Lecture / Ecriture
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Les voix du Pamano de Jaume Cabré

Jaume Cabré
  Les voix du Pamano
  Confiteor

Jaume Cabré, né à Barcelone en 1947, est diplômé de l'université de Barcelone en philologie castillane et catalane et a été professeur de grammaire. Aujourd'hui, outre les ateliers d'écriture qu'il dirige, il écrit, avec succès, des scénarios pour la télévision catalane. Il vit à Matadepera, à côté de Barcelone. Auteur de plusieurs romans, il a aussi publié un essai sur l'écriture romanesque (El sentit de la ficcio, 1999), deux recueils de nouvelles, deux textes pour enfants et une pièce de théâtre, Pluja sera, primée en 2001 par le Théâtre national de Catalogne.
(Source Éditeur)

Les voix du Pamano - Jaume Cabré

Un torrent de passions
Note :

   Au cœur des Pyrénées : un pays âpre et rude, aux maisons couvertes de lauses, aux hivers redoutables, à trois heures de Barcelone sur les mauvaises routes des années cinquante. Le roman du catalan Jaume Cabré se déroule dans l'imaginaire village de Torena, "centre névralgique de l'ennui à l'état pur", où se dresse la demeure des Vilabrú, riches et hostiles aux républicains.
   
   Les haines politiques sont l'un des moteurs du récit : les villageois sont divisés entre républicains et nationalistes, les épisodes de la guerre civile et ses séquelles, les affaires de contrebande. Elisenda Vilabrú qui a vu, jeune fille, périr son père et son frère sous des balles anarchistes un jour de juillet 1936, organise sa vengeance. Le grand amour de sa vie, c'est Oriol Fontelles, jeune et séduisant instituteur qui s'est fait phalangiste pour plaire au maire ; il est l'époux de Rosa, enceinte à l'époque où, en 1944, il peint le portrait de la séduisante Elisenda. Le maire est le bras armé d'Elisenda qui a fait sa fortune à condition qu'il élimine les assassins de son père et de son frère. Les maquis n'ont pas encore disparu et Oriol se trouve contraint de servir secrètement Marco et ses hommes : hier contrebandiers, ils sont devenus maquisards républicains et passeurs de réfugiés ; ils commettent des attentats et préparent "la grande offensive" contre le pouvoir franquiste. Le cœur entre deux femmes, un pied dans chaque camp, la position d'Oriol Fontelles est intenable : fatalement on le soupçonne. Rosa le quitte pour accoucher ailleurs tandis que le maire le fait surveiller par des hommes de main. Elisenda aussi pourrait le surprendre au service des maquisards... Après la mort d'Oriol dans des circonstances incertaines, Elisenda considère qu'il est mort en défenseur de l'Eglise attaquée par les bandits rouges ; martyre de la bonne cause il mérite de devenir un bienheureux voire un saint! Son nom est donné à la rue du Milieu : mais les femmes de la maison Ventura, entre autres, préfèrent s'en détourner. "Tout le monde avait le regard affûté à force de haïr, à force de se taire pendant si longtemps."
   
   Le premier chapitre conduit le lecteur à Rome en 2002 pour la béatification d'Oriol Fontelles. Ce qui est dévoiler la fin...! Plusieurs épisodes reviennent sur ce projet mémoriel et fou puisqu'Elisenda doit cacher à l'Eglise locale, à l'Opus Dei et au Vatican qu'Oriol était son amant, qu'il était franquiste le jour et républicain la nuit. À la faveur de la démocratie retrouvée, Tina Bros, une institutrice qui s'intéresse à l'histoire des écoles de sa région, trouve des cahiers secrets qui sont autant de confessions d'Oriol Fontelles à sa femme et à sa fille qu'il n'a jamais connue. Tina, qui déteste l'Église et le franquisme, utiliserait volontiers ces documents explosifs. Il y a là de quoi changer l'Histoire et rendre la mémoire d'Oriol Fontelles à son véritable camp : celui de l'Espagne républicaine. Mais la Vilabrú est une femme redoutable, elle tient à sa botte son oncle, des ecclésiastiques, des gradés et des ministres, utilisant selon les cas ses charmes ou ses millions pour atteindre son but. Elle est à la tête d'une des principales fortunes du pays et aura comme successeur son fils Marcel. Mais de qui peut-il bien être le fils puisque Santiago Vilabrú i Vilabrú n'a pour ainsi dire jamais couché avec sa femme — "la seule bonne chose que j'ai trouvée en treize ans de mariage, c'est que tu t'appelais Vilabrú comme moi" — et que l'on n'a jamais vu la belle avec le ventre rond?
   
   L'écriture de Jaume Cabré constitue comme un puzzle dont petit à petit on assemble des pièces, sans éprouver de lassitude malgré ses 740 pages. C'est un roman passionnant qui évoque l'histoire contemporaine de l'Espagne, depuis la guerre du Rif jusqu'au renouveau du nationalisme catalan, mais sans détailler la Guerre Civile proprement dite. Le lecteur d'abord surpris de voir interpolés des monologues intérieurs applaudit bientôt à cette virtuosité. Le grand mérite de l'écrivain catalan est d'avoir bâti une narration brillante et d'une extrême complexité où la vérité est parfois changeante et la tragédie labyrinthique. Cette façon de reprendre des épisodes déjà connus rappellera à certains "La route des Flandres" de Claude Simon.

critique par Mapero




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