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Le grand Cœur de Jean-Christophe Rufin

Jean-Christophe Rufin
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Jean-Christophe Rufin est un homme de lettres français, diplomate et ambassadeur, né en 1952. Il a été élu à l'Académie française en 2008.

Le grand Cœur - Jean-Christophe Rufin

Grand Argentier du Roi
Note :

   Il y a 3 ans et demi, j'avais lu le titre majeur de M. Rufin, (j'écris Monsieur car, quand même, Monsieur Rufin fait partie de l'Académie Française, il en est d'ailleurs le cadet...), à savoir "Rouge Brésil" et puis, plus tard, j'avais regoûté au plaisir de sa plume historique et fouillée en lisant "L'Abyssin". N'est pas Prix Goncourt qui veut, ni qui peut.
   Monsieur Rufin est un homme brillant, tout ce qu'il touche se transforme en réussite et ses écrits, au même titre que sa vie, sont passionnants.
   
   Le roman "Le grand Cœur" est un roman historique qui s'attache à retracer la vie de Jacques Cœur, sorte d'aventurier d'un autre temps comme les aime Jean-Christophe Rufin. Dans "Rouge Brésil", l'histoire se déroulait à la Renaissance (1555) et l'on partait à la découverte de l'Amérique avec un chevalier dénommé Yves de Villegagnon; pour "L' Abyssin", nous partagions la vie de Jean-Baptiste Poncet, apothicaire sous Louis XIV; cette fois-ci Jean-Christophe Rufin nous fait plonger dans la période du bas Moyen-Age sous le règne de Charles VII.
   
   Jacques Cœur fait l'objet de nombreux ouvrages (personnellement je n'en n'avais jamais entendu parler... preuve d'une inculture notoire!) car son œuvre et son parcours sont pour le moins atypiques et marquent un tournant dans l'Histoire médiévale française. Né vers 1400, ce qui en fait un contemporain de Jeanne d'Arc, et fils d'un simple maître fourreur, il va réussir une prodigieuse ascension sociale et vite être un proche du roi Charles VII. Il va quitter la ville de Bourges où il grandit et fait ses premières armes dans le commerce pour retrouver Paris où il devient "Maître des Monnaies": son travail est de fabriquer des pièces d'or et d'argent en réquisitionnant les fameux métaux dans la population afin de fournir de l'argent au roi. Pour combattre l'ennemi anglais et lever des armées, il faut de l'argent frais. Charles VII va reconnaître ses talents et en faire son grand "argentier", un sorte de banquier ou ministre des Finances du royaume.
   
   Doué pour les affaires et son sens du négoce, et alors que le monde médiéval qui l'entoure est tourné vers les croisades, la guerre et la chevalerie, il va créer une sorte de société commerciale avec les pays d'Orient. Il se rend en Egypte, en Syrie et, plutôt que d'affronter le monde musulman ennemi, il y voit la possibilité d'un énorme commerce dont il pourra tirer des profits. Marchand international, il va concurrencer les Italiens (Gênes, Venise, Florence) et devenir armateur. Des profits pour le roi, bien sûr, mais aussi pour lui et sa fortune va devenir immense, et comme le laisse entendre l'auteur qui romance à merveille sa fastueuse vie, Jacques Cœur va devenir l'homme le plus riche du royaume. Il rachète moult châteaux dans le Royaume à des seigneurs ruinés par la guerre de Cent ans et entre 1443 et 1453, Jacques Cœur va faire construire un prodigieux palais à Bourges. (...j'irai un jour le visiter... au printemps!).
   
   Cette ascension déplait à certains et le moment de la disgrâce sonnera en 1451 quand il sera accusé de crime de lèse-majesté, accusation assez absconse, qui révèle un monde d'intérêts, de jalousies et de trahisons dans l'entourage du Roi. Il semblerait que sa fortune ait provoqué quelques ranCœurs, et sans doute celle du Roi aussi qui a ressenti la puissance de son "argentier"...à moins que... à moins que son arrestation et son emprisonnement ne soit dus à une toute autre raison, une histoire de Cœur justement; on prête une liaison à Jacques Cœur avec Agnès Sorel, une maîtresse du Roi Charles VII.
   
   Grandeur donc et décadence, la fin de la vie de Jacques Cœur est toute aventurière, inutile de la raconter, JC Rufin, parfait auteur idéal du roman historique, le fait superbement.
   
   J'ai ressenti dans ce livre la même verve et la même passion pour les grands récits d'aventures qu'avec ses précédents écrits avec un attachement particulier de Rufin cette fois pour son héros. Le fait que le récit soit raconté à la première personne et que la situation de départ du roman ne soit éloignée de la situation finale que par le récit de sa vie (500 pages, quelques heures de lecture) une sorte de biographie de sa vie, apporte une proximité attachante envers le héros présenté comme un homme bon et simple, avec la vision originale d'un précurseur sur le monde à venir : la Renaissance est proche. La plume est toujours soignée, on trouve le vocabulaire historique et les quelques mots inusités dont raffole l'écrivain, c'est donc bien un Rufin, le rythme de l'histoire toujours soutenu et le titre attractif...
   Un bon livre assurément pour qui souhaite s'immerger dans la fin du Moyen-Age.
    ↓

critique par Laugo2




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Milieu du 15ème siècle
Note :

   Jean-Christophe Ruffin l'explique, il a passé son enfance, à Bourges, au pied du palais de Jacques Cœur, un homme "qui lui montrait la voie" au milieu de la grisaille, un homme "qui témoignait de la puissance des rêves et de l'existence d'un ailleurs de raffinement et de soleil". C'est pour lui rendre hommage et surtout pour lui dresser un "tombeau romanesque" que Jean-Christophe Ruffin écrit "Le grand Cœur" avec pour but de faire vivre le personnage et de ressusciter un période historique complexe, témoin de grands bouleversements.
   
    Le roman historique, relate, en effet, une époque charnière, riche en péripéties, celle où la France va sortir du Moyen-âge et s'ouvrir, peu à peu, à un autre style de vie, à d'autres mentalités, une avancée vers la Renaissance. Le palais de Jacques Cœur à Bourges témoigne de ce passage, l'une des façades est encore médiévale, l'autre renaissance. La jeunesse de Jacques Cœur, issu d'une modeste famille d'artisans, se déroule en effet, sous le règne de Charles VII qui succède à son père, Charles VI le Fou. Le pays est ruiné par la guerre de cent ans avec les Anglais dont les troupes dévastent les campagnes, pillent, détruisent, tuent. Le pouvoir du roi est contesté, l'intervention de Jeanne d'Arc permet son couronnement mais le royaume est largement détruit, appauvri, encore traversé de guerres intestines. Les mœurs chevaleresques tombent en désuétude, le sentiment de l'honneur est remplacé par l'attrait de l'argent, la guerre devient plus technique, et l'on va bientôt désirer plus de raffinement, de douceur, de luxe dans la vie quotidienne des classes aisées. Or c'est par le commerce que la société va pouvoir évoluer, d'où le rôle d'un homme comme Jacques Cœur qui a voyagé en Orient, en Italie, en Flandres, en Grèce, et possède une hauteur de vue et une ouverture d'esprit exceptionnelles. Profitant de la paix, même toute relative, il va s'allier au roi pour organiser des échanges commerciaux à grande échelle, ce qui apportera une prospérité au royaume et lui permettra de réaliser une immense fortune personnelle. Mais il n'est jamais trop bon d'être plus riche que son souverain!
   
   L'Histoire s'allie aussi à la fiction et l'écrivain laisse son imagination suppléer en l'absence de faits historiques fondés, brodant, par exemple, autour des relations qui ont rapproché Jacques Cœur de la favorite du roi, la belle Agnès Sorel, peinte par Fouquet. Le but de l'écrivain étant de rappeler cet "homme à la vie", il dresse de Jacques Cœur le portrait d'un homme supérieurement intelligent, en avance sur son époque, hardi et ambitieux. A côté du personnage principal, le portrait du roi, aigri, soupçonneux, jouant de sa faiblesse physique, maladivement jaloux de son autorité, dangereux pour ceux qui lui font de l'ombre, est une belle analyse du pouvoir et est tout aussi réussi.
   
   Damas :
   "Surtout Damas comptait de fabuleux jardins. Cet art, poussé à l'extrême de son raffinement, me parut être autant que l'architecture, le signe d'une haute civilisation. Enfermés dans leurs châteaux forts, menacés sas cesse de pillages, les nobles de chez nous n'avaient pas le loisir d'ordonner les terres comme ils le faisaient de la pierre. Nous ne connaissions que deux mondes : la ville ou la campagne. Entre les deux les Arabes avaient inventé cette nature réglée, hospitalière et close qu'est le jardin...
    Nous découvrîmes à Damas bien d'autres raffinements, en particulier, le bain de vapeur. J'en usais presque chaque jour et y ressentais un plaisir inconnu. Jamais, jusque là, je ne m'étais autorisé à penser que le corps pût être en lui-même un objet de jouissance."

   
   Agnès Sorel :
   "Quand Agnès le vit, elle le prit immédiatement en sympathie. Il faut dire que découvrir Fouquet au milieu de ses tableaux était la meilleure façon de faire sa connaissance. Il était étrange de voir sortir de ce personnage si désordonné et si sale des oeuvres lumineuses d'une calme beauté, d'une facture précise et d'une délicatesse de couleurs et de formes qui lui faisaient totalement défaut dans la vie. Ses portrait en particulier plaçaient ses personnages dans un monde à part, comme s'ils les avait extraits de leur réalité pour les restituer dans le décor de leurs songes."
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critique par Claudialucia




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Bourgeoisie éclairée
Note :

   Vraiment une réussite que ce "grand Cœur", bien au delà du roman historique classique, ou de la bio romancée bien agréable. Jean-Christophe Rufin, académicien toubib diplomate marcheur, rien là-dedans de déshonorant, nous immerge dans cette époque charnière si prometteuse après les interminables conflits de la Guerre de Cent Ans. Absolument passionnant. Foin d'Anglois boutés hors de France, c'est l'Italie et ses richesses qui vont changer la France et l'Europe. Le modeste fils de fourreur au nom inoubliable va devenir en quelques dizaines d'années un précurseur, un visionnaire en matière d'échanges et d'économie, alors même que la France sort exsangue du Moyen Age. De l'avènement et de la grandeur du bourgeois en quelque sorte, j'y reviendrai. Avant maudissons la langue française qui a presque fait de ce vocable une injure en ne retenant que le moins bon de ce nouveau venu sur la scène sociale et politique.
   
   Jacques Cœur, compatriote berruyer de Jean-Christophe Rufin, est d'origine assez modeste (pas si modeste que ça selon certains historiens, peu importe) et de prestance très moyenne. Mais cet homme a de l'énergie à (re)vendre. Son histoire nous est contée sérieusement, sans grande fantaisie, mais l'auteur a parfaitement su éclairer la profondeur de cet homme et surtout ses dons de précurseur, presque de visionnaire quant à l'avenir d'un pays, le Royaume de France, dont le souverain Charles VII est surnommé le petit roi de Bourges. Cœur fut l'un des premiers en Occident a comprendre l'attrait de l'Orient pas seulement celui de Jérusalem. Il a compris aussi que l'ère du pré carré est appelée à disparaître.
   
   Monnayeur, commerçant, banquier, financier, armateur, à la tête aussi bien d'une gigantesque entreprise privée que de la maison France sur le plan économique, Jacques Cœur dont l'intelligence en affaires se double d'une grande clairvoyance quant à ses collaborateurs, connaîtra des triomphes, puis la disgrâce, la prison et la torture, puis l'évasion et la mort en grec exil. Cependant il aura eu le temps de restaurer l'autorité du roi et de lancer les prémices du mécénat, de la libre circulation des biens, du commerce moderne. Rufin est un écrivain que je n'avais pas lu et j'ai beaucoup aimé la justesse de ce portrait d'un homme en avance. On sait qu'il n'est pas confortable d'avoir raison trop tôt. Le grand Cœur s'honore aussi de fouiller les personnages de Charles VII et Agnès Sorel, première maîtresse officielle de l'Histoire de France, autrement que comme le prince chétif qui devait tout à Jeanne d'Arc et la courtisane sans vergogne avide de puissance
   
   Un beau roman, suffisamment ample mais introspectif, assez pour que l'on regarde à Bourges, le fameux Palais Jacques Cœur, à deux visages, l'un médiéval l'autre renaissance, superbe bâtisse qu'il n'eut pas le temps d'habiter, comme le témoignage d'un homme d'une grande complexité comme il y en eut peu dans l'Histoire. On a longtemps fait de Jacques Cœur un symbole de bourgeois. Je hais ces approximations. Admettons-le toutefois comme un bourgeois, certes, mais alors très éclairé. Des comme ça, j'en redemande.
   ↓

critique par Eeguab




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L'Histoire de France par les romans
Note :

   Moi qui cherchais un roman historique qui m'accrocherait, j'ai bien réussi avec celui-ci! Ce roman nous amène à la fin du moyen-âge, sous le règne de Charles VII. Le grand Cœur dont il est question dans le titre, c'est Jacques Cœur, argentier du roi. Fils d'artisan, il va connaître bien des hauts et des bas, va fréquenter des rois, des reines, des papes, s'illustrer dans le commerce, jusqu'au moment où il nous raconte ses mémoires, exilé et fugitif à Chio, une île grecque.
   
   C'est donc un ouvrage entre biographie (très) romancée et roman historique qui nous est offert. Jacques Cœur nous raconte son histoire, depuis l'enfance jusqu'à la fin de sa vie, ce qui donne un côté nostalgique au récit, tout en permettant au personnage de jeter un regard parfois critique sur ses motivations, ses décisions et son œuvre en général. C'est que, souvent, même nos moins bonnes décisions nous paraissent géniales quand on réussit à s'en convaincre. Le héros n'est pas toujours sympathique, souvent opportuniste, il est excellent pour se donner bonne conscience... mais on sent qu'il évolue dans toute son ascension et sa chute.
   
   Si la première partie est un peu lente, le récit s'anime par la suite et nous voilà plongés dans l'histoire (et dans les recherches internet). L'auteur a grandi à Bourges, près du palais de Jacques Cœur. Comme le personnage est quand même bien connu, il s'est rapproché le plus possible des faits historiques et a concentré dans les sentiments et les motivations la partie romancée. Dans la relation du héros avec Agnès Sorel également car dans les faits, nous n'en savons pas grand chose.
   
   Le côté historique m'a paru extrêmement intéressant. Je ne connaissais pas du tout la période, je ne connaissais pas non plus cet essor économique et capitaliste. L'image de l'époque dépeinte est-elle réaliste? Je ne sais trop. Ce n'est pas l'un de ces romans qui nous fait revivre le moyen-âge et qui regorge de détails "d'époque", même si on nous décrit quelques coutumes et si on réalise que dans cet univers rempli de complots et de jalousies, la stabilité et la "sécurité d'emploi" auprès du roi était disons... discutable! Par contre, les personnages sont vivants et l'auteur a su rendre ces personnages morts depuis 500 ans très réels. Et je suis ravie de savoir d'où vient le surnom "Dame de Beauté" d'Agnès Sorel!
   
   J'ajouterai à ce commentaire que j'ai beaucoup apprécié la plume de l'auteur, qui reste fluide et agréable tout au long de ces 600 pages. En gros? Il faut un peu s'accrocher au début... mais ça vaut le coup! Un autre roi de France que je vais maintenant "bien" connaître. Pour une fille qui a appris sa royauté avec Dumas (oui, oui, je sais... c'est un peu approximatif comme truc) et Anne Golon, c'est pas mal, n'est-ce pas! Bref, très intéressant!

critique par Karine




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