Lecture / Ecriture
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Le Bruit et la Fureur de William Faulkner

William Faulkner
  Pylône
  Absalon, Absalon!
  Si je t'oublie, Jérusalem
  Le gambit du cavalier
  Le Bruit et la Fureur
  Sanctuaire
  L'intrus
  The Bear
  Une rose pour Emily
  Sartoris
  Lumière d’Août
  Les Snopes : Le hameau, La ville, Le domaine
  Appendice Compson : 1699-1945
  Tandis que j’agonise
  Monnaie de singe
  Moustiques

William Faulkner est un écrivain américain né en 1897 et mort en 1962 dans le Mississippi.
Il a été scénariste. Il a écrit des poèmes, des nouvelles et des romans, le plus souvent situés dans le Mississippi. Il est un des grands écrivains "du sud"
Il a reçu le Prix Nobel de littérature en 1949.

Le Bruit et la Fureur - William Faulkner

Voyage dans le temps avec William Faulkner
Note :

   Avant d’aborder «Le Bruit et la Fureur», ami Lecteur, mieux vaut prendre vos précautions.
   
   Sachez donc avant toute chose que vous mettez les pieds dans une chronologie bouleversée de fond et comble et que son auteur laisse, pantelante, derrière lui. Le roman comporte en effet quatre parties. Mais attention : sur ces sections, seule la dernière, qui se déroule le 8 avril 1928, occupe la place qui lui revient.
   
   D'un point de vue strictement chronologique, la première partie du roman, qui décrit la folie croissante menant Quentin Compson au suicide, se situe le 2 juin 1910 mais Faulkner la place en seconde position dans son plan. Les événements du 6 avril 1928, qui ont pour héros principal Jason II Compson, l’un de ses frères, se situent quant à eux en troisième position. Enfin, ceux du 7 avril, qui révèlent la vision du monde de Benjy Compson, l’autre frère du suicidé, nous sont racontés d’entrée, dans la première partie.
   
   Le lecteur averti voit déjà l’intérêt qu’il y a à lire « Le Bruit et la Fureur » tel que son auteur l’a conçu et puis, quelques mois plus tard, en remettant un peu d’ordre dans cette chronologie en apparence insensée mais qui se calque en fait sur l'esprit du "narrateur" principal : Benjy.
   
   Autre embûche de taille, volontairement placée là par Faulkner : la confusion des prénoms. Qui a lu ne serait-ce que le très classique « Sanctuaire » sait déjà que l’auteur sudiste éprouvait un malin plaisir à semer le doute sur l’identité à laquelle se rapportent dans ses œuvres tel ou tel pronom personnel. Mais dans « Le Bruit et la Fureur », ce procédé atteint le summum.
   
   Faulkner a pourtant opté pour un trompe-l'oeil des plus simples : il a pris deux prénoms, «Jason » et « Quentin », et les a donnés dans chacun des cas à deux personnages de génération différente.
   
   Le premier Jason, c’est le père de la nichée, un père dont on entrevoit de temps à autre la silhouette accablée par les événements et volontiers tentée par l'alcool. Aristocrate sudiste, il a épousé une jeune fille de son monde et a eu d'elle quatre enfants : trois garçons et une fille.
   
   Le premier Quentin est le fils qui doit aller à Harvard. Malheureusement, il a reçu de sa mère névrosée une tendance à se créer des mondes imaginaires un peu trop envahissants. Pour sauver sa soeur bien-aimée d'un mariage avec un homme qu'elle déteste, il a l'idée de se prétendre le père de l'enfant qu'elle a conçu de son amant. Mais son père, à qui il avoue un inceste non accompli mais qu'il appelle de tous ses voeux, ne le croit pas et le renvoie à ses études. Quentin est désespéré par le mariage-sauvetage de sa soeur. La seconde partie du roman nous retrace son cheminement lent et obstiné vers la folie auto-destructrice.
   
   Maurice était au départ un bébé comme les autres. Puis, la vérité atroce s'est fait jour : Maurice, le second fils, ainsi nommé en l'honneur du frère de sa mère, est en réalité un enfant handicapé. Alors, on le dépossède de son prénom, dont il n'est plus digne et on lui substitue celui de Benjamin (Benjy). Et puis on le laisse grandir, avec toujours un serviteur noir à ses côtés pour le surveiller. Au début du roman, Benjy a trente-trois ans .
   
   Jason, le troisième fils, est celui que l'on a sacrifié pour payer des études à Quentin et dénicher un mariage réparateur pour sa soeur. Aigri, fielleux mais responsable, il n'a plus qu'une passion - ou presque : l'argent. Personnage énigmatique à plus d'un titre, il exaspère le lecteur et l'attendrit pourtant car, qu'on le veuille ou non, Jason est bien une victime, au même titre que Benjy.
   
   La fille, Candace, dite « Candy », qui était particulièrement attachée à son frère handicapé, a failli déshonorer la famille en se faisant faire un enfant par un amant dont elle refuse de livrer le nom. En 1910, elle se résoud à faire un mariage de convenance qui assurera un nom à son enfant mais divorce après la Grande guerre. Menant désormais une vie plus ou moins cosmopolite, elle se résigne à laisser sa fille - qu'elle a baptisée "Quentin" en souvenir de son frère - à sa propre mère, à charge pour celle-ci de l'élever comme doit l'être une Compson.
   
   C'est avec le personnage tout en bouillonnements et en révoltes de Quentin II que Faulkner nous dévoilera l'autre passion de Jason, son oncle.
   
   Une fois que le lecteur s’est familiarisé tant bien que mal avec cette valse du temps et des identités ainsi qu'avec le dédale des monologues intérieurs, il lui reste encore à affronter le personnage de Benjy qui, dans la première comme dans la dernière partie, nous conte l’histoire de sa famille, ces Compson si orgueilleux et si riches, peu à peu réduits à la portion congrue, mais vue par lui, l’handicapé mental. Une vision par conséquent fragmentée et kaléidoscopique mais non dépourvue de logique – pour peu, évidemment, qu’on n’ait pas trop de mal à suivre celle de Benjy.
   
   Avec Benjy, Dilsey, la vieille servante noire qui assure l’intendance de la maison, demeure le personnage le plus touchant – le plus déchirant aussi. Pilier vivant de cette famille en pleine décomposition, elle veille à ce que nul n’abuse de cet innocent qui, à trente-trois ans, se révèle incapable d’exprimer les joies et les peines qu’il ressent autrement que par des grognements et des hurlements. Elle n’y parvient pas toujours mais au moins, elle s’y efforce. Et sa bonté résignée, qui ne comprend ni le pourquoi, ni le comment de cette malédiction pesant sur un être sans défenses, constitue la seule trouée de lumière de ce livre que William Faulkner plaça sous le patronage de la tirade désespérée de « Macbeth » :
   « … […] La vie n’est qu’une ombre qui passe, un pauvre acteur
   Qui, son heure durant, se pavane et s’agite
   Et puis qu’on n’entend plus : un histoire contée
   Par un idiot, pleine de bruit et de fureur
   Et qui ne veut rien dire. […] … »
    ↓

critique par Masques de Venise




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Jamais devenue l'intime de Faulkner
Note :

   Je me suis lancée à 17 ans dans «Le Bruit et la fureur». A mes yeux c'était un livre incontournable si je ne voulais pas passer pour une «idiote» .
   
   J’abordais cette lecture avec confiance, sans connaître l’histoire, ni les procédés narratifs, avec la seule phrase de Shakespeare pour guide «La vie est une histoire pleine de bruit et de fureur (sound et non noise) contée par un idiot (idiot et non fool) qui n’y comprend rien.»
   Ma première surprise ce fut donc sound plutôt que noise, et idiot au lieu de fool.
   
       Les deux frères sont amoureux de leur sœur, et l’un d’entre eux se fait passer pour un idiot; il ne pousse que des grognements alors que le narrateur lui attribue de vraies pensées articulées et lui confie un point de vue, une façon de voir qui n’est pas franchement d’un handicapé mental.
   Je n'ai pas compris que Benjy était vraiment idiot.
   Au deuxième chapitre, l’autre frère, Quentin, prépare minutieusement son suicide. Je n’ai pas compris cela d’emblée, et lorsque la lumière me vint, je crus que cette minutie, cette accumulation de détails, signifiait qu’il reculait son geste et peut-être ne l’accomplirait pas.
   
   Mais le temps s’écoule et cela seul. Quentin n’est pas Hamlet, il ne se demande à aucun moment s’il va ou non le faire, il n’hésite pas, il ne cherche pas d’arguments ni d’alibis, il ne s’afflige plus guère, n’a que des soucis matériels concernant la réalisation de son acte. Mort avant que ne commence la relation de cette dernière journée. Cette morne épreuve endurée, je n’ai pas continué la lecture.
   
      Par la suite, je ne suis jamais devenue intime de Faulkner; à l’université, j’ai étudié «Absalom! Absalom!» J’ai passé encore plus de pages; j’ai d’ailleurs été très bien notée, ne connaissant que le cours, et donc sachant exactement ce qu’il convenait de dire. Lorsque, outre le cours, je lisais le livre à étudier, cette lecture entrait souvent en conflit avec l’autorisée et je ne savais plus traiter le sujet.
   On peut aussi lire le livre et ne pas s’occuper du cours: cela donne d’assez bons résultats mais rien ne paye davantage que le cours et seulement le cours.
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critique par Jehanne




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Restitutions, révélations et reconstructions
Note :

   En quatre parties et de quatre points de vue différents, Faulkner entraîne le lecteur dans une histoire de la famille Compson "racontée par un idiot" dans le sud profond des Etats-Unis.
   
   Bien sûr la première narration, celle de l’idiot, Benjy, grand dadais de 33 ans promené par un jeune garçon noir, Luster semble la plus déroutante. Il faut savoir que Benjy n’a pas de parole – hormis un constant gémissement plus ou moins modulé, plus ou moins intense, qui agace ses proches – ni de discernement du temps, si bien que, dès qu’il est à un endroit le présent peut se faire instantanément passé, d’une ligne à l’autre. Il faut donc persévérer dans sa lecture jusqu’à la deuxième partie, point de vue de Quentin, le fils incestueux, obsédé lui aussi par le temps -il commence par détruire les aiguilles de sa montre- dont le passé trouble ressurgit sous forme de monologues intérieurs souvent notés en italiques ou sous forme de dialogues non ponctués, et qui s’insèrent dans sa "réalité" d’étudiant de Harvard. Il se retrouve avec une petite fille perdue dont les yeux fixes et noirs doivent appuyer sur son remords ou lui rappeler sa sœur Candace, "Caddy" que Benjy au début confond avec l’appel des golfeurs. Cette partie se déroule 18 ans avant l’histoire de Benjy.
   
   Sur ces quatre parties, seule la deuxième se passe en 1910. Les autres parties se déroulent en avril 1928 sur trois jours mais qui ne se suivent pas exactement. On a le 7 avril (Benjy) ; le 6 avril (Jason) et le 8 avril, les Noirs sous une narration plus classique et la transcription orale que fait Faulkner de leur parler et de leur accent.
   
   Jason, le fils dont la mère est fière, celui qui fait bouillir la marmite, poursuit de sa sévérité, sa nièce Quentin qui s’enfuit avec un artiste forain tandis qu’il peste contre "ces juifs New-yorkais" qui font la pluie et le beau temps à la bourse. Alors Jason thésaurise l’argent que lui donne Caddy pour sa fille et fait sans cesse montre de son autorité, de sa fureur, considérant sa nièce comme le diable puisque née d’un amour défendu : "Once a bitch, always a bitch…" (Salope un jour, salope toujours…) est son leitmotiv.
   
   Enfin il y a toute la communauté noire représentée par la présence tellurique de Dilsey, la servante au grand cœur et ses enfants Luster, Frony et T.P. Dilsey semble servir de tampon à toutes les passions et les drames de la famille Compson : le fils idiot, la fille perdue, le suicidé, le petit chef… dont elle exprime le chagrin lors de l’office du dimanche sous la voix convaincante du pasteur qui au départ faisait rire par sa ressemblance avec un petit singe. Chez Faulkner, la religion reste affaire de gens simples et qui en ont besoin, d’innocents en quelque sorte.
   
   De nombreux thèmes s’entrecroisent dans ce roman, outre les scandales et les tabous familiaux, il reste bien sûr la condition des noirs dont l’émancipation est à peine perceptible dans les petites insolences de Luster ou leurs capacités à conduire des automobiles. Car c’est dans les détails que Faulkner construit ce roman a priori décousu, au détour d’une phrase, d’un mot, d’une chose vue par un personnage que tout se révèle. Au lecteur de reconstruire le puzzle au fur et à mesure de ces révélations pour mieux restituer l’ensemble de l’histoire.
   
   On peut aussi avancer les thèmes antagonistes des paysans et de la ville (Les rednecks et ceux qui boursicotent), les noirs et les blancs, la famille et l’individu, l’idiotie (Benjy) et la capacité intellectuelle (Quentin) avec pour point commun, la folie, la cupidité, l’égoïsme de chacun des personnages dans cette histoire "pleine de bruit et de fureur et qui ne signifie rien."
   « The clock tick-tocked, solemn and profound. It might have been the dry pulse of the decaying house itself; after a while it whirred and cleared its throat and struck six times.»
   (On entendait le tictac de l’horloge, solennel et profond. On aurait dit le pouls sec à l’intérieur de la maison délabrée ; après un moment elle bourdonna, éclaircit sa voix et sonna six fois.)

    ↓

critique par Mouton Noir




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Frères et sœur
Note :

   Relu "le Bruit et la Fureur", roman qui dénote une étonnante puissance d’évocation des événements, par une technique alors nouvelle. Les longs monologues intérieurs, fragmentés, confus, incohérents, mettent l’accent sur le non-dit par le fait même que l’essentiel n’est pas exprimé. Ils incitent le lecteur à rechercher justement ce qui est caché, comme dans la vie quotidienne. Le bouleversement de la chronologie prépare à l’anéantissement du temps, selon la formule de Sartre – formule volontairement absurde : le temps est-il en soi? Peut-il être anéanti s’il n’a pas de substance? – par la destruction de la montre de Quentin. Ce geste très symbolique figure une répétition de son suicide : se tuer consiste d’abord à arrêter le défilement du temps pour soi. Chacun est un tout pour soi, mais un tout qui erre dans le temps, dans un temps donné, et non choisi, plus encore que dans l’espace. Malgré les apparences, notre espace vital est plus limité encore que notre temps vital. Se détruire, c’est donc d’abord détruire l’horloge que chacun est pour soi - et pour les autres accessoirement -, alors que le temps court toujours, comme le tic-tac de la montre se poursuit.
   
   Peut-on parler d’histoire à propos de ce roman? Il y a pourtant là toute la vie d’une famille, avec ses domestiques, la matière d’une saga en quelque sorte. Mais la saga suppose certaines conventions : une présence manifeste de tous les personnages, une narration linéaire. Ici, la narration n’est linéaire que dans la seule quatrième partie dans laquelle sont essentiellement présents les domestiques noirs.
   
   Autrement, dans les autres parties du roman, seuls ont une présence réelle trois personnages, les trois frères, par leurs monologues respectifs, miroirs déformants sur lesquels se reflètent les autres personnages, dont le plus brillant de tous, Caddy, la sœur, éternelle absente. Tout tourne autour d’elle. Elle n’est que suggérée, évoquée, remémorée, oubliée, voire inconnue, et pourtant elle prend le plus grand relief au fil des pages.
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critique par Jean Prévost




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Eblouissement ou aveuglement ?
Note :

   Jamais un livre n'aura si bien porté son titre : c'est en effet à un mur de bruit et de fureur que le lecteur se heurte dès ses premières lignes. Et n'oublions pas le reste de la citation de Macbeth, "told by an idiot". Car c'est un simple d'esprit, Benjy, qui prend la parole dans la première partie du roman, dont le contenu suit les pensées erratiques. On a souvent entendu parler du Faulkner révolutionnaire du roman, du Faulkner novateur, du Faulkner créateur, mais plus rarement du Faulkner véritablement difficile à lire. C'est plus que déroutant, c'est désarmant, incroyablement dur. On entre dans une histoire, in medias res, où l'on n'identifie personne, où l'on n'arrive pas à faire coïncider noms et pronoms, où les faits sont donnés à deviner plus que révélés : qui est Quentin? Qu'est-il arrivé à Benjy? Qui est homme, qui est femme? Qui est Noir, qui est Blanc? Qui est adulte, qui est enfant? Qui est mort, qui est vivant? Sans parler des liens de famille, parents et grands-parents, oncles, neveux, enfants, impossibles à démêler. Et les dialogues qui se croisent, les coq-à-l'âne, les monologues intérieurs qui s'interrompent brusquement, les souvenirs qui se mêlent au présent, les italiques qui se mêlent au romain, les alinéas qui seraient si pratiques et si souvent omis. Un maelstrom. Fabrice à Waterloo. Et la question qui se pose : est-ce qu'on lit pour se faire bousculer ainsi? Est-ce qu'on n'est pas mieux quand un auteur consciencieux et attentionné nous prend par la main? Il ne suffit pas de dire qu'un auteur difficile se mérite, que l'étude permettra de donner la lueur. Parce que le temps fuit : c'est une chose de découvrir Joyce à vingt ans avec la vie devant soi pour en percer quelques mystères, trente ans après, on est toujours dessus et le boulot n'est pas fini. C'en est une autre de débarquer dans "Le bruit et la fureur" à cinquante balais passés sans savoir si on aura le temps d'en goûter pleinement les richesses. Ce désarroi, causé et voulu par Faulkner, s'atténue heureusement au fil de la lecture. Peu à peu, les éléments se mettent en place quand Benjy passe la parole à deux de ses frères puis à un narrateur extérieur dans les trois autres parties du roman. La tragédie, car c'en est une au sens antique, avec inceste, amour, héritage, viol, castration, jalousie, enlèvement, mariage, suicide, se laisse peu à peu deviner. Après, il y a les notes, les préfaces de Faulkner, ses lettres, les propos de Coindreau qui apaisent, qui disent que c'est normal, que tout était prévu, que la frayeur qui nous a envahi ne venait pas uniquement de notre propre incapacité, qu'elle a été voulue, pesée par l'auteur qui l'a lui-même ressentie après l'écriture du monologue de Benjy : "c'était incompréhensible; même moi, je n'aurais pas pu dire ce qui se passait. Alors, j'ai dû écrire un autre chapitre." Alors on sait qu'on est face à quelque chose d'énorme, qui nous dépasse mais qu'on ira plus loin, même à l'âge qu'on a, pour essayer de vaincre l'obscurité. On mesure la chance que l'on a, celle de venir après des générations de lecteurs qui ont connu la même expérience déroutante et qui l'ont fait fructifier. On songe à l'audace des premiers éditeurs, à la lucidité fulgurante de Maurice-Edgar Coindreau. On songe aux premières fois du même acabit : les sourcils froncés de Gide à la lecture du manuscrit de la Recherche, la bobine de Max Brod lisant par dessus l'épaule de Kafka les premières lignes du Procès, la mâchoire tombante des premiers auditeurs éclaboussés par Le bateau ivre, on songe à Gallimard ouvrant l'enveloppe contenant le Voyage et à ses successeurs se demandant que faire de ces Vies minuscules tapées à la machine, aux lecteurs de The Little Review découvrant le premier fragment de Ulysses en mars 1918. Faulkner a été un auteur de "première fois", c'est immense. Et on peut laisser tomber la fin de la phrase de Macbeth, "signifying nothing".
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critique par P.Didion




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Une grande satisfaction intellectuelle
Note :

   Il aura fallu quatre ans pour que se concrétise le dessein d'aller plus loin avec William Faulkner dans "Le Bruit et la Fureur". La lecture de Bergounioux et son "Jusqu'à Faulkner" avait engendré un article à l'issue duquel je me promettais d'en venir au fameux roman qui marqua la littérature en 1929.
   
   Comme pour les jeux des magazines avec solutions en bas de page, mon travail de lecteur et mes efforts de perspicacité ont souffert de pouvoir consulter a posteriori le dossier-essai explicatif de François Pitavy, ce qui amena parfois une lecture superficielle, voire des survols du roman.
   
   Les mots sont lâchés, travail, efforts : ils sont requis pour détecter et adopter les codes faulknériens de l'œuvre. Les réactions ont dès lors pu être mitigées ou négatives.
   "Le lecteur est tellement occupé à faire le détective que lorsqu'il a réussi à clarifier les intentions et la technicité de l'auteur, il est trop épuisé pour ressentir quoi que ce soit d'autre." (Clifton Fadiman)
   
   "J'ai parcouru quelques pages, sauté plus loin, pour voir, constaté que c'était décidément pareil, qu'on ne comprenait à peu près rien alors que l'auteur était censé dire ce que des gens étaient en train de faire et pourquoi." (Pierre Bergounioux - "Jusqu'à Faulkner")
   
   "C'est comme une grosse voix, comme le bourdon de Notre-Dame par rapport à un orchestre. Cela excède peut-être les limites de la littérature. C'est la puissance d'une locomotive lancée à fond de train. Mais c'est aussi une machine qui ne peut marcher avec n'importe qui ; beaucoup de lecteurs n'y entrent pas." (Pierre Michon - "Le roi vient quand il veut" - Le Livre de Poche, p.168).
   

   Parole à la défense qui perçoit la radicalité du projet de Faulkner d'amener son lecteur à une nouvelle expérience de lecture-écriture :
   "[Le lecteur] doit, pour identifier les personnages, les reconnaître aussitôt, comme l'auteur lui-même, par le dedans, grâce à des indices qui ne lui sont révélés que si, renonçant à ses habitudes de confort, il plonge en eux aussi loin que l'auteur et fait sienne sa vision. [...].
   Alors le lecteur est tout d'un coup à l'intérieur, à la place où l'auteur se trouve, à une profondeur où rien ne subsiste de ces points de repère commodes à l'aide desquels il construit les personnages. Il est plongé et maintenu jusqu'au bout dans une matière anonyme comme le sang, dans un magma sans nom, sans contours. [...]."
   (Nathalie Sarraute - 1946, L'ère du soupçon).
   

   La forme dépassée, autre chose peut s'ouvrir, comme en témoigne cette réception signée Évelyn Scott (Cape & Smith, 1929):
   "[...]. Trop fier pour résoudre le problème humain par la dérobade et les tours de passe-passe d'un optimisme puéril et superficiel, il [Faulkner] se saisit, pour représenter la vie, de figures qui certes symbolisent une sorte de désespoir; mais ce désespoir-là n'engendre pas abattement ou frustration. Son pessimisme devant les faits, comme son acceptation de toutes les possibilités moralement répugnantes de la nature humaine, est sans rémission. Il n'en résulte pas moins une réaffirmation de l'humanité dans la défaite qui est, dans un sens subjectif, un triomphe. Ce n'est pas une victoire à la Pyrrhus dans un débat avec les forces de l'intelligence qui peuvent servir à détruire. C'est la conquête de la nature par l'art. Ou plutôt la réfutation, par le moyen de l'œuvre d'art, de l'abaissement qu'opèrent les matérialistes [...]. Le résultat pour le lecteur, s'il est comme moi, est une exaltation de la foi en l'humanité. C'est une foi qui n'a pas, ou pas encore, de raison ; mais c'est cette même foi qui a toujours existé dans l'expression la plus haute de l'esprit humain." (Foliothèque 101).
   

   Le commentaire de François Pitavy*, paru en poche (Foliothèque) pour une somme dérisoire en regard de la qualité du travail condensé, concourt, en un peu plus de deux cents pages, à une ouverture lumineuse et, pour moi, définitive sur l'œuvre faulknérienne. Il parcourt les aspects de la langue, les explications de l'expression littéraire avec ses codes, ses enjeux et ses sens, une remarquable analyse psychologique des personnages, une esquisse des implications intimes de l'auteur, la société du sud à travers le déclin des Compson, les questions raciales et philosophiques, le mythe biblique.
   Le dossier est complété par l'aperçu de quelques réceptions du monde littéraire (Sartre, Sarraute, Glissant, Michon) ainsi que divers textes importants tels "L'appendice Compson" (Faulkner accepta en 1945 de "prolonger" ses personnages) et l'importante préface de l'auteur à l'édition de 1933.
   
   Tout ceci nécessite un investissement temps non négligeable, raison pour laquelle sans doute, le pressentant, j'ai attendu le moment opportun de m'y lancer entièrement. Outre la compassion éveillée par la famille Compson, j'en émerge avec une grande satisfaction intellectuelle.
   
   * François Pitavy collabore aux volumes Faulkner II à V de La Pléiade

critique par Christw




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