Lecture / Ecriture
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La compagnie des Tripolitaines de Kamal Ben Hameda

Kamal Ben Hameda
  La compagnie des Tripolitaines

Kamal Ben Hameda est né en 1954 à Tripoli.
Dans les années 70, il quitte un pays dont il dénonce l’oppression insidieuse et la "sécheresse intellectuelle", part en France poursuivre ses études puis s’établit aux Pays-Bas où il vit aujourd’hui. Il est l’auteur de nombreux recueils de poésie et d’un récit autobiographique en quête de son enfance tripolitaine.
(Source éditeur)

La compagnie des Tripolitaines - Kamal Ben Hameda

Les femmes et les enfants d'abord
Note :

   Chronique de la jeunesse du narrateur dans le Tripoli des années 60. Le jeune garçon passe ses journées entouré de femmes. Sa mère, sa grand-mère, les voisines, les amies de sa mère qu'il appelle ses tantes. Il les visite, les rencontre lorsqu'elles rendent visite à sa mère. Ces femmes sont enfermées chez elles, ne peuvent avoir de vie sociale au grand jour. Seuls sortent et se promènent dans la rue les hommes, les enfants et les jeunes femmes à marier.
   
   Tripoli, dans les années 60 tente de se remettre de la récente domination italienne et notamment de l'occupation de Mussolini. Indépendante depuis le début des années 50, la Lybie commence à se relever avant qu'en 1969 le colonel Khadafi ne fasse son coup d'état, mais cela se passe après le récit de Kamal Ben Hameda.
   
   Donc dans les années 60, le jeune narrateur découvre la vie avec les femmes. Assez discret pour être accepté dans leur entourage lorsqu'elles parlent entre elles, il assiste à des discussions vives, des témoignages terribles de femmes qui n'ont pas choisi leurs maris et qui se font frapper ou véritablement violer par eux. Leurs propos sont parfois assez crus, violents :
   
   "Je fais comme beaucoup d'entre nous, poursuivait la femme, j'ouvre mes jambes et je le laisse me niquer ; de toute façon ça ne dure pas très longtemps... trente secondes, une minute et voilà! J'en suis quitte... Quelle plaie!... Vous vous rappelez celle qui a coupé le zob de son mari? Eh bien, son mari la battait tellement, à lui faire voir les étoiles à midi! Nous le savions, toutes, mais que pouvions-nous faire? Dehors c'était un homme pieux et respecté, il allait à la mosquée tous les jours, mais comme tous les autres, les femmes, il les haïssait!" (p.79)

   
   Visitant l'une et l'autre, le jeune garçon recueille les souvenirs, les récits de vie de ces femmes. Elles vivent toutes solidaires et ensemble, les Arabes, les juives, les musulmanes même les Italiennes catholiques et parfois même les femmes noires pourtant considérées comme des esclaves! Ce qui les lie est plus fort que la religion ou l'origine. Elles parlent de leurs misères, les plus vieilles de la guerre et de ce qu'elles ont subi sous Mussolini, de la libération de Tripoli. Elles disent aussi l'absence des hommes de leur maison qui pourtant les briment. Le jeune garçon dit aussi la non-présence de ce père :
   
   "Mon père, homme de solitude et de prière, se cloîtrait dans la petite chambre du fond de la maison lorsqu'il rentrait de sa boutique ou de la mosquée ; indifférent aux êtres qui l'entouraient, enfermé dans son monde en compagnie d'Allah." (p.64)

   
   Mais les Tripolitaines rient aussi : elles rigolent des hommes qu'elles bernent sans qu'ils s'en aperçoivent. Se moquent d'eux et de leurs travers, l'alcool, la religion, leur haine (et/ou leur peur) des femmes... Elles passent de très longs moments entre elles à parler, jaser, "refaire le monde" dirait-on maintenant. Et le narrateur en profite : il se fait câliner, écoute les histoires. Il découvre aussi les corps féminins avec parfois beaucoup d'émotion : "Je ne sais pas comment Tibra la Berbère faisait, mais chaque fois qu'elle était là sur le tapis, pleine d'entrain, elle éveillait dans le bas de mon ventre une chaleur agréable." (p.87)
   
   Très jolie chronique, très bien écrite dans une belle langue, parfois assez crue, directe et franche et parfois plus enjolivée, plus ronde et plus poétique. Un petit roman (à peine 110 pages) qui a en outre la qualité de nous décrire la vie à Tripoli. On parle beaucoup de la Lybie depuis quelques temps, mais j'avoue que je ne connaissais pas grand chose sur ce pays, ni sur son histoire et encore moins sur sa littérature. Grâce à ce roman, j'ai recherché des informations sur l'histoire de ce pays dans lequel Kamal Ben Hameda est né dans les années 50 (il vit désormais aux Pays-Bas). Lecture bénéfique pour moi qui me donne l'occasion de rencontrer d'autres gens, de connaître d'autres us et qui me donne l'envie d'en connaître encore plus.
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critique par Yv




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Pensées féminines
Note :

   Une couverture magnifique et un titre qui tient ses promesses puisque notre petit héros, Hadachinou, écoute et tient compagnie aux différentes femmes de son entourage. Sa position privilégiée va lui permettre d'assister au théâtre de leurs confessions, de leurs frustrations, de leurs humiliations, de leurs échecs et de leurs secrets. L'histoire débute par la circoncision du garçonnet, tue jusqu'au moment de l'acte! Ce silence imposé où même la personne la plus concernée reste la dernière au courant, reste à la fois frappante et révélatrice d'un monde obscur où tout se tait et où les langues se délient dans l'intimité.
   
   Autour d'Hadachinou, se côtoient de belles personnalités féminines, courageuses à leur façon, surmontant la triste réalité du mieux qu'elles peuvent : les musulmanes Zohra femme d'un pingre notoire, Hiba victime de violences conjugales, la grande tante Nafissa femme libérée et assumée qui n'a pas sa langue dans sa poche, Jamila l'amie-sœur-amour maternel(le), la juive ensorcelante Fella et sa fille Tuna née d'un goy américain, la couturière catholique et italienne Signora Filomena et autres victimes d'hommes rustres et indifférents.
   
   Indéniablement, j'admire la difficulté de l'auteur masculin Kamal Ben Hameda à se placer et à transcrire les pensées féminines, difficulté dont il s'est affranchi avec brio. "La compagnie des Tripolitaines" représente un hymne à la Femme, à toutes les femmes libyennes honorant leur courage et leur sang-froid (l'ouvrage est dédié à toutes les manifestantes hebdomadaires de Benghazi, réclamant les dépouilles de leurs compagnons et enfants, pendant des années).
   
   Néanmoins, la forme de l'écriture ne m'a pas complètement convaincue : j'ai trouvé le récit brouillon, sans ligne directrice, tantôt des confessions, tantôt des déambulations, à chaque fois, un personnage amené sans préambule. J'ai eu l'impression (certainement à tort) que Kamal Ben Hameda a hésité entre plusieurs narrations possibles et que ce livre en demeure une sorte de melting-pot littéraire, d'où un ressenti final moyen et en-deçà de la grande humanité de ces femmes. Aussi mon "trois étoiles" reste bien triste car j'aurais aimé valoriser cette histoire.

critique par Philisine Cave




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