Lecture / Ecriture
    Accueil     Lecture     Ecriture     Rencontres     Auteur du mois     Ce qu'ils en ont dit     Contacts    

L'Homme des haies de Jean-Loup Trassard

Jean-Loup Trassard
  L'Homme des haies
  Neige sur la forge
  Nous sommes le sang de cette génisse

Jean-Loup Trassard est un écrivain et photographe français né en 1933.

L'Homme des haies - Jean-Loup Trassard

Le gars benaise
Note :

   Paysan octogénaire, Vincent Loiseau prend plaisir à raconter "ce qu' (il) n'avait jamais dit à personne", pas même aux enfants de son fils unique auquel il a cédé la ferme familiale, la Hourdais, où il vit encore. J. L. Trassard le laisse se dire dans son patois mayennais, ses tournures spécifiques, avec pudeur mais non sans humour. S'il est nostalgique, ce vieil homme émeut par sa lucidité et sa sagesse. Malgré son grand âge, il ignore l'ennui car il "barbeye", il entretient les haies, heureux que "lui", le fils anonyme, n'ait pas sacrifié à la mode du remembrement : "barbeyer devient mon plaisir et puis il faut bien s'occuper, je ne vais tout de même pas rester à rien faire au milieu de tout le monde qui travaille".
   
   Les souvenirs s'égrènent au fil de sa mémoire. Avec beaucoup de minutie, le vieil homme raconte les moissons, le ramassage des pommes à cidre, les vaches et les cochons... Il évoque son enfance, la contrainte de la messe sans avoir jamais eu la foi, le certificat d'études, l'Occupation, son mariage… Il dit surtout son attachement sensoriel et affectif à la nature que son grand-père lui a appris à observer, à écouter. S'il a cessé de chasser très jeune, c'est d'avoir un jour mal tiré un lapin : paralysé de l'arrière-train "il me voit arriver et alors il fait quelque chose que je n'aurais jamais cru… il met sa patte gauche, son petit bras poilu, qui essaie de cacher sa tête… J'ai vu sa peur... J'avais du regret…" Un grand cœur ce Loiseau, qui voit un homme en un lapin… et un esprit ouvert qui a su reconnaître les avantages de la modernisation —l'eau courante, le téléphone— même si le premier tracteur, il l'a acheté à contre cœur en 1959. Car rien ne vaut de labourer avec les chevaux, "mendefie"! Reste que le "gars, c'est lui le patron, il ne pense que dans les moteurs". Les techniques agricoles ont évolué, les machines rendent le métier moins pénible, mais le père Loiseau ne peut s'empêcher de critiquer avec amertume ces jeunes plus soucieux du rendement que de la qualité du blé ou de la viande des cochons. "Pour ne pas s'embêter, faut être curieux ; c'est le boulot qu'(il se) donne, les haies". Mais alors resurgit le douloureux souvenir de Suzanne, l'épouse décédée, et le sentiment d'être resté depuis seul et abandonné... "faut bien vivre, y a que le temps pour user, et encore" ; peu de mots mais un lourd chagrin et la conscience de sa fin prochaine, sans qu'il reste rien de lui —"Ils foutront mes sabots dans le feu et voilà". En attendant, saison après saison, le vieux paysan est heureux,"benaise" (bien aise).
   
   Grâce à sa maîtrise du patois mayennais, J.L.Trassard nous immerge dans la vie paysanne d'antan, confère à son roman un parfum exotique et fait du vieux paysan comme du lecteur deux figures de "l'étrange étranger".

critique par Kate




* * *