Lecture / Ecriture
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C’est ainsi que les hommes vivent de Pierre Pelot

Pierre Pelot
  C’est ainsi que les hommes vivent
  Givre noir

Pierre Pelot est le nom de plume de Pierre Grosdemange, écrivain français, né en 1945 dans les Vosges.
Il a également publié sous les pseudonymes de Pierre Suragne et Pierre Carbonari.

C’est ainsi que les hommes vivent - Pierre Pelot

Du sang, de la sueur et des larmes
Note :

   Du sang, de la sueur et des larmes, c’est certainement ce qu’il a fallu à l’auteur pour mener à bien cette œuvre magistrale, ce magnum opus qui relate sur fond de guerre de Trente Ans les amours contrariées d’Apolline, jeune abbesse de la bonne ville de Remiremont (Vosges) et de Dolat (enfant de la douleur, s’il en fut) né d’une mère considérée comme à moitié sorcière, par les autres rustres, jaloux de sa beauté et de son intelligence à exercer une médecine basique.
   
   D’accouchement sordide en bûcher en passant par l’amour de sa marraine, Apolline, Dolat deviendra "maître des mouchettes" c’est-à-dire qu’il sera le fournisseur attitré du miel de l’abbaye par son talent naturel à dénicher des essaims d’abeilles et à les domestiquer. Il y aura cette période paisible, érotique et idyllique avant que ne débarquent les soudards et mercenaires qui jettent la Lorraine dans les tourments de la guerre de trente ans avec ses pillages, ses viols, ses meurtres, ses raffinements de cruauté où le cœur du lecteur doit se trouver bien accroché à lire certaines scènes de violence.
   
   L’histoire se déploie sur plus de 1100 pages et les personnages séparés vieillissent : Apolline se retrouve vendue à un paysan non sans avoir enfanté deux filles et Dolat mène de son côté une guerre vengeresse sous le nom de "Galafe-Dieu", dans une folie paranoïaque, cruelle et superstitieuse. Bref, tout ce qu’on dit du moyen-âge côté villages s’y retrouve, la dureté, la noirceur, la faim et les croyances.
   
   Parallèlement, un autre personnage passe dans le roman et "croise" en quelque sorte Dolat, Apolline et leur entourage : Lazare Grosdemange, journaliste amnésique revenant d’un reportage sur la guerre en Bosnie. Les parallèles sont clairs, une guerre qu’elle soit en l’an mil ou près de l’an 2000 –nous sommes juste après la tempête de 1999 dans cette partie du roman– n’est pas plus propre ni plus noble. Lazare, ressuscité de ce conflit, et en convalescence chez son frère, enquête sur les mines du Thillot que voudraient s’approprier les élus locaux aux noms parfois à peine voilés. Cette plongée – au sens premier du terme - dans l’histoire de son sol natal sera pour lui une révélation. La grande Histoire rejoint donc l’histoire individuelle et Lazare aussi aura, comme un roi Arthur à la quête du Graal, sa dame du lac ou plutôt de l’étang, Staella.
   
   C’est aussi un peu l’auteur qui a fouillé les archives de la bibliothèque de Remiremont, riche en histoire locale avec son passé abbatial. L’auteur a aussi travaillé sa langue en ce sens où la narration de l’an mil se fait presque en langue de cette époque, avec patois local –dont il donne un lexique à la fin de l’ouvrage – mots inventés et sonores, métaphores et images foisonnantes, descriptions détaillées et fouillées de chaque scène qu’elle soit cruelle, naturelle ou érotique. Il y a donc travail de restitution, de reconstitution, de recréation. Les phrases sont longues, toutes d’un souffle lyrique ou plutôt épique, on sent l’urgence de la vie à fleur de récit ; et de fait ça se lit assez vite mais j’avoue avoir un peu abandonné pour reprendre plus tard et du coup j’ai mis plus d’un an à lire ce roman. Pourquoi?
   
   Parce que d’abord, l’auteur y parle de ma ville natale. Il y habite assez près, dans cette vallée du Thillot qu’il connait de fond en comble, avec ses mines et ses forêts. Ensuite parce qu’avec ce titre emprunté à Aragon et mis en musique par Léo Ferré et Bernard Lavilliers, on se sentait bien entouré, ça ne pouvait pas décevoir. On ne peut pas dire qu’il y ait vraiment des longueurs dans ce livre mais le souffle qu’il transporte en devient presque épuisant, ces myriades de mots finissent par tout emporter, on y revient et on s’y fait prendre une fois encore jusqu’à la fin.
   
   Un OVNI de la littérature d’une originalité absolue.

critique par Mouton Noir




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