Lecture / Ecriture
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Toni Morrison
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Toni Morrison, de son vrai nom Chloe Anthony Wofford, est née en 1931, à Lorain (Ohio), dans une famille ouvrière.
Elle fait des études de littérature et une thèse sur William Faulkner.
Elle a longtemps été éditrice chez Random House, enseigne à l'Université de Princeton et a remporté le prix Nobel de littérature en 1993.

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« Sous le soleil malveillant »
Note :

   Roman court, percutant, qui témoigne de ce que signifiait être noir dans les années 50 aux USA. Les choses ont tellement évolué et si vite que sans des œuvres comme celle-ci, nous ne pourrions plus en avoir la moindre idée, surtout ici, en Europe. Si on avait dit à Franck Money (personnage principal de cette saga de la misère) que 60 ans plus tard, le Président des Etats Unis allait être un noir, jamais il ne l’aurait cru, jamais même, sans doute il n’aurait pu l’imaginer, et pas davantage tous ceux qui l’entouraient, noirs ou blancs. C’était un autre monde, sur lequel il est important que demeurent des témoignages.
   
   Franck Money revient de la Guerre de Corée où il était parti avec ses deux amis d’enfance, Stuff et Mike. Il y a vu des choses dont un homme ne peut se remettre; pris dans la spirale de l’horreur, il y a fait des choses dont un homme ne peut se remettre. Mike et Stuff sont morts sous ses yeux. Franck est revenu physiquement indemne mais mentalement détruit : inaptitude à la vie, hallucinations, crises de délire. Pourtant, au moment où nous le découvrons, Franck a une mission à accomplir, on lui a écrit que sa jeune sœur mourrait sous peu s’il ne venait pas la rechercher là où elle se trouve et c’est à des centaines de kilomètres. Il n’en sait pas plus, mais il y va. Aussitôt. Elle est sa seule famille.
   
   Franck entreprend le voyage et nous, lecteur, attaché à ses pas, découvrons ce que c’est que le racisme. Il ne laisse jamais en paix ses pauvres victimes, qui ne peuvent se restaurer, stationner ou même aller aux WC comme ils en auraient besoin. Leur existence entière est marquée par les vexations, humiliations, oppressions permanentes qu’ils doivent à leur couleur de peau. Heureux encore quand ils s’en tirent à ce prix car cela peut aussi bien être, sans aucun motif autre, coups, blessures, emprisonnements, assassinats… Les choses dérapent vite. La police les contrôle sans arrêt, leur faisant les poches, ne leur laissant jamais le peu d’argent qu’ils ont alors sur eux. Elle n’est bien sûr pas là pour les protéger, mais pour leur rappeler en permanence leur condition inférieure.
   
   Ce roman est le récit du périple de Franck Money et de sa conclusion. C’est un récit tendu, violent, remarquablement écrit et qui remplit totalement la tâche qu’il s’était fixée : témoigner.
   
   A lire.
    ↓

critique par Sibylline




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Une charge émotionnelle contenue et maîtrisée
Note :

   Nous sommes dans les années 50, Frank, un soldat noir qui revient de Corée, n'a pas le courage de retourner au pays, en Géorgie, sans ses deux amis d'enfance disparus à la guerre. Il porte en lui l'horreur des combats et tout son cortège de violences, de culpabilités, de fantômes, comme le visage de cette petite coréenne qui cherche désespérément un peu de nourriture dans les poubelles de l'armée américaine. C'est pourquoi il demeure à Seatle et cherche l'oubli avec Lily, une femme qu'il pourrait aimer s'il n'était souvent terrassé par des crises de dépression ou de violence. Pourtant, quand il reçoit une lettre lui annonçant que sa petite sœur bien-aimée, Cee, dont il a toujours été le protecteur, est en train de mourir, Frank se décide à faire le voyage vers le sud, vers Lotus, sa ville natale. Home! C'est ce retour à la maison qui va nous révéler, avec le passé de Frank, la vérité sur la guerre qu'il a vécue et qu'il ne peut oublier. Un retour cathartique.
   
   Le narrateur raconte l'histoire de Frank mais aussi de tous les autres personnages, Cee, sa grand-mère, Lily… mais son récit est entrecoupé par les interventions de Frank mises en valeur dans le roman par le graphisme mais aussi par le style poétique. Ces moments nous font pénétrer dans les souvenirs du personnage, son intimité, ce qui nous permet d'explorer les zones d'ombre, d'aller au-delà de l'apparence.
   
   Ce court roman intense contient en condensé tous les thèmes de l'écrivain présentés avec une sobriété et une concision efficaces : racisme, haine, ségrégation, figure de la femme qui est à la fois la victime désignée, celle qui souffre le plus dans sa chair et son esprit mais aussi celle qui détient la sagesse et la force, celle qui a le pouvoir d'accéder à la liberté de l'esprit qui met véritablement fin à l'esclavage. Toni Morrison dit aussi que la violence n'est pas l'apanage d'une classe sociale ni d'une race mais est partout, prend toutes les formes comme celle exercée sur Cee par sa grand-mère, Lénore, qui se considère comme supérieure à tous parce qu'elle a de l'argent. Enfin, l'écrivaine dénonce l'horreur de la guerre et montre comme celle-ci peut détruire l'humain en l'homme et le transformer en monstre. Ce beau roman enferme en lui une charge émotionnelle qui reste contenue et maîtrisée. La dernière scène où le frère et la sœur enfin réunis remettent en place l'ordre du monde par un geste symbolique est un message d'espoir - Ici se dresse un homme- dans un pays où les tensions raciales sont loin d'avoir disparu.
    ↓

critique par Claudialucia




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Une écriture marquante
Note :

   C'est l'occasion de découvrir l'auteur avec une texte assez court.
   
   En peu de pages Toni Morrison a réussi à en dire tant! La guerre de Corée, les séquelles chez Frank Money (ouh ! l'histoire de la petite Coréenne), la condition des noirs américains dans les années 50 et 30 aussi. Oui, mieux vaut entrer chez les blancs par la porte de derrière, faire attention où on s'assied. Pourtant des pages réchauffent le cœur, heureusement (les femmes de Lotus aidant Cee à guérir et grandir).
   
   "Je ne vais nulle part. C'est ici qu'est ma place."
   

   En refermant le roman, trop court ou pas selon les avis, on s'aperçoit que les détails se sont mis en place. Et je ressens l'envie de lire d'autres titres de cet auteur, peut être même en version originale, ça doit valoir le coup, car l'écriture est marquante.
    ↓

critique par Keisha




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Ombres et lumières
Note :

   Seattle 1952, Frank Money s’échappe de l’hôpital psychiatrique. La lettre reçue lui apprend que sa sœur va mourir s’il tarde à venir. Sans argent, sans chaussures, sans papiers, il lui faut coûte que coûte la rejoindre, descendre vers le Sud à Lotus, Georgie. Frank est noir. Enrôlé dans l’armée en Corée il en est revenu déchiré, hanté. Cette guerre maudite lui a volé ses deux amis d’enfance. Et pourtant, quitter Lotus "le pire endroit du monde" pour l’armée leur avait semblé une délivrance, un bienfait du ciel.
   
   A travers cette odyssée vers le Sud, l’Amérique se dévoile, en pleine ségrégation raciale. D’étape en étape Frank rencontre des hommes et des femmes qui vont l’aider, le soutenir. Solidarité d’une communauté privée de droits civiques. Les souvenirs défilent dans les trains qui emmènent Frank, un passé douloureux de misère, d’exploitation, d’humiliation atténué par l’amour protecteur qu’il porte à Cee, cette jeune sœur en danger aujourd’hui.
   
   Un court roman sans pathos, entre noirceur et lumière, envoûtant, magnifique d’humanité, grave.
   ↓

critique par Michelle




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Réalité noire
Note :

   "Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire, quoi que vous pensiez et quoi que vous écriviez, sachez ceci : je l’ai vraiment oublié, l’enterrement. Je ne me souvenais que des chevaux. Ils étaient tellement beaux. Tellement brutaux. Et ils se sont dressés comme des hommes."
   
   Cette scène d’enfance, Franck l’a vécue à Lotus, Géorgie, dans une famille où la tendresse reste territoire inconnu, et où la règle de vie, prolongement de la scène inaugurale, s’apparente à une menace permanente. Alors, dès qu’il a pu, Franck a quitté sa famille, laissant derrière lui sa sœur cadette dont il sait bien pourtant qu’il est son seul protecteur.
   
   Mais ces éléments fondateurs se livreront au fil d’un récit aussi dense que chaotique, comme l’est sa mémoire de soldat traumatisé. Nous retrouvons Franck au retour de la guerre. La sienne, ce sont les affrontements dans les marécages de Corée, au début des années 50, où le jeune homme a vu mourir ses meilleurs amis. Il en est revenu très abîmé, déboussolé, et les traitements de l’armée pour secourir ses revenants ne sont pas de nature à l’aider. Alors, Franck fuit, à nouveau. "Home" raconte son périple de retour vers sa maison d’enfance, malgré tout.
   
   Ce n’est pourtant pas un vrai retour aux sources que cherche Franck. Il est surtout dans la fuite, un traumatisme chassant l’autre. L’errance de son personnage permet à Toni Morrison d’aborder les thèmes récurrents du statut des noirs : dénuement, pauvreté, dureté des rapports sociaux, mais aussi embellie de la solidarité, hasards des rencontres, découverte de la résistance des liens, si ténus soient-ils. Au passage, l’écrivaine prend le temps de dresser autour de Lily, la petite amie de Franck, ou de Cee sa sœur cadette, des situations manifestes de la précarité du statut des femmes noires. Et justement, c’est un petit mot de sa sœur, Cee, qui tire Franck vers le Sud, et l’intrigue prend un autre tour. Franck redevient le grand frère protecteur. Mais contraint d’observer les femmes et leurs ressources issues de leur extrême simplicité, il peut enfin libérer en lui les forces occultantes de ses maux.
   
   "Home" est un roman court, simple en apparence, mais dont le cheminement aux tréfonds de la nature humaine sublime la force de l’authenticité de chacun de nous. Le retournement final est inattendu, mais il ponctue d’une touche d’espoir rédempteur la noirceur du propos.
   
   Citation pages 124-125, illustration du pouvoir des mots à travers une description ambiante :
   " Le temps était si lumineux, plus lumineux qu’à son souvenir. Ayant absorbé tout le bleu du ciel, le soleil se prélassait dans un paradis blanc, menaçait Lotus, torturait son paysage, mais échouait à la réduire au silence : des enfants riaient encore, couraient, criaient leurs jeux ; des femmes chantaient dans les jardons à l’arrière des maisons tout en accrochant des draps humides sur des cordes à linge ; de temps à autre, une soprano était rejointe par une voisine alto ou bien un ténor qui ne faisait que passer par là. (…) Franck n’avait pas emprunté cette route de terre depuis 1949 ni foulé les planches de bois recouvrant les endroits dévastés par la pluie. Il n’y avait pas de trottoirs, mais chaque jardin, devant comme derrière les maisons, exhibait des fleurs protégeant les légumes des maladies et des prédateurs : soucis, capucines, dahlias. Cramoisis, violets, roses et bleu de chine. Ces arbres avaient-ils toujours été de ce vert profond, tellement profond? Le soleil s’évertuait à consumer la paix bénie que l’on trouvait sous les vieux arbres au vaste feuillage ; s’évertuait à anéantir le plaisir d’être parmi ceux qui ne veulent pas vous rabaisser ni vous détruire."
   ↓

critique par Gouttesdo




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Une écriture immédiatement accessible
Note :

   140 pages seulement! C'est plus proche de la nouvelle que du roman, mais quelle densité! Et on a dit que "c'est un roman tout en retenue"! Injustement peu connue, cette grande dame, noire américaine, n'est pas Nobel de littérature sans raison. Son écriture n'a pas grand-chose de comparable avec quelqu'un d'autre, c'est son originalité ; même si elle est parfois déroutante -c'est peut-être aussi la traduction- cette écriture est cependant simple, immédiatement accessible et d'autant plus touchante. Ça donne à ses personnages une présence si vivante, qu'elle en est presque viscérale.
   
   L'histoire se déroule dans les années cinquante, aux USA: le maccarthysme et les divisions sociales sont dans le vécu quotidien, comme la ségrégation raciale qui est encore terrifiante. Sont encore présents à l'esprit, le souvenir de la grande crise des années 30 et celui de la deuxième guerre mondiale. Franck, le personnage principal, de retour de la guerre de Corée, est hanté par ses souvenirs mêlés de remords ; dans sa Géorgie natale, il avait déjà eu une enfance marquée par les souffrances démentes faites aux noirs qui s'ajoutaient à celles des pauvres. On découvre les nombreux personnages, petit à petit comme on remonterait dans les souvenirs en regardant des photos; Franck remonte ainsi le cours de sa mémoire : par moments, l'auteur le fait parler à la première personne, comme pour recentrer nos émotions. Cette construction du récit, sans psychologiser, renforce l'intensité, la vérité de situations d'autant plus bouleversantes, qu'on est parfois à la limite du soutenable. Ses deux copains d'enfance, engagés avec lui sont morts à ses côtés ; passant au-delà de ses peurs et de la culpabilité de revenir seul dans la ville de leur jeunesse, il rentre surtout pour sa petite sœur qu'il arrachera aux atrocités d'un médecin eugéniste. Malgré tant de raisons contraires, il trouvera la force de redevenir humain, comme une rédemption à ses propres défaillances. C'est ainsi que Tony Morrison nous renvoie à tous les aspects de la nature humaine, les meilleurs comme les pires, de la sauvagerie à l'attachement aux siens, de la bestialité à la solidarité, de la violence féroce à la tendresse, avec cette impression amère que l'humanité a bien de la peine à émerger en l'homme, à vaincre toutes les folles pulsions qui peuvent nous habiter, qu'elles soient instinctives ou réactionnelles. Lucide mais pas désespéré, ce roman intensément habité par tous ses personnages est une de ces lectures qui nous laissent une empreinte émotionnelle particulière : on se sent noir! ….

critique par Petit Bonhomme




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