Lecture / Ecriture
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La liste de mes envies de Grégoire Delacourt

Grégoire Delacourt
  L'écrivain de la famille
  La liste de mes envies
  On ne voyait que le bonheur
  Les quatre saisons de l’été

Grégoire Delacourt est écrivain français né en 1960.

La liste de mes envies - Grégoire Delacourt

Un peu facile, à nouveau
Note :

   "Vous l'avez annoncé à vos proches? Non, réponds-je. C'est parfait, dit-elle ; nous pouvons vous aider à le leur dire, trouver les mots pour minimiser le choc, vous verrez. Vous avez des enfants? J'opine. Eh bien, ils ne vous verront plus seulement comme une mère, mais comme une mère riche et ils voudront leur part. Et votre mari ; peut-être a-t-il un travail modeste, eh bien il va vouloir arrêter de travailler, s'occuper de votre fortune, je dis bien votre fortune parce que désormais elle sera à lui comme à vous puisqu'il vous aime, ah çà oui il va vous le dire qu'il vous aime, dans les jours et les mois qui viennent, il va vous offrir des fleurs, je suis allergique la coupé-je, des ... des chocolats, je ne sais pas, moi, poursuit-elle, en tout cas il va vous gâter, il va vous endormir, il va vous empoisonner. C'est un scénario écrit d'avance, Madame Guerbette, écrit depuis bien longtemps, la convoitise brûle tout sur son passage".
   
   Dix-huit millions, c'est la somme que vient de gagner Jocelyne en jouant au loto. Ce sont les jumelles, ses voisines, qui l'ont poussée à remplir un Euromillion et tout de suite elle a eu peur de cet argent tombé du ciel. C'est qu'elle s'estime heureuse de ce qu'elle a Jocelyne, même si la vie lui a réservé quelques peaux de banane.
   
   Une mercerie qui marche cahin-caha, un blog qui se développe autour du tricot, de la broderie, de la couture, dixdoigsdor, deux enfants adultes Nadine et Romain et puis Jocelyn (oui dans les romans çà s'invente) son mari, pas celui qu'elle avait rêvé, non, mais un mari qu'elle aime quand même et une routine quotidienne dont elle se satisfait. Ne pas oublier son papa, un homme bienveillant dont la mémoire ne dure que six minutes depuis un AVC.
   
   Alors que va-t-elle faire avec cet argent? D'abord ne pas en parler. Ensuite, dresser la liste de ses besoins. Et puis celle de ses envies. Les deux, bien modestes. Je n'ai pas envie de vous en dire davantage, il vaut mieux que vous découvriez vous-même de quelle manière cet argent va transformer la vie de Jocelyne.
   
   La première partie du roman m'a paru un peu sucrée, un peu trop remplie de bonté et de compréhension, j'ai apprécié le tournant pris quand l'histoire tourne au doux-amer, voire très amer, sans perdre pour autant une petite musique, celle qui vient du cœur de Jocelyne. L'auteur a su me surprendre, j'avais imaginé plusieurs scénarios, mais pas celui qu'il a choisi.
   
   Un roman léger, agréable, que j'aurais préféré un rien plus consistant.
   ↓

critique par Aifelle




* * *



Un naturel gentil
Note :

    Aux premières pages, ce roman à la lecture facile semble anodin. Il entre d’emblée dans la catégorie dont on se dit : sitôt fermé, sitôt oublié. Mais attention, sans en avoir l’air, la seconde partie de l’ouvrage pose quelques petits cailloux qui donnent davantage de profondeur au propos, et du coup, le lecteur peut réviser son jugement.
   
    La parole est donnée à Jocelyne Guerbette, femme d’un certain Jocelyn Guerbette, et mère de deux grands enfants sortis de son giron depuis lurette, mercière de sa fonction. Avec ses mots à elle, simples et concrets, Jocelyne dresse un bilan de sa vie qu’elle ne cherche pas à enjoliver, même si rapidement, le lecteur(-trice …) qui se croit autorisé à juger, ce lecteur donc, aurait tendance à se prendre d’une furieuse envie de secouer un tantinet son côté naïve- de-service.
   "On se ment toujours.
   Je sais bien, par exemple, que je ne suis pas jolie. Je n’ai pas des yeux bleus dans lesquels les hommes se contemplent ;(…) Je n’ai pas la taille mannequin ; je suis du genre pulpeuse, enrobée même. (…) Je n’ai pas la grâce de celles à qui l’on murmure de longues phrases, avec des soupirs en guise de ponctuation ; non. J’appelle plutôt la phrase courte. La formule brutale. L’os du désir, sans la couenne ; sans le gras confortable.
   Je sais tout ça." (Pages 11-12, incipit du roman)

   Alors, me direz-vous, elle n’est pas si candide, cette héroïne presque quinqua!
   C’est qu’au fond, Jocelyne a un naturel gentil, elle déteste évidemment les conflits et surtout, surtout, elle a bâti sa vie sur la fidélité. Elle est aimante, Jocelyne, aimante à en dégouliner des "j’te pardonne et j’oublie…" Et pourtant, au fil des phrases, d’une page à l’autre, on comprend qu’elle a avalé quelques couleuvres, de celles que toute vie vous offre au détour du chemin. En plus des deux enfants élevés et partis sans retours promis, le couple a perdu une petite Nadège, et c’est le biais par lequel un coin du voile se lève : Jocelyn, le mari rêvé sosie de Venantino Venantini n’a pas toujours été un homme facile à vivre. Il a eu sa période boisson, et sa période méchante, agressive, il a eu les mots qui blessent, qui cherchent la douleur et l’avivent à plaisir, avec lucidité et ténacité :
   "Saoul, il était juste un gros légume. Un truc mou : tout ce qu’une femme déteste chez un homme, vulgarité, égoïsme, inconscience. Mais il restait calme. Un légume. Une sauce figée.
   Non, Jo, c’est la sobriété qui l’a rendu cruel. (… )
   Mais au fond des bouteilles et de lui, il n’y eut que cette méchanceté. Ces mots faisandés dans sa bouche : c’est ton gros corps qui a étouffé Nadège. À chaque fois que tu t’asseyais, tu l’étranglais. Mon bébé est mort parce que t ‘as pas pris soin de toi. Ton corps c’est une poubelle dégueulasse. Une truie. T’es une truie. Une putain de truie.
   (…)
    J’ai pensé (…) que sa douleur finirait par s’alléger, s’envoler ; par nous quitter. Il y a des malheurs si lourds qu’on est obligé de les laisser partir. On ne peut pas tout garder, tout retenir.
   (Pages 106-108)

   
   Jocelyne dispose d’une grâce particulière : elle sait rendre la vie plus jolie, parce que sa lumière interne donne à la réalité des couleurs de bonté. Alors, comme une bonne semeuse de concorde, elle reçoit l’amitié, l’affection, … et même l’Amour qui la guette là-bas, où elle se soigne. Et puis surtout, un événement énorme vient bouleverser la donne. C’est la part du hasard qui révèle les êtres à eux-mêmes.
   
   De son heureux hasard, Jocelyne n’a pas besoin de "Daisy Duck" pour savoir qu’il est un cadeau empoisonné. Elle cache le billet, puis le chèque, elle suppute des listes d’envies, qu’elle contourne en liste de besoins… Las, c’est sans compter sur le retour du boomerang.
   La tournure du récit prend une ampleur différente, elle corrige la vision de notre ingénue volontaire. Grégoire Delacourt opère finement le revirement de l’intrigue, sortant même de la narration directe de son personnage pour s’octroyer un chapitre consacré au versant du mari. Certes, ce récit aurait pu être davantage développé pour contrebalancer la longue logorrhée charitable de Jocelyne. Mais si le lecteur est tenu au courant, deus ex machina qui détient linéairement les informations, il peut ainsi mieux apprécier le réveil de la nouvelle femme qui se délivre de ses illusions :
   "Il y a près d’un an et demi, j’étais assise ici, seule, au même endroit, la même saison. J’avais froid et je l’attendais.
   Je venais de quitter vivante, apaisée, les infirmières du centre. En quelques semaines, j’y avais tué quelque chose de moi.
   Quelque chose de terrible qu’on nomme la bonté.
    Je l’avais laissé me quitter, comme une sanie, un enfant mort ; un cadeau que l’on vous fait et reprend aussitôt.
   Une atrocité.
   Il y a près de dix-huit mois, je m’étais laissé mourir pour accoucher d’une autre. Plus froide, plus anguleuse. La douleur vous refaçonne toujours d’une curieuse manière.
   (Pages 168-169)

   
   La morale que cette histoire nous délivre ne dénonce pas le port de lunettes roses. Le discours de Grégoire Delacourt est plus subtil, il montre que le Bonheur ne s’obtient pas dans une quiétude aveugle, mais que la recette pour s’en approcher ne peut se dispenser d’une bienveillance aussi lucide que généreuse.
   Au final, la liste de mes envies offre un moment de lecture bien rafraîchissante.
    ↓

critique par Gouttesdo




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Lecture lénifiante
Note :

   "Mais je ne suis pas riche. Je possède juste un chèque de dix-huit millions cinq cent quarante sept mille trois cent un euros et vingt-huit centimes, plié en huit, caché au fond d'une chaussure. Je possède juste la tentation."
   
   Lorsque Jocelyne Guerbette, mercière à Arras et rédactrice du blog dixdoigtsdor, réalise le rêve de beaucoup de gens, à savoir gagner au loto, elle ne se précipite pas . Ni pour encaisser son chèque, ni pour avertir son mari ou ses amies. Non, elle prend bien le temps de réfléchir car, malgré les orages conjugaux, les peines, les douleurs, elle se demande si elle a vraiment envie de quelque chose de différent. Mais les événements vont s'emballer plus vite que prévu et Jocelyne devra quand même affronter bien des changements dans sa vie...
   
   Le gain d'une grosse somme d'argent au loto aurait pu donner lieu à des situations caricaturales . Mais Grégoire Delatour l'envisage d'une manière originale, pleine de tendresse pour son personnage féminin. Il brosse ici un très joli portrait de femme, une femme qui s'émancipe doucement, qui rit avec ses fofolles de copines, qui ne perd pas la tête devant tant d'argent, qui ne se laisse pas éblouir (il faut voir la modestie de La liste de [ses] envies: rien d'ostentatoire, rien qu'elle ne puisse vraiment s'offrir sans même avoir gagné au loto ), qui va renouer avec sa fille mais qui n'oublie pas pour autant ce qui l'a façonnée.
   
   Un roman plein d'humanité, construit de manière habile (je me suis faite avoir comme une bleue!) et dont le style, alerte et émaillé de formules, confirme ici tout le bien que j'écrivais déjà de cet auteur pour son 1er livre, "L'écrivain de la famille ". à vous de noter ce roman sur la liste de vos envies!
   
    186 pages qui font du bien.
    ↓

critique par Cathulu




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Ah! Si j’étais riche!
Note :

   La première fois que j’ai ouvert un roman de Grégoire Delacourt, le héros, un homme commun, découvrait Alicia Silverstone sonnant à sa porte.
   J’avais bien aimé. Je lui accordait donc une seconde chance, bien méritée. En réalité, c’est moi le chanceux!
   
   L’écriture de Delacourt, particulièrement ici, est faite de phrases simples, très courtes, définitives, sur lesquelles on n’a pas envie d’ergoter. Sa prose donne envie d’écrire. Ça a l’air si simple. Alors, on ne va pas s’en priver, n’est-ce pas? Et c’est l’auteur lui-même qui va écrire cette chronique.
   Il s’agit de gens simples, Jocelyne et Jocelyn (une chance sur un million que ces deux prénoms s’unissent). Elle, "du genre pulpeuse, du genre qui occupe une place et demie", lui un peu ours mal léché mais au cœur d’or. Ils ont deux enfants, Romain et Nadine, plus un cadavre (un bébé mort-né, blessure qui ne se referme jamais tout à fait). Sa fille, "nous conjuguions le silence elle et moi, regards, gestes, soupirs en lieu et place de sujets, verbes, compléments".
   
   Jocelyne est mercière, un peu par nécessité "elles fabriquent des rêves, elles ont la beauté du monde au bout de leurs doigts" car elle doit s’occuper de son père, victime d’un AVC qui "le bloque dans un présent qui dure six minutes". Elle finira par lui inventer des morceaux de vie de cette durée là.
   
   Sa mère, décédée sur un bout de trottoir, dessinatrice, "l’album photo de notre famille est un carnet de dessins". "On se précipite toujours trop tard quand quelqu’un meurt. Comme par hasard". De là, une réflexion sur "les grands-mères (qui) sont de meilleures mères; une mère a bien trop à faire à être une femme".
   
   Jocelyne va tenir un blog dont le succès l’étonnera la première. Petite déjà, dans son journal "ce n’est pas la vie dont rêvaient mes mots dans le journal du temps où maman étaient vivante", puis "j’ai vu le temps qui nous éloigne de nos rêves et nous rapproche du silence". Désillusion? Encouragée par ses amies jumelles, propriétaires d’un salon d’esthétique, elle valide un bulletin de loto. "Je sus, sans avoir encore regardé les chiffres, que c’était moi. Une chance sur 76 millions." Moins encore qu’une Jocelyne n’épouse un Jocelyn. Mais est-ce pour autant une chance?
   "18 millions, ça met de la distance entre vous et ce que vous abandonnez". "Je pense à ce que l’argent ne répare jamais". "Je possédais ce que l’argent ne pouvait pas acheter mais juste détruire".

   
   Alors elle n’encaisse pas tout de suite le chèque. "Je possède juste la tentation. Une autre vie possible." Après tout "l’argent ne fait pas l’amour". On est "riche de la confiance, ce qui est la plus grande richesse". Lorsque celle-ci s’envole, tout s’effondre. On n’est jamais trahi que par ses plus proches.
   On croise alors Mado, qui a perdu sa fille. "Mado a du temps. Elle a des mots en trop maintenant. De l’amour en trop. Elle déborde de choses inutiles."
   Et puis tous ces gens "seuls avec leur téléphones. Ils lancent des milliers de mots dans le vide de leurs vies".
   Alors, bien sûr, mieux qu’une somme inscrite sur un chèque, un amant. "Il fut la seule ile dans ma peine." Avec de simples mots, encore une fois :
   "Je vous espérais. Laissez-moi vous aider".
   "L’amour demande beaucoup de pardons".
   "Ces nuits qui ne se soucient de rien d’autre que d’elles-mêmes. Après le désir vient toujours l’ennui et il n’y a que l’amour pour en venir à bout."
   "Réaliser les rêves des autres, c’était prendre le risque de les détruire".
   "Il est des malheurs si lourds qu’on est obligé de les laisser partir. Les femmes sont toujours seules dans le mal des hommes".

   
   Le roman baigne dans l’ombre d’un autre "Belle du seigneur" (tiens, il faudra que je le relise celui-là, j’avoue ne pas avoir été si emballé que ça lors de la première lecture. Désolé).
   Navigant entre "ensemble c’est tout" et "l’élégance du hérisson", l’histoire de Jocelyne est magnifique, lueur d’espoir dans un monde de brutes.
   
   Seul bémol à tant d’éloges, ce roman est bien trop court, comme dans les vieilles réclament vantant ce biscuit en forme de doigt où le garçonnet implorait, dépité, "on ne peut pas le faire un petit peu plus long?"

critique par Walter Hartright




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