du monde en marche. Très rapidement, les considérations de Ferdinand Bardamu glissent vers ses souvenirs d'enfance... enfance de Bardamu ou de Céline? Ou les deux intimement mêlées, l'une n'étant rien sans l'autre.
   A partir de cet instant, commence un récit des plus incroyables, parfois à la limite du supportable.
   
   D'emblée, le lecteur est aspiré dans un univers étriqué, amer, d'une pauvreté humaine, intellectuelle et culturelle, fait de jérémiades et de lamentations sans fin. Une atmosphère lourde, pesante, fait trembler à la lecture des disputes, des coups, des gifles, des violences tant physiques que verbales exercées au sein de la cellule familiale de Ferdinand, le sombre héros mal aimé et toujours de trop.
    Ce monde ne semble pas connaître la tendresse et encore moins les doux sentiments: un unique rayon de soleil minuscule en la personne de la grand-mère qui donne un peu d'amour à l'enfant solitaire et triste qu'est Ferdinand. Le monde petit-bourgeois étriqué, refermé sur lui-même, sur ses envies toujours déçues de richesse et d'aisance, ployant sous le joug d'un travail pénible est celui des parents de Ferdinand.
   Ce sont une petite commerçante, un petit employé de bureau (aux assurances La Coccinelle, pour le père): le commerce maternel de fanfreluches et bibelots plus défraîchis les uns que les autres, vivote, dans un des nombreux Passages couverts parisiens, avant de disparaître un jour au profit des grands magasins. Quant au milieu professionnel paternel régi par les intrigues de bureau et les minables jalousies, il apparaît d'une criante actualité aux yeux du lecteur d'aujourd'hui!
   
   Le monde où grandit le petit Ferdinand, celui qui fera de lui l'homme qu'il est au début de son récit, est un monde où l'on compte sans cesse les sous, les thunes, «les points» avec l'éternelle peur de contracter des dettes! L'honneur de ses parents est de ne rien devoir à personne... mais à quel prix! Au prix d'un bonheur modeste mais réel, au prix d'une paix de l'âme, au prix de la santé physique et mentale!
   
   Il y a quelques moments amusants, quoique très ironiques, notamment la traversée de la Manche ou la visite de l'Exposition Universelle: épiques, dantesques, hilarants et grinçants, le tout agrémenté par les illustrations à l'ironie grotesque de Tardi... la mascarade est à son comble. Céline, aidé a posteriori par Tardi, évite de prendre au sérieux les futilités et aborde les tragédies de façon la plus comique!
   
   Puis, l'escalade dans le sordide monte d'un cran avec l'entrée dans le monde du travail de Ferdinand. Le lecteur est alors confronté brutalement, à la suite de Ferdinand, à la mesquinerie des ouvriers entre eux, à la rouerie des chefs ou des patrons et aux abus en tout genre: du dépucelage cru au vol faussement attribué, le héros est stigmatisé, estampillé drôle, choléra et autres gentils qualificatifs peu honorables. Le monde est une jungle, un enfer sur terre où aucune rédemption ne semble possible: la morale n'est qu'un concept éthéré, le respect de la personne humaine de la science fiction, quant à la charité chrétienne elle semble surtout commencer par et pour soi-même (tiens, peu de choses ont changé depuis, non?)! La Belle Epoque n'est belle que par son nom!
   Ensuite, Ferdinand est envoyé en Angleterre, à Rochester, afin d'apprendre l'anglais, utile dans le monde du grand commerce, aux dires des parents. Ferdinand qui ne prononcera pas un mot car ne supportant plus remarques, jérémiades et autres éructations verbales. Enfin, il revient à Paris et à bout manque de tuer son père: Ferdinand se rebelle. Le lecteur a attendu ce moment dès le début du récit car le portrait du père est exécrable et est satisfait de voir que ce personnage éructant, imbu de sa personne, profondément égoïste et mesquin, ce géant de bile, de violence, d'autoritarisme obtus, de grossièreté et qui occupe tout l'espace de la maisonnée, ce géant néfaste est enfin terrassé et prêt à mordre la poussière!
   
   C'est un moment essentiel du récit car à partir de cet incident et l'arrivée du bon samaritain qu'est l'oncle Edouard (le frère de sa mère), le deus ex machina peut oeuvrer et donner une autre dimension au récit: Edouard ensoleille la vie de Ferdinand et lui apprend ce qu'un père aurait dû lui apprendre (se raser, vivre sa vie d'adolescent en devenir).
   
   Dès lors, l'écriture de Céline devient apaisée, dénuée de violence et de noirceur mais conserve sa gouaille et son ironie cette fois teintée de rires enjoués. C'est la rencontre avec un personnage picaresque et incroyable: Courtial de Pereires, rédacteur en chef d'un journal consacré aux inventions «Le Génitron»! Les aventures burlesques succèdent aux mésaventures drolatiques qui seront autant d'initiations pour Ferdinand. Céline dresse des portraits sublimes, Tardi dessine des trognes superbes: Coutial, sa femme, les inventeurs avides de reconnaissance et de célébrité, l'expérience du pensionnat et des cultures aux ondes telluriques qui sonnera le glas de Courtial.
   
   «Mort a crédit» s'achève sur l'envie d'émancipation de Ferdinand qui souhaite tenter l'aventure militaire... mais cela est une autre histoire, un autre «Voyage au bout de la nuit»!
   Un roman noir où la misère humaine, l'hygiène plus que douteuse et le sexe d'une tristesse sans nom rythment le parcours initiatique d'un enfant, d'un adolescent puis d'un tout jeune homme.
   
    La langue est d'une verdeur, d'une crudité, d'une gouaille outrancière qui n'est que saveur une fois dépassés l'étonnement et le choc culturel! Une peinture sans concession, frisant le scandale et le rocambolesque, d'une société française prenant le train de la modernité avec espoir et douleur. Céline, auteur contemporain d'une modernité à toute épreuve, se lit sans décalage avec le monde d'aujourd'hui: son écriture n'a pris aucune ride, bien au contraire!

critique par Chatperlipopette




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