Lecture / Ecriture
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Un cœur si blanc de Javier Marias

Javier Marias
  Demain dans la bataille pense à moi
  Le roman d'Oxford
  L'homme sentimental
  Un cœur si blanc
  Comme les amours
  Ton visage demain (1) Fièvre et lance
  Ton visage demain (2) Danse et rêve
  Littérature et fantôme
  Si rude soit le début

Javier Marías Franco est un écrivain et éditeur espagnol, né à Madrid en 1951.

Un cœur si blanc - Javier Marias

Poids des secrets
Note :

   "Un cœur si blanc" de Javier Marias est un coup de... cœur! Dès le premier chapitre, en effet, qui s'ouvre sur le suicide de Teresa, une jeune femme, tout juste revenue de voyage de noces avec Ranz, son mari, j'ai été happée par la force de cette scène analysée par le menu, appréhendée par le détail. En attirant l'attention sur tout ce qui entoure la mort, les attitudes que chacun adopte machinalement, les gestes mécaniques, parfois absurdes ou bizarres en ces circonstances tragiques, du père, de la sœur de la mariée, des invités, l'écrivain nous décrit la mort comme un spectacle, une mise en scène terrible qui se met en place devant nous où chaque acteur est aussi spectateur. Car ce qui est saisi par les sens, par la vue : le sang, le soutien gorge enlevé, le sein déchiqueté, par l'ouïe : le robinet qui coule, le commis de l'épicerie qui siffle, ne peut l'être par l'esprit plongé dans le chaos, la stupeur, incapable de raisonner. L'écrivain pose le décor, montre les déplacements extérieurs, construit la scène, la précise, l'affine et ce qui est extérieur va finir par être ressenti par nous-mêmes de l'intérieur comme si nous étions, par exemple, le père de Teresa, hébété, incapable de réfléchir avec cohérence et d'agir.
   
   Cette première scène a une telle puissance d'émotion qu'elle pourrait avoir une vie en elle-même, être une nouvelle. Elle présente même, comme toute bonne nouvelle, une chute : T"out le monde dit que Ranz,(...), le mari, mon père, n'avait pas eu de chance, puisqu'il devenait veuf pour la deuxième fois"
   

   
   Mais cette phrase nous invite à poursuivre le récit avec le mot "mon père" qui nous permet de découvrir le narrateur. Juan est le fils de Ranz. Son père s'est remarié avec Juana, la sœur cadette de Teresa, et Juan est né de leur union bien après le drame. Il a longtemps cru que sa tante Teresa était morte de maladie et personne n'a jamais découvert non plus pourquoi elle s'était suicidée. Il parle quatre langues, est interprète dans les grands sommets internationaux auprès de chefs d'état et c'est à une de ces occasions qu'il découvre Luisa, interprète elle aussi, au cours d'une rencontre entre les chefs du gouvernement anglais et espagnol. Son récit débute avec son mariage et le malaise qu'il va ressentir devant une confidence de son père après la cérémonie. Une scène qu'il surprend entre un homme et une femme inconnus dans la chambre voisine de la sienne pendant son voyage de noce à Cuba accentue encore cette inquiétude.
   Le roman nous livrera ce secret de famille que Juan ne veut pas connaître mais dont il besoin pourtant pour assumer sa vie.
   
   Les thèmes de ce roman sont incroyablement riches et me touchent particulièrement.
   Celui de la mémoire par exemple, de l'impossibilité de retenir l'image de ce qui s'est passé d'où la multiplication à notre époque des moyens de reproduction pour retenir de passé : "or pendant que nous essaierons de le revivre, de le reproduire ou de le rappeler et d'empêcher qu'il soit passé, un temps différent aura lieu au cours duquel, sans doute, nous ne serons pas ensemble, ne décrocherons pas le téléphone, ne nous déciderons à rien et ne pourrons éviter aucun crime, aucune mort (sans pour autant les commettre et les causer), parce que nous le laisserons passer hors de nous comme s'il n'était pas nôtre, dans cette tentative morbide de le faire durer et de revenir quand il est déjà passé."
   
   La difficulté de donner un sens à notre vie qui n'est parfois qu'illusion et non-sens et pourtant...
   "Ce qui se fait est identique à ce que nous ne faisons pas, ce que nous écartons ou laissons passer, identique à ce que nous prenons ou nous saisissons, ce que nous ressentons, identique à ce que nous n'avons pas éprouvé, pourtant notre vie dépend de nos choix et nous la passons à choisir, rejeter, sélectionner, à tracer une ligne qui sépare ces choses équivalentes, faisant de notre histoire quelque chose d'unique qui puisse être raconté et remémoré."
   

   Sur l'essence des relation humaines et l'amour :
   "Toute relation personnelle est toujours une accumulation de problèmes, d'insistances, mais aussi d'offenses et d'humiliations." "Tout le monde oblige tout le monde, non pas tant à faire ce qu'il ne veut pas, que ce qu'il ignore vouloir, car pratiquement personne ne sait pas ce qu'il ne veut pas, et moins encore ce qu'il veut, et cela, il n'y a aucun moyen de le savoir."
   
   Le thème de la culpabilité et de l'innocence si important dans le roman est abordé par le biais de Shakespeare et Macbeth : "I have done the deed" "j'ai fait l'acte" dit Macbeth quand il a tué Duncan sur les instigations de sa femme. Pour apaiser son effroi Lady Macbeth qui vient de plonger ses mains dans le sang de Ducan pour barbouiller le visage des serviteurs et les faire accuser, murmure à son mari : "Mes mains ont la couleur des tiennes mais j'ai honte de porter un cœur si blanc". "Un cœur si blanc", c'est le titre du roman qui s'éclairera pour le lecteur au dernier chapitre.
   "Une instigation n'est rien d'autre que des mots, des mots sans maître que l'on peut traduire, qui se répètent de bouche en bouche, de langue en langue et de siècle en siècle... les actes eux-mêmes dont personne ne sait jamais s'il veut les voir accomplis, tous actes involontaires, les actes qui ne dépendant plus de ces mots dès qu'ils se réalisent, mais les effacent, restent coupés de l'après et de l'avant, eux seuls subsistent, irréversibles, alors qu'il y a réitération et rétractation, répétition et rectification des mots, ils peuvent être démentis... il peut y avoir déformation et oubli."

   
   Et certes les propos du livre et la manière d'envisager la vie sont bien noirs. Pourtant lorsque Juan saura la vérité, son pessimisme se tempère. Et même si nul ne peut jurer que l'amour est éternel, il est important d'avoir quelqu'un que l'on aime et qui nous aime. Car c'est finalement l'amour qui peut nous sauver du non-sens.
   
   Une des caractéristiques de l'écriture de Javier Marias tout au cours du roman, (nous l'avons vu dès la première scène) est l'analyse très précise, très fine, qui donne son importance aux détails; or ceux-ci finissent par être essentiels et nous amènent à participer! Une autre de ces particularités est un procédé de réitération des scènes, des paroles telles qu'elles ont été dites, des voix qui font écho avec leur intonation précise, et qui reviennent à plusieurs reprises comme un leit-motiv, comme si la scène recommençait inlassablement dans un processus qui rappelle celui de la mémoire, une scène vécue et revécue parce qu'on ne peut pas ou que l'on ne veut pas l'oublier. Mais dans ces répétitions s'introduisent des variantes où l'on voit peu à peu le personnage se transformer et s'ouvrir. Et c'est ainsi que ce "romancier de la construction et de l'intelligence" comme il est dit de Javier Marias dans la quatrième de couverture, le devient aussi de l'émotion. C'est ainsi que nous sommes gagnés par la nostalgie de ces mots, de ces efforts démesurés et vains de la mémoire, qui, à travers ce récit tragique, nous parle de nous, de la difficulté de donner un sens à notre vie, d'aimer mais qui est aussi un encouragement à continuer tant que l'on a quelqu'un dans notre sommeil pour nous protéger et nous aimer.
   
   "...nous ne nous sentons vraiment protégés que lorsqu'il y a quelqu'un derrière nous, quelqu'un que nous ne voyons pas forcément, qui couvre notre dos de sa poitrine tout près de nous frôler, qui finit toujours par nous frôler, et au milieu de la nuit, quand nous nous réveillons en sursaut à cause d'un cauchemar ou parce que nous ne pouvons trouver le sommeil, parce que nous sommes fiévreux ou que nous nous croyons seuls, abandonnés dans le noir, nous n'avons qu'à nous retourner et voir, juste en face de nous, le visage de celui qui nous protège et qui se laissera embrasser partout où l'on peut embrasser (sur le nez, les yeux et la bouche, le menton, le front et les joues; et les oreilles, c'est tout le visage) ou qui, peut-être, nous mettra la main sur l'épaule pour nous apaiser, ou pour nous tenir, ou pour s'agripper peut-être."

   
   
   PS : J'ai adoré aussi la présentation du métier d'interprète lors des grandes conférences ou sommets internationaux traitée avec un humour noir décapant... Et les relations de Juan avec son amie Berta une femme blessée par la vie et aux réactions assez surprenantes.
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critique par Claudialucia




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Au-delà du miroir ombreux
Note :

   Je suis venu vers ce titre de Javier Marías après avoir apprécié "Littérature et fantôme", sur lequel je reviendrai plus tard, le temps d'acquérir le livre pour le consulter à l'aise. Il y a dans ce dernier recueil d'écrits variés de l'auteur espagnol une réflexion sur le titre "Un cœur si blanc".
   
   Dans Macbeth, acte II scène II, Lady Macbeth, les mains tâchées de sang, alors qu'elle a instigué le meurtre de Duncan et collaboré à le maquiller, dit à son époux assassin : "Mes mains sont de la couleur des vôtres ; mais j’ai honte d’avoir conservé un cœur si blanc"[1]. Car ce n'est pas elle qui a commis l'acte. En traducteur avisé – c'est une facette de ses compétences littéraires –, Marías se demande si white/blanc ne pourrait pas ici être traduit par pâle, selon l'hypothèse que Shakespeare aurait voulu insinuer le sens de lâcheté plutôt que l'innocence. Retenons l'idée d'instigation, délibérée ou pas, qui incite sans commettre, centrale dans le récit qui nous occupe.
   "Une instigation n'est rien d'autre que des mots, des mots sans maître que l'on peut traduire, qui se répètent de bouche en bouche, de langue en langue et de siècle en siècle."
   

   Le roman débute par la description extérieure, objective, méticuleuse, d'une scène qui retentira jusqu'au bout de l'histoire. Teresa Aguilera, de retour de voyage de noces, quitte la table chez son père et gagne la salle de bains. Face au miroir du lavabo, elle ôte son soutien-gorge pour viser le cœur et se tire une balle dans le sein. Le père, la jeune sœur Juana et les convives accourent, les aliments du repas encore en bouche. Le corps sans vie est éclaboussé de sang et de l'eau de l'évier. On sonne : le frère et le mari, Ranz, surviennent et découvrent le drame.
   Dès le paragraphe suivant, bien des années plus tard, le narrateur Juan raconte : il est le fils de Ranz, qui a fini par épouser la sœur cadette Juana après le suicide de Teresa. Juan est tout jeune marié à la brillante Luisa.
   
   Tout cela annonce-t-il un mélodrame des plus intenses ? Détrompez-vous. L'intensité est bien là, souterraine, on va le voir, mais le couple pimpant Juan/Luisa ne connaîtra aucun déboire jusqu'à la fin de la narration : ce ne sont pas les histoires arrivées à d'autres qui ternissent les cœurs si blancs. L'intrigue naît lorsque Juan apprend que son père aurait eu, non pas deux, mais trois épouses et que Teresa serait la seconde à connaître une fin dramatique, au point qu'on s'inquiéta beaucoup, en évoquant Barbe-Bleue, pour la future mère de Juan lors de ses noces. Qui était la première femme que lui a cachée son père ? Que lui est-il arrivé ? Et pourquoi Teresa a-t-elle mis fin à ses jours ? Là intervient l'exceptionnelle maîtrise de Marias pour tenir en haleine. Le roman est loin de reposer sur cette seule énigme, il y a beaucoup plus qui en fait l'essentiel, les digressions, l'art de ce Proust espagnol – ils ne sont pas vraiment comparables, ne fût-ce que dans la ponctuation – qui, minutieux, gratte le détail avec un narrateur qui se scrute, démonte les sentiments et irrite le lecteur impatient lorsqu'une parenthèse s'ouvre au moment crucial. Pour ma part, il ne m'a jamais ennuyé et se lit en gourmet.
   
   Des doutes s'insinuent dans le cœur de Juan qui, lors de voyages qui l'éloignent de sa femme, est confronté à plusieurs situations "amoureuses" où interviennent des protagonistes différents, sans lien apparent, scènes qui se superposent et se répondent au fil du récit (les scènes de balcon notamment), témoignant d'une construction inventive en leitmotiv. Dans les circonstances évoquées, le narrateur se trouve systématiquement dans un rôle passif d'observateur discret, épiant et écoutant sans être vu, cela jusqu'à la scène finale où Ranz se confie à Luisa, confidences que Juan entendra par une porte entrouverte.
   
   "Ecouter est des plus dangereux, c’est savoir, avoir connaissance et être au courant, les oreilles n’ont pas de paupières qui puissent se clore d’instinct à ce qui est prononcé, elles ne peuvent se préserver de ce que l’on pressent que l’on va entendre, il est toujours trop tard."
   

   Durant le voyage de noces à La Havane, Juan est à la fenêtre pendant que Luisa se repose d'un léger malaise, et il est apostrophé par une inconnue dans la rue qui le prend pour l'occupant de la pièce attenante. Quand cet homme l'appelle – "Miriam !" – elle le rejoint et Juan, via la fenêtre du balcon, écoute la conversation du couple où il est question d'une épouse très malade de laquelle il faudrait se séparer et la pousser à mourir peut-être (instigation). Les pensées et sentiments produits par la discussion voisine engendrent un malaise et Juan éprouve l'ombre des vicissitudes auxquelles sont confrontés d'autres couples au fil des années, et, à l'aube de son mariage, elles instillent des pressentiments.
   "De l'autre côté, au-delà du miroir ombreux, se trouvait un autre homme avec lequel une femme m'avait confondu de la rue et qui, par conséquent, avait peut-être avec moi quelque ressemblance, un peu plus vieux sans doute et, pour cette raison, ou pour toute autre, marié depuis plus longtemps, suffisamment, pensai-je, pour vouloir la mort de son épouse, pour l'y pousser, comme il l'avait dit."
   

   Deux scènes notables figurent parmi le florilège de ce livre.
   
   La première, amusante, satirique, rapporte la rencontre du narrateur avec Luisa. Ils sont tous deux interprètes – on retrouve, je pense, beaucoup du vrai Javier Marías chez Juan – et accompagnent des hautes responsables lors d'une rencontre au sommet à huis clos qui tarde à s'animer (les vraies discussions dans ce genre de sommet ont lieu entre les spécialistes, techniciens de l'ombre, tandis que les hautes personnalités médiatisées ont peu à se dire, révèle l'auteur) : une britannique (j'imagine bien une Margaret Thatcher) et un responsable espagnol (imaginons un Felipe González) ne se comprennent ni n'ont très envie d'échanger. Juan altère la traduction espagnole de façon subtile, ce qui provoque d'abord l'indignation de Luisa mais elle finit par jouer le jeu, et entraîne les deux personnalités à se faire des révélations inattendues sur le pouvoir et leur vie privée, tout cela grâce au filtre d'une traduction manipulée. Leur communication indirecte, insolite, est un régal et souligne en même temps là primauté des interprètes. L'approbation tacite de la consœur vaut en même temps acceptation de Juan.
   
   L'autre séquence est attendue avec impatience ; les révélations de Ranz à sa belle-fille Luisa à propos de ses premiers mariages sont livrées dans une longue scène étirée par l'incise de paragraphes issus de discours et réflexions antérieurs, insérés entre parenthèses, comme des résonances prédictives. Une écriture précise, lente, approfondie accompagne ce dénouement. Alors que l'auteur pouvait sembler ne pas savoir où il allait, le récit trouve une unité et la plupart des digressions leur justification dans cet apogée.
   
   On le déduit de ce qui précède, Marías n'est pas seulement un romancier pointilleux et prolixe, mais un moraliste qui verse volontiers dans l'observation philosophique. Quitte à alourdir ce compte-rendu, afin de tenter de circonscrire l'essence de l'œuvre, je vous livre un extrait où l'on convient, après maintes relectures si l'on veut, que la belle littérature oublie avec bonheur les mots des philosophes pour bien dire les choses humaines, à sa manière.
   "J'ai parfois la sensation que rien de ce qui arrive n'arrive, que tout a eu lieu et en même temps n'a jamais eu lieu, parce que rien n'arrive sans interruption, rien ne perdure, ne persiste, ne se rappelle constamment, et même la plus monotone et routinière des existences s'annule et se nie elle-même dans son apparente répétition au point que rien ni personne n'a jamais été le même auparavant, et la faible roue du monde est mue par des sans-mémoire qui entendent et voient et savent ce qui n'est pas dit et n'a pas lieu, est inconnaissable et invérifiable. J'ai parfois la sensation que ce qui se fait est identique à ce qui ne se fait pas, ce que nous écartons ou laissons passer, identique à ce que nous prenons ou saisissons, ce que nous ressentons, identique à ce que nous n'avons pas éprouvé, et pourtant notre vie dépend de nos choix, et nous la passons à choisir, rejeter et sélectionner, à tracer une ligne qui sépare ces choses équivalentes, faisant de notre histoire quelque chose d'unique qui puisse être raconté et remémoré, soit sur-le-champ soit plus tard, pour pouvoir ainsi être effacé ou estompé, l'annulation de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. Nous employons toute notre intelligence, nos sens et notre ardeur à distinguer ce qui sera nivelé, ou l'est déjà, c'est pourquoi nous sommes pleins de remords et d'occasions manquées, de confirmations, d'assurances et d'occasions saisies, quand il s'avère que rien n'est sûr et que tout se perd. Il n'y a jamais d'ensemble, ou peut-être n'y a-t-il jamais rien eu. Mais il est vrai aussi que le temps ne passe pour rien et tout est là, dans l'attente qu'on le fasse revenir, comme l'a dit Luisa."
   

   "Un cœur si blanc" est un livre riche et mémorable. Il devrait me conduire vers d'autres lectures de l'auteur espagnol souvent pressenti comme candidat de choix au prix Nobel de littérature.

critique par Christw




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