Lecture / Ecriture
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Karoo de Steve Tesich

Steve Tesich
  Karoo
  Price

Steve Tesich est un scénariste de cinéma, dramaturge et romancier serbe-américain né en 1942 et mort d'une crise cardiaque en 1996.

Karoo - Steve Tesich

Rien d'authentique! Jamais
Note :

   Ce gros livre (plus de 600 pages) est le récit que Saul Karoo nous fait de sa vie.
    Nous sommes fixés sur son état dès les premières pages car nous voyons son médecin lui dire:
   "… regardez-vous bien dans un miroir. Et vous verrez un homme en surcharge pondérale qui a dépassé la cinquantaine, qui est alcoolique et qui a des cas avéré de cancer et de folie dans sa famille. Vous verrez un homme au teint jaunâtre avec des cheveux qui ont l'air morts. Vous verrez un homme, Saul, qui non seulement a besoin d'une assurance santé, mais qui a surtout besoin de la couverture la plus large qu'on puisse trouver sur le marché."

   Car dans ce pays ou la Sécu n’existe pas, notre millionnaire s'est accidentellement retrouvé sans assurance maladie et l'est resté depuis, présentant -y compris à lui-même- cet état comme une audace d'homme libre, alors qu'elle manifeste plus clairement une totale incapacité à s'astreindre à la moindre corvée. Tout comme il ne peut que s'enfuir quand on le confronte à de simples données objectives (ses mensurations) ne cadrant pas avec sa vision des choses. Mais bref, ne tenant aucun compte de ce que lui dit son médecin, il nous expose plutôt en détail les "maladies" dont il s'estime atteint et elles sont aussi nombreuses que non répertoriées dans le Codex. La première serait sa totale incapacité à s’enivrer, quelle que soit la quantité d'alcool ingurgitée (alors, pour ne pas se faire remarquer, il fait semblant d'être ivre- notez la perversité du concept), la seconde est son incapacité à supporter de se trouver seul avec une personne (qui que ce soit) car c'est une situation où l'on risque de vivre une certaine sincérité. Pour Saul, un public est indispensable et il veille à toujours en avoir. Il a d'autres "maladies" de cet ordre, comme sa "maladie de la vérité" qui fait que sa propre vérité lui semble généralement moins vraisemblable que celle des autres etc.
   
   Saul est riche. Il travaille à Hollywood comme "Doc", ce qui veut dire que les producteurs les plus en vue lui confient des scénarios -voire des films- pour qu'il les améliore, entendez les rende beaucoup plus commerciaux. Il réussit fort bien dans cette tâche, ce qui lui vaut succès, considération et énormément d'argent. Steve Tesich travaillant lui-même dans cette branche, on comprend ce que toute cette partie du roman peut avoir de vécu et de peinture sur le vif. On ne doute pas que les personnages ou des facettes de chacun aient éveillé des souvenirs dans son entourage. Ecrit en 95, le roman nous présente un monde du cinéma qui boit beaucoup, fume énormément, mais où la drogue n'apparait absolument jamais. On note des changements...
   
   Mais Saul est pourri. Il trahit tout le monde. Il abime tout ce qu'il touche. C'est son métier, sa fonction, mais tout autant sa nature. Tout comme est son métier, sa fonction, sa nature de se saisir de toute authenticité de la vie et de la transformer en spectacle à succès. Et ce, même à ses dépends. C'est ainsi qu'il va se lancer dans une grande histoire d'amour, tout en l'organisant de façon qu'elle mène inéluctablement à une énorme catastrophe. Feignant toujours l'innocence la plus totale alors que sa grande expérience des scénarios les plus tordus tant imaginaires que réels, rend cette version invraisemblable. Dans le même temps, il est totalement ""imprévisible et peu fiable". Il ne sait pas lui même ce qu'il va faire d'un instant sur l'autre. "J'étais un électron libre, dont la charge, la masse et la direction pouvaient être modifiés à tout moment par des champs aléatoires sur lesquels je n'avais aucun contrôle."
   
   Ce roman est le portrait d'un monde qui roule sur l'or et a renoncé en échange à toute espèce de sincérité, au point que les hommes eux-mêmes ne savent plus qu'ils mentent, "machinent" des situations de spectacle et ont perdu toute prise sur la vraie vie.
   
   C'est cruel, impitoyable, et drôle souvent. Certains l'ont comparé à "La conjuration des imbéciles" de John Kennedy Toole, mais je ne partage pas vraiment cet avis. "Karoo" est moins bien fait que La conjuration. C'est trop long -beaucoup-, trop détaillé. Tesich n'a pas su couper pour préserver le souffle et l'élan. Il y a des morceaux de bravoure, c'est vrai. Des scènes d'anthologie et des réflexions justes et profondes noyautent des moments de grand guignol, mais en fait il aurait fallu élaguer bien des choses. Tesich est mort (crise cardiaque) "quelques jours après avoir achevé ce roman", nous dit son éditeur. Qu'entend-on par "achevé"? Peut-être a-t-il manqué tout de même ce temps de repos puis de relecture qui couronne la création d'un bon livre...
   
   
   "... il voit que l'ensemble des souvenirs et des moments d'un seul jour de sa vie, ou de la vie de n'importe qui, s'il est suffisamment exploré, dépasserait en volume les œuvres complètes de n'importe quel auteur ayant jamais vécu. Des ailes entières de librairies, pour ne pas dire des librairies entières, seraient nécessaires pour abriter un seul jour de la vie de n'importe qui, et même alors on ne rendrait pas justice à cette vie. (…) La vie, semble-t-il, n'est pas dépourvue de sens, elle est au contraire tellement plein de sens que ce sens doit constamment être annihilé au nom de la cohésion et de la compréhension."
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critique par Sibylline




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Le scénario idéal
Note :

   Saul Karoo est "script doctor" : pour un producteur de Hollywood, il est capable de rectifier un scénario ou de refaire le montage d'un film afin de lancer une nouvelle star jusque là négligée par un vieux réalisateur. De ce métier il vit bien, mais à distance des studios californiens. L'action commence ainsi à New York de manière souvent cocasse avant de se transporter à Los Angeles ; Karoo fréquente des hôtels de luxe où la peinture contemporaine est prisée. "Les murs de la suite étaient couverts de tableaux abstraits (…) Le genre que l'on trouve dans le siège social des grandes multinationales. De l'art abstrait, mais qui ne serait pas une abstraction de quoi que ce soit. De l'art, mais déconnecté de tout. De l'art non confessionnel, pas sectaire, apolitique, non idéologique, non régional, non national. Peut-être de l'art universel."
   
   Karoo, le narrateur, est un personnage peu sympathique souvent insupportable et dont on se moque assez vite. Ce n'est que bien plus tard qu'on pourra éprouver de la compassion pour lui, mais elle n'ira pas jusqu'à la fin du texte. Oui on se moque de Karoo et il y a bien de quoi : buveur invétéré mais jamais saoul, il se croit assez finaud pour singer une ivresse proportionnée à ses consommations. Mari adultère, il ne semble pas s'apercevoir de la classe de son épouse, Dianah, à qui il multiplie les scènes au restaurant où elle se montre "en très grande forme vocale" – scènes qui se transforment en mémorables morceaux de bravoure, au lieu de régler leur divorce. Père lamentable, il faut que son fils (adoptif) accède à l'université pour qu'il s'aperçoive qu'il s'est rarement soucié de lui. La bêtise de Karoo éclate aux yeux du lecteur lors d'un rendez-vous médical afin de contracter une nouvelle assurance maladie : furieux de se voir retirer 2 cm de sa taille et ajouter 14 kilos à son poids, il part en claquant la porte après s'être moqué de la secrétaire à cause de son nom germanique et de ses seins généreux. Quant à sa goujaterie elle consiste à faire passer la fille mineure d'une amie pour sa maîtresse à seule fin d'épater un producteur qui ne se déplace jamais sans une escorte sexy. Et le comble, c'est que c'est lui le narrateur!
   
   Qu'en est-il de l'intrigue? L'auteur qui est dramaturge et scénariste s'y entend pour monter une histoire originale aux multiples développements. Billy, donc, a été adopté par le riche couple que forment Saul et Dianah. Cela s'est fait juste à la naissance de l'enfant : la maman, bien trop jeune pour assumer sa maternité et accablée par la mort accidentelle du père de l'enfant, a seulement eu une brève communication téléphonique avec Saul, au moment des démarches administratives gérées par un homme de loi. Vingt ans plus tard, Saul croit reconnaître la voix de la vraie génitrice de son fils en visionnant un film pour lequel elle a joué un petit rôle de serveuse de bar. Cromwell son ami producteur (qu'il nous dit détester, mais on finit par douter de ses raisons…) l'a recruté pour transformer ce film. C'est ainsi que Karoo fait la connaissance de Leila Millar, qu'elle lui confie son passé, et qu'il s'évertue de refaire le montage du film pour introduire des scènes qui feront d'elle une starlette. Leila et Karoo deviennent amants et passent des vacances en Espagne avec Billy qui vient de finir sa première année à Harvard. Leila et Billy jouent au tennis. Leila et Billy font des excursions en voiture. "Il lui arrivait de se sentir superflu en leur compagnie. Il savait qu'ils l'aimaient tous les deux, mais il ne pouvait que remarquer qu'ils s'aimaient davantage..." Quand ils rentrent aux USA Karoo n'a toujours pas dévoilé à chacun ce qu'il est par rapport à l'autre. Il prévoit de le faire à Pittsburgh lors de la présentation du film au public. Mais le sort en décidera autrement. Et la comédie devient une tragédie dont Karoo ne se relèvera pas. Il cesse alors d'être le narrateur. Reste de quoi faire un beau scénario et obtenir un prix Pulitzer...
   
   "Karoo" est donc un livre bien près d'être un chef-d'œuvre de premier plan. Pour ma part j'ai tendance à trouver deux points faibles. Une écriture qui se complait dans de fréquents bavardages (qui donnent envie de sauter des paragraphes). Un changement de narration, correspondant à la dernière partie, qui finit par rompre l'intérêt du livre, surtout dans les pages finales. "Karoo" reste toutefois un livre passionnant, impossible à réduire à une critique du milieu cinématographique même si la couverture a aussi le tort de présenter le duel de deux écervelés.
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critique par Mapero




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Plus dure sera la chute
Note :

   Karoo est un curieux roman qui ne laissera personne indifférent, même et peut-être parce que son personnage central, le narrateur Saul Karoo, est un homme absolument antipathique. Tellement déplaisant d’ailleurs, cet homme, qu’il ne s’aime pas, et s’emploie à faire en sorte que ses proches partagent ce dégoût de lui-même.
   Cependant, il y a dans l’édition française de Karoo, un attrait irrésistible de l’objet : les éditions Monsieur Toussaint Louverture ont concocté un objet-lecture qui attire la main autant que le regard : Papier crème soyeux des pages intérieures et couverture gaufrée sont au livre les parures d’un sapin de Noël, sans compter l’annotation en dernière page de l’éditeur :
   L’ouvrage
   ne mesure que 140mm de largeur
   sur 195 mm de hauteur. Pourtant
   la chute qu’il raconte est vertigineuse.
   

   Et si en fin de compte, je me sens moins enthousiaste que le jeune libraire de Hyères qui m ‘a incitée à l’acquérir, c’est peut-être dû à un besoin de me protéger du cynisme affiché par le narrateur. Saul Karro est scénariste à succès, ou plutôt, remanieur de scénarii, à bon droit ou maladroit, il reprend le travail d’auteurs afin de rendre plus commerciales les œuvres qui sont soumises à son diagnostic. Jusqu’au jour où son principal commanditaire lui transmet un film d’un cinéaste de grand renom qui livre son chef d’œuvre avant d’affronter la mort. "Doc" Karoo reconnaît la valeur du film et songe un temps à résister contre la détérioration de l’œuvre. Mais d’autres facteurs liés à sa vie personnelle influent le cours des choses.
   Nous assistons alors au long combat d’un homme déchiré entre l’aspiration au rachat de ses erreurs et la tentation de jouer au deus ex machina… Conflit paradoxal que déroule Steve Tesich, s’appuyant sur un microcosme qu’il connaît parfaitement, celui des studios hollywoodiens.
   
   Conscient de ses manques professionnels, Karoo est tout aussi lucide sur ses manquements affectifs, son incapacité à partager l’intimité d’un rapport affectif, le sadisme assumé avec lequel il tient son fils Billy à l’écart. Le roman s’ouvre alors que Saul tente péniblement de s’enivrer lors d’une soirée chez des amis. Ce fêtard new-yorkais ne parvient plus à éprouver l’ébriété que les multiples verres d’alcool avalés devraient lui procurer. Cette faille évidente souligne un tournant dans le destin de cet homme enclin à la destruction. Malgré lui, il faudra que son "anomalie" ouvre le bilan des échecs et des manquements… Le hasard met alors sur son chemin une starlette de troisième zone, dont le rire réveille un très ancien souvenir… S’il n’a jamais rencontré auparavant Leila Millar, leurs destins sont liés par une circonstance étrange… Saul Karoo parviendra-t-il à se libérer des fils invisibles tendus par des Parques hostiles? À quel prix devra-t-il se résoudre? Finalement, malgré la répugnance ressentie à l’égard du personnage avili, on se prend à regretter l’intransigeance du destin et à espérer que l’homme accède enfin à la paix. Quitte à trouver la sortie dans un cloaque rarement exprimé aussi crûment. Steve Tesich n’aura décidément rien épargné à son alter ego de papier.
   
   Le libraire de la librairie Charlemagne à Hyères m’avait vendu le livre comme la révélation de l’année écoulée. J’ai trouvé sur youtube trace de l’écho du livre à La Grande Librairie : les libraires chez Bunel encensent cette découverte. Je mentirai en me déclarant aussi emballée. Il m’est arrivé de le sentir trop long, trop bavard… Ce qui n’empêche ce Karoo de surprendre jusqu’à l’ultime page un lecteur prêt à succomber au vœu de tempérance.
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critique par Gouttesdo




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En livre audio
Note :

   Week end passé avec Karoo, cet Ulysse moderne, le personnage magistral de Steve Tesich, lui-même mort subitement, à 54 ans, avant la publication de son roman, lu ici par Thibault de Montalembert de façon très agréable.
   
   Saul Karoo, l'anti-héros américain par excellence, arrivé à la cinquantaine, s'aperçoit qu'il n'a réussi que dans son métier - et encore- mais que par ailleurs, dans sa vie, tout n'est qu'un ratage complet. Divorce, fils adoptif tenu à distance, alcoolisme sans ivresse possible, santé déclinante, solitude, accumulation de névroses. Une prise de conscience s'impose à lui après un dernier travail de réécriture réductrice d'un auteur qu'il admire. Mais même en voulant bien faire, comme en réunissant son fils et sa vraie mère, par exemple, il ne commet que des erreurs et tombe de plus en plus bas. Jusqu'où mènera-t-il sa vie? Dans la dernière partie ce n'est plus lui le narrateur.
   
   Rien ne me conduisait à aimer un tel personnage qui semble tout d'abord n'avoir que des défauts mais je n'ai eu que de la compassion pour lui. Sa lucidité, son humour cynique envers lui-même, ses maladies, ses tares, ses tocs, tout ce qu'il ne peut contrôler, tout ce qui lui échappe de plus en plus et dont il est très conscient, tout cela me l'a finalement rendu presque attendrissant et en tout cas pleine d'admiration pour le style vraiment éblouissant de l'auteur.
   
   J'ai aimé la précision des détails, les références à la tragédie grecque et à ses héros mythiques, la description des États-Unis de ces dernières années, l'humour noir, les épisodes drôles et dérisoires, difficilement oubliables. L'auteur se permet tout, au plus près des réalités quotidiennes. C'est audacieux, désespéré, maîtrisé et surréaliste à la fois. On a parlé de chef d'œuvre - avec raison.
    ↓

critique par Mango




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Script doctor
Note :

   Quel personnage génial que ce Saul Karoo, pour le moins atypique et original : tout d'abord, un homme incapable de s'enivrer, quelle que soit la quantité d'alcool qu'il absorbe, obligé de ce fait de jouer l'ivresse alors qu'il est parfaitement sobre. Obligé également de fuir tout moment d'intimité. Incapable enfin de contracter une assurance maladie.
   
   En plein divorce, il continue d'avoir des contacts réguliers avec sa future ex-femme car ils ont décidé de réussir leur séparation et passent de ce fait leur temps à en parler afin de mener à bien cet objectif. Truculent !
   
   Ils n'ont pas eu d'enfant mais ont adopté un garçon, aujourd'hui adulte, alors qu'il était tout bébé. Du passé de ce fils, Saul connait juste la voix de la mère biologique, qu'il a eue au téléphone au moment de son accouchement, alors que très jeune, elle s'apprêtait à abandonner sa progéniture, pour lui permettre de pouvoir être adopté. C'est cette voix qu'il reconnait dans une vidéo vingt ans plus tard... Car Saul est script doctor, à savoir qu'il passe sa vie à étudier et visionner des scénarios, afin de les réécrire ou d'y faire une coupe sombre, pour en faire des succès. Il décide alors de retrouver cette actrice "ratée" et de réécrire le scénario en lui faisant une place de choix... Une fois remis la main sur cette femme qui s'appelle Leila Millar, il lui présente son fils Billy, sans lui dire que c'est l'enfant qu'elle a dû laisser des années plus tôt, à son grand dam... Et entre ces trois là, le courant passe drôlement bien.
   
   Je me suis littéralement régalée à la lecture de ce roman, d'une incroyable drôlerie, même si la fin l'est beaucoup moins ! Contrairement à certaines critiques, je n'ai pas du tout été agacée ou révoltée par le personnage de Karoo, que d'aucun décrivent comme antipathique alors que je l'ai trouvé au contraire fort sympathique. C'est drôle, enlevé, jouissif. Certains dialogues, notamment ceux au restaurant avec sa femme, sont désopilants.
   
   C'est après avoir lu et adoré "Price" que j'ai entamé la lecture de ce roman, qui restera un de mes gros coups de cœur de l'année 2015.
    ↓

critique par Éléonore W.




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Aimer un personnage antipathique ?
Note :

   Est-ce le défi que s’était lancé Steve Tesich en écrivant "Karoo"? Est-ce une espèce de confession ultime, comme une tentative de rachat – puisque Steve Tesich pratiquait le métier de Saul Karoo, son héros?
   
   Toujours est-il que tout chez Saul Karoo nous porte à le trouver idiot, irritant, antipathique et que, pour autant, confronté aux 600 pages qu’il déroule pour nous raconter sa vie – disons sa fin de vie – on se prend d’intérêt voire de compassion pour lui.
   
   Saul Karoo a dépassé la cinquantaine. Il est en surcharge pondérale notable. Il fume et boit outrageusement. Bref, son avenir serait clairement derrière lui. Son métier ; script doctor pour l’industrie hollywoodienne (vous savez, cette industrie que d’aucuns continuent à qualifier d’art!). Script doctor pourrait consister à rendre intéressant un scénario malhabile. C’est ce qu’on pense mais en réalité il s’agit simplement d’adapter des scenarii aux "attentes" des consommateurs, en clair de raboter les originalités, d’introduire les conventionnelles scènes de sexe, de violence que demande un film susceptible de rencontrer le succès au box – office. D’ailleurs le ton nous en est donné dans le travail qu’il va nous décrire, qu’il va accepter un peu à reculons quand l’abominable producteur Cromwell lui demande d’exercer ses "talents" sur ce qui s’avère être le chef d’œuvre ultime d’un grand cinéaste (ça existe en fait!). Il va y aller, le défigurant sciemment, le massacrant et ce avec d’autant moins de remords que Steve Tesich introduit un paramètre diabolique : Saul Karoo reconnait dans les rushes du film qui lui est soumis la voix d’une actrice de troisième – quatrième série comme étant celle de la mère biologique de son fils Billy adopté vingt ans auparavant. Il n’a entendu cette voix qu’au téléphone il y a vingt ans mais bon, il la reconnait, il en est sûr (nous sommes dans un roman, qui plus est qui tourne autour de scenarii de films!). Il veut donc se racheter, tenter une bonne action – dont il est strictement incapable en vérité puisque tout ce qu’il touche est corrompu, gâté – donner le beau rôle à Leila Millar, la mère biologique de Billy, et rassembler mère et fils. Ça ne va évidemment pas être aussi simple…
   
   Pour le reste ce ne sont qu’épisodes de veulerie sur épisodes de mauvaise foi – assumée – qui franchement n’ont rien pour donner un quelconque crédit au personnage. Et pourtant…
   
   Le roman est long. Des longueurs peut-être, mais surtout le sentiment de lire quelque chose qui sort nettement de l’ordinaire.
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critique par Tistou




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« Mais il ne fait ni l'un ni l'autre. »
Note :

    La cinquantaine, Saul Karoo est un "écrivaillon" comme il se définit lui-même, doué dans le style mais incapable d'invention. Son travail -lucratif- consiste à modifier pour l'industrie du cinéma des scenarii, et parfois de rectifier le montage de certains films afin qu'ils soient plus rentables ce qui lui vaut le surnom de "doc" (le docteur). Karoo, séparé de sa femme, incapable d'exprimer à son fils adoptif les sentiments qu'il éprouve, découvre qu'il est devenu insensible à l'alcool. Cette découverte le plonge dans un désarroi nouveau, il doit sans cesse "faire semblant" d'être ivre pour tenir son rôle, surtout devant son ennemi intime, le producteur Cromwell, qu'il rêve d'envoyer balader mais devant lequel il s'écrase finalement, acceptant même de réparer le dernier film d'un réalisateur qu'il admire plus que tout autre. La projection du film à "réparer" le plonge 20 ans dans son passé, lorsqu'il reconnaît dans un petit rôle de serveuse, le rire inégalable de la mère biologique de son fils. A cet instant, il s’octroie le rôle du démiurge qui va rectifier le destin d'une mère et d'un fils séparés par les aléas de la vie, le seul moyen qu'il entrevoit pour prouver à son fils combien il l'aime.
   "De temps en temps, très rarement bien sûr, on me redonne à retravailler un script qui n'a aucun besoin d'être retravaillé. Qui est très bien comme il est. Qui n'attend plus qu'à devenir un film. Mais les huiles du studio, ou bien les producteurs, ou les stars, ou les metteurs en scène, ont une autre idée sur la question. Je me retrouve alors face à un dilemme moral, c'est parce que j'ai en moi cette petite voix nommée l'homme moral et l'homme moral qui est en moi veut se battre pour ce qui est juste. Il veut défendre ce script qui n'a aucunement besoin d'être retravaillé, ou, du moins, il veut refuser d'être personnellement impliqué de quelque façon que ce soit dans son éviscération.
    Mais il ne fait ni l'un ni l'autre." (p.55)
   

   J'ai emprunté ce livre à mon neveu et je dois dire que sans lui, je n'aurais pas su que ce roman existait. Je ne le regrette pas car voici un roman formidable, au sens strict du terme : terriblement bien ficelé et terriblement dramatique. Des histoires comme celle-ci il n'y a pas beaucoup d'écrivains capables d'en produire, à part peut-être Jim Harrison.
   
    "Nous sortons ensemble. Je titube légèrement, pour les apparences. Je m'appuie sur elle pour me soutenir, en ce qui est l'une de mes meilleures imitations de l'alcoolique notoire.
   Il n'y a pas de rancune entre nous. pas du tout.
   Dehors, il ne fait ni chaud ni froid. C'est le mois de mars, mais on dirait le mois de mai. On est en mai depuis janvier". (p.216)

   
   "Karoo" comme l'indique la quatrième de couverture, raconte l'histoire d'une chute. On en dit trop et pas assez. Karoo qui rectifie les scripts va s’atteler à une tâche interdite : rectifier la vie, rien de moins. Remettre droit ce qui est parti de travers, donner de l'équilibre à une famille amputée. Et le lecteur assiste impuissant au trajet de l'aiguille, la lame, la plume, qui pique d'une couture invisible et presque cruelle, la figure d'une famille écartelée, sorte de Doppelgänger du manteau usé du défunt père de Karoo qui hante les rues de New York comme un épouvantail qui prend vie sur un paria.
   
   Très bon moment de lecture malgré les dernières pages qui m'ont parues moins convaincantes (presque bâclées) au niveau de l'inspiration (ou alors c'est moi qui n'ai pas compris ce qui est toujours possible car je manque de références mythologiques).
   
    Un roman à découvrir dans ce très beau livre des éditions Monsieur Toussaint Louverture

critique par Wictoriane




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