Lecture / Ecriture
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14 de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

14 - Jean Echenoz

Le style Echenoz
Note :

   Cinq hommes vendéens ou de la région nantaise partent à la guerre. La grande, celle de 14. Ils se connaissent tous. Chacun n'aura pas le même sort, mais aucun ne reviendra indemne. Le pourraient-ils d'ailleurs? Près de Nantes, une femme attend le retour de deux d'entre eux.
   
   Je crains pour une fois de n'être pas original et de me fondre dans une majorité écrasante tellement les critiques de "14" sont bonnes. Et oui, j'ai aimé ce roman, court, dense, fin et excellemment écrit. C'est évidemment le premier point que tout le monde aborde, l'écriture de Jean Echenoz. Y abondent les mots un peu tombés en désuétude, les imparfaits du subjonctifs, des tournures de phrases inhabituelles qui font mouche. Tout pour me plaire. Et tout me plaît. J'ai découvert cet auteur avec l'admirable "Ravel" et j'ai ensuite succombé au charme de "Des éclairs" (et d'autres en passant, comme "Je m'en vais"). "14" est tout aussi formidable que les précédents même s'il peut parfois manquer d'une toute petite étincelle, celle de "Des éclairs" par exemple : désolé, je n'ai pas pu m'auto-censurer, j'avais cette blague en moi depuis le début du bouquin, car il me manquait un tout petit truc pour adorer. Petit truc ou étincelle qui jaillit vers la moitié du bouquin pour faire de ce qui ressemblait à un très bon roman un excellent livre.
   
   Jean Echenoz ne s'attarde pas trop sur la guerre, n'en fait pas 400 pages (le roman est court, seulement 124 pages) et c'est parfois ce que lui reprochent certains lecteurs. Moi non. Je lui sais gré de ne pas en rajouter : il sait en quelques lignes décrire la puanteur des tranchées, la peur des soldats, les obus qui tombent tranchant têtes et bras, sans pathos, sans hémoglobine. Il l'écrit lui-même d'ailleurs :
   "Tout cela ayant déjà été décrit mille fois, peut-être n'est-il pas la peine de s'attarder encore sur cet opéra sordide et puant. Peut-être n'est-il d'ailleurs pas bien utile non plus, ni très pertinent, de comparer la guerre à un opéra, d'autant moins quand on n'aime pas tellement l'opéra, même si comme lui c'est grandiose, emphatique, excessif, plein de longueurs pénibles, comme lui cela fait beaucoup de bruit et souvent, à la longue, c'est assez ennuyeux." (p79)
   
   Effectivement quoi dire qui n'ait déjà été dit sur cette guerre? Echenoz ne peut rien inventer, collant à la réalité. Alors, il le dit différemment, avec ses mots et ses si jolies phrases. "Comme tous les premiers arrivés, ils ont eu droit à un uniforme à leur taille alors qu'en fin de matinée le retard de Charles, toujours hautain et détaché, lui a d'abord valu une tenue mal ajustée. Mais vu qu'il protestait avec dédain, faisant arrogamment toute une histoire en excipant de son état de sous-directeur d'usine, on a réquisitionné sur d'autres -Bossis en l'occurrence ainsi que Padioleau- une capote et un pantalon rouge qui ont paru convenir au notable malgré son expression d’écœurement distant." (p16) Il use parfois d'un style léger pour raconter une mort, pour faire un inventaire de tous les animaux que l'on découvre mangeables alors qu'en temps de paix, il ne serait venu à l'esprit de personne de les avaler. Des paragraphes qui allègent le propos, lourd forcément mais jamais insupportable ni lourdingue.
   
   Un dernier extrait pour finir qui dit simplement ce qu'a été ce début de guerre que tout le monde croyait facile et gagnée en quinze jours. Comment des jeunes hommes, ruraux pour la plupart, avec peu d'instruction, ont pu à un moment se faire violence pour aller au combat et tuer un ennemi guère plus enclin à tuer que lui ni plus guilleret au moment d'attaquer : "Dès lors il a bien fallu y aller : c'est là qu'on a vraiment compris qu'on devait se battre, monter en opération pour la première fois mais, jusqu'au premier impact de projectile près de lui, Anthime n'y a pas réellement cru. Quand il a été bien obligé d'y croire, tout ce qu'il portait sur lui est devenu très lourd : le sac, les armes, et même sa chevalière sur son auriculaire, pesant une tonne et n'empêchant nullement que s'éveillât encore, et plus vive que jamais, sa douleur au poignet." (p.59)
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critique par Yv




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Encore une pépite !
Note :

   Un joyau, un plaisir, j'ai adoré. 120 pages (seulement) d'un pur bonheur d'écriture. Le maître a encore frappé.
   
   Après s'être attelé à la biographie romancée dans "Courir", "Ravel" et "Des éclairs", Jean Echenoz s'empare du sujet de la Grande Guerre. "14" est un livre grave mais doté d'une finesse et d'une savoureuse drôlerie dans l'écriture. Il est toujours succulent de rebondir dans la lecture d'un roman de Jean Echenoz, au rythme des virgules et des appositions, paragraphe après paragraphe, souriant à la justesse et la poésie de ses mots. Quel talent! Et surtout, ne pas aller trop vite... prendre son temps pour savourer une sorte de quintessence de l'écriture...
   
   Après ces éloges, je vais brièvement parler du livre et donner quelques passages. De sa concision, car tout en "14" est réduit. Là où certains auraient donné comme titre à ce roman "La grande guerre" ou "La guerre de 14/18" ou je ne sais encore, pour l'auteur, juste "14" suffit. Là où certains essaient de vendre leurs romans en nous faisant saliver en 4ème de couverture avec un long texte très descriptif qui raconte parfois presque l'histoire, Jean Echenoz, lui, n'écrit que 3 lignes et suscite le mystère.
   "Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d'entre eux. Reste à savoir s'ils vont revenir. Et dans quel état."
J'adore!!! Rien que cela... et c'est toute la magie d'Echenoz.
   
   120 pages sur la grande Guerre donc et presque nul récit des combats. On est loin des livres qui racontent les tranchées et le tragique quotidien de nos poilus (ceux que j'ai pu lire et qui m'ont aussi passionnés.. "Le feu" … "A l'ouest, rien de nouveau"...); Echenoz raconte à sa façon, avec une sorte de désinvolture, cette période, le contexte autour de la guerre, les destins de ces 5 hommes qui partent au front et, bien sûr pour peu de temps, comme on le pensait à l'époque, une quinzaine de jours suffirait à régler leur compte aux Allemands. 5 hommes provenant d'un village perdu dans la campagne vendéenne où l'usine de chaussures fait vivre les gens. Le village va bientôt être déserté par ses hommes car la guerre sépare les familles et les couples, Echenoz esquisse un tableau de toutes les conséquences de ...14. Et puis, il y a Blanche qui reste seule, Blanche qui attend son enfant, seule. Qui reviendra vers elle? Qui reviendra vivant? Nous le saurons bientôt.
   
   Il est difficile d'en dire plus, il n'y a rien de plus dans la trame du roman, mais c'est le point de vue de l'auteur qui est parfois surprenant (décrire les animaux sur le front, décrire le lourd bagage des soldats...), en plus de l'écriture qui flatte le lecteur. Alors mon parti sera de donner quelques extraits, quelques phrases que j'ai trouvées magnifiques... notamment quand l'auteur fait la description d'un meublé, voici ce qu'on peut lire page 22:
   "Il règne une drôle d'ambiance disharmonieuse dans cette chambre pourtant si calme et bien rangée. Sur son papier peint fleuri et légèrement décentré, des cadres enserrent des scènes locales – barges sur la Loire, vie des pêcheurs à Noirmoutier- et les meubles témoignent d'un effort de diversité forestière tel un arboretum: bonnetière à miroir en noyer, bureau en chêne, commode en acajou et placages de bois fruitier, le lit est en merisier et l'armoire en pitchpin. Drôle d'atmosphère, donc, dont on ne sait si elle tient à la disjonction-inattendue dans une maison bourgeoise en principe soigneusement tapissée- des lais de ce papier peint passé dont les bouquets fanent en mesure, ou à cette surprenante variété mobilière de bois; on se demande comment des essences si diverses peuvent s'entendre entre elles. Et puis, on le sent très vite, elles ne s'entendent pas bien du tout, elles ne peuvent même pas s'encaisser..."
   

   ...., ou encore page 99 quand il raconte le silence du front entre deux combats...
   "Silence certes imparfait, pas complètement retrouvé mais presque, et presque mieux que s'il était parfait car griffé par les cris d'oiseaux qui l'amplifiaient en quelque sorte et qui, faisant forme sur fond, l'exaltaient – comme un amendement mineur donne sa force à une loi, un point de couleur opposée décuple un monochrome, une infime écharde confirme un lissé impeccable, une dissonance furtive consacre un accord parfait majeur, mais ne nous emballons pas, revenons à notre affaire."

   Que c'est beau...Il faut lire Echenoz!!!
    ↓

critique par Laugo2




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Version audio
Note :

   Cinq hommes qui se connaissent partent à la guerre avec des sentiments divers. Une femme, Blanche, attendra le retour de deux d'entre eux. Le sort réservé à chacun prendra des voies différentes, à la mesure de l'horreur de cette guerre.
   
   De nombreux romans ont déjà traité ce sujet de façon plus ou moins romanesque. Ici, l'auteur s'attache surtout aux détails pratiques de la vie des soldats, leur équipement, leurs conditions de vie dans la boue, le bruit, la promiscuité, l'attente du courrier, l'incurie des chefs, toutes choses lues par ailleurs.
   
   J'avais envie de le lire depuis sa sortie, et j'ai choisi la formule audio parce qu'il était lu par l'auteur lui-même. Il est parfait dans cet exercice, sa diction est aussi claire que son écriture. Les mots sont précis, la progression des évènements rigoureuses.
   
   Seulement, je suis restée en dehors de l'histoire que j'ai trouvée trop plate. Les personnages sont traités avec une telle distance que je n'ai pas ressenti la moindre émotion et ça m'a gênée.
   
   En bonus, un entretien avec l'auteur ne m'a pas vraiment éclairée sur ce qu'il a voulu faire, par contre j'ai aimé ce qu'il dit de la différence nette entre écrire et dire un texte. Dire un texte n'offre pas la même souplesse que l'écrire sur le papier. Je dirais que l'audition présente le même inconvénient.
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critique par Aifelle




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Compte-rendu d'un drame national
Note :

   Alors qu’il se promène dans la campagne à bicyclette, ce premier jour d’août, Anthime entend sonner le tocsin. La guerre est déclarée mais chacun pense que ce n’est qu’une question de mois ! Anthime mobilisé a rejoint ses quatre amis sur le quai de la gare. Son frère Charles fait partie du convoi mais ces deux-là ne se fréquentent pas vraiment. Charles a des responsabilités dans l’usine de chaussures des Borne, et fréquente Blanche la fille de ses patrons, jeune femme libre et indépendante. Un avenir prometteur pour ce jeune homme ambitieux. Blanche découvre qu’elle est enceinte et décide de garder l’enfant, Charles sera de retour et ils se marieront. Mais les événements se précipitent, Charles est tué, Anthime perd un bras, Blanche mère et veuve. L’avenir de ces personnages, la guerre finie, semble compromis.
   
   Un regard décalé teinté d’ironie pour raconter une histoire banale somme toute, Jean Echenoz ne s’attarde pas sur la violence de la guerre, elle est juste évoquée, la perte, la mort, la souffrance, l’amputation. Phrases courtes, simples, narration minimaliste, factuelle donnent à sa prose un aspect clinique.
   ↓

critique par Michelle




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En 15 jours, on va régler cette guerre...
Note :

   … Qu’ils disaient. Qu’ils pensaient. Ça n’allait pas faire un pli, ce ne serait pas vraiment douloureux... Nach Berlin!
   
   Mais bien sûr, ça ne se passât pas ainsi. D’ailleurs les guerres ne se passent jamais comme on le pense. Et d’abord peut-on penser une guerre? Jean Echenoz ne la pense pas. Il prend le biais de cinq jeunes hommes, vendéens, qui sont tout à coup sommés de rejoindre un bataillon, d’enfiler un uniforme, de recevoir un barda de 35 kg et d’aller au front comme on cueille des fleurs. Rouges les fleurs, et qui s’épanouissent plutôt au milieu de la poitrine...
   
   Deux frères parmi les cinq : Anthime, à l’emploi relativement subalterne dans l’usine locale de fabrication de chaussures, et Charles, son frère aîné, au poste plus enviable, Charles, plus sûr de lui. Frère aîné quoi! Mais il ne faudrait pas oublier Blanche, la fille du patron de l’usine. Blanche n’est pas appelée à la guerre bien entendu, mais Blanche aime Charles et Anthime aime Blanche. Mais les deux sont partis, avec les gars de la classe (comme on dit encore parfois) et Blanche est restée. Pas tout à fait seule puisque Blanche se rend compte qu’elle est enceinte. Reviendra-t-il, le père?
   
   Jean Echenoz traite cette guerre au ras des hommes, sans grandiloquence mais sans nous épargner les saloperies, les injustices, la boue, le sang, le désespoir, la peur, la douleur... ce qui constitue le quotidien d’une guerre, quoi. Et celle de 14, en la matière, reste une solide référence.
   
   Evidemment nos bonshommes ne reviendront pas indemnes de cette guerre. Voire ne reviendront pas. Blanche ne verra pas forcément revenir celui qu’elle espérait. La guerre, c’est la guerre. Et la guerre, évoquée par Jean Echenoz ne fait pas exception. Reste que c’est une belle écriture, même si c’est un moment vite passé vue la brièveté du roman. En tout cas "14" ne s’est pas terminé en quinze jours, et pas à Berlin...

critique par Tistou




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