Lecture / Ecriture
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Crime et Châtiment de Fedor Michaïlovich Dostoievski

Fedor Michaïlovich Dostoievski
  Un cœur faible
  Monsieur Prokhartchine
  Crime et Châtiment
  Le joueur
  Les nuits blanches
  Le petit héros
  Le rêve d'un homme ridicule
  Le Double
  L'idiot
  Les Pauvres Gens
  Le sous-sol ou Les Carnets du sous-sol
  Souvenirs de la maison des morts
  Le Moujik Mareï - Le Garçon à la menotte
  Le Crocodile

Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski (Фёдор Михайлович Достоевский) est un écrivain russe, né à Moscou en 1821 et mort à Saint-Pétersbourg en 1881.


Ils ont écrit sur lui:

Joseph Frank
George Steiner

Crime et Châtiment - Fedor Michaïlovich Dostoievski

Fresque mystique
Note :

   Si vous n’avez pas encore lu «Crime et Châtiment» et que vous vous en inquiétez, conservez votre sang-froid et demeurez optimiste : je ne l'ai moi-même achevé que quelques jours après mon entrée officielle dans ma quarante-sixième année.
   
   Il faut dire que, avec son image à la fois mystique et sensuelle, dans la droite ligne de la tradition slave, Fédor Dostoievski a de quoi faire peur. Qui pis est, le malheureux avait, tout comme notre Victor Hugo national, une faiblesse accentuée pour les développements et digressions philosopho-religieuses qui atteignent leur summum dans «Les Frères Karamazov» Ca et les patronymes russes si pittoresques mais dotés de rallonges multiples ont fait fuir plus d’un lecteur pourtant bien résolu à «aller jusqu’au bout» de Dostoievski. La voie du succès littéraire est jalonnée d'injustices ineptes.
   
   Je parle d'injustice car, si l’on observe «Crime et Châtiment» d’un point de vue purement technique, on ne peut que s’incliner devant l’impeccable rigueur de la construction. Aucun détail n’y est superflu, un personnage qui nous apparaît «de trop» dans la première partie s’avère en fait essentiel au bon fonctionnement de la troisième, le discours à la fois philosophique et social de Raskolnikov est tout, sauf fumeux, en un mot, si disparates qu’elles se présentent parfois, toutes les pièces du puzzle s’imbriquent au millimètre près.
   
   Certes, on peut tiquer devant le goût mélodramatique de l’époque dont Dostoievski, qui publiait en feuilleton, était évidemment tributaire. Mais la nécessité de pousser le lecteur à acheter «la suite au prochain numéro» est aussi l’une des forces du roman : sans ce besoin, le romancier n’aurait sans doute pas organisé ses scènes de façon à laisser presque toujours le lecteur sur sa faim.
   
   L’épilogue et la «rédemption» du héros laissent aussi à désirer – enfin, c’est mon avis. Mais l’idéologie religieuse de Dostoievski s’inspirant bien entendu du principe chrétien : «Souffrez et il vous sera pardonné» me rend sur ce plan fort peu objective, voire facilement exaspérée, je tenais à le préciser.
   
   L’intrigue est à la fois très simple et très complexe. Raskolnikov, jeune étudiant d’une intelligence certaine et même brillante mais de complexion indéniablement caractérielle, se détache de ses études et, au lieu de chercher à les payer en travaillant en parallèle en tant que précepteur ou traducteur occasionnel, comme son ami Razoumikhine, s’enferme peu à peu dans son monde et se pose la question suivante : le meurtre d’un être mauvais, pervers, fourbe, parasite et inutile peut-il se justifier par les bienfaits éventuels que la disparition de cette personne apporterait à plus malheureux qu’elle? Et, par extension, tout est-il permis en ce bas monde si l'intention est bonne?
   
   Pendant ce temps, Raskolnikov apprend que sa sœur, Dounia, se décide à épouser un homme qu’elle n’aime pas, Piotr Petrovitch Loujine, afin d’échapper à une situation de gouvernante chez autrui et de garantir du même coup l’avenir de sa mère et aussi les études de son frère.
   
   Dans la fièvre de ses idées et dans la rage de son orgueil, il se rend chez une vieille usurière chez qui il avait déjà déposé un «gage» afin de reconnaître les lieux et l’assassine à coups de hache. Le hasard – encore lui – le force à tuer également la sœur de sa victime, Elisabeth, qu’il prétendait pourtant délivrer la première de la tyrannie de la vieille femme.
   
   De fil en aiguille et même si Raskolnikov, par une chance inouïe (on serait tenté d’écrire la chance du débutant), échappe aux recherches de la Police, la mécanique s’emballe. Bien loin de se sentir délivré et heureux, bien loin de se sentir l’un des ces hommes «extraordinaires» qui, selon lui, ont le droit de tuer pour le bien de l’Humanité, Raskolnikov s’enfonce de plus en plus dans la détresse morale et l’insatisfaction.
   
   En arrière-plan apparaissent une foule de personnages : l’ivrogne et père indigne, l'ancien fonctionnaire Marmeladov, qui a laissé sa fille, Sonia, se prostituer et se mettre «en carte» pour que mange toute sa famille ; Catherine Ivanovna, seconde épouse, puis veuve de Marmeladov (lequel se suicide en se jetant sous les pas d’un cheval de fiacre), qui finit par perdre la raison après l’enterrement mémorable de son époux ; le prétendant de Dounia, Pierre Petrovitch Loujine, l’un des «salauds» les plus terribles et les plus tartuffards de toute la littérature ; l’exubérant et intègre Razoumikhine, ami et condisciple de Raskolnikov, qui finira pas épouser Dounia ; l'énigmatique Porphyre Petrovitch, juge d’instruction très tôt persuadé de la culpabilité de Raskolnikov et à qui Harry Baur prêta jadis sa silhouette monolithique dans le film de Pierre Chenal ; Lebeziatnikov, le socialiste utopiste, exaspérant mais foncièrement honnête et qui aime en secret Sonia Marmeladov ; et Sophie Semionovna, justement, la fille de Marmeladov, la «fille perdue» qui tombera amoureuse du héros si tourmenté de Dostoievski et le suivra au bagne. Sans oublier le personnage d’Arcady Svridigailov, ex-escroc, ex-tricheur professionnel, propriétaire terrien qui avait failli «perdre de réputation» la sœur de Raskolnikov et qui, toujours amoureux d’elle, se suicide tout à la fin du roman lorsqu’il comprend qu’elle ne l’aime pas et ne l’aimera jamais.
   
   Oui, on se suicide beaucoup chez Dostoievski. Mais cela passe à peine pour une marque de faiblesse. C'est plutôt l'aboutissement d'une quête quasi mystique - en tous cas, je l'ai ressenti comme tel.
   
   Quand on sait que Dostoievski travaillait sans plan pré-établi, conservant les grandes lignes de son intrigue uniquement dans sa tête et avançant à coups de petits dialogues griffonnés sur ses carnets, on ne peut que rester ébloui par le résultat ainsi obtenu. Par sa concision, par l’ampleur des questions qu’il soulève cependant et par la puissance des personnages, «Crime et Châtiment» est un grand livre. Et si vous ne deviez lire qu’un seul roman de Dostoievski, ce serait lui qu’il faudrait choisir. Sans hésitation.
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critique par Masques de Venise




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Décortiquer un personnage
Note :

   A défaut de profiter des vacances pour réviser ses classiques, on peut toujours en découvrir. Les grands romans russes font un peu peur et c'est vrai qu'il faut les mériter. L'errance de Raskolnikov dans les bas-fonds de Saint-Pétersbourg, après ce crime qu'il avait selon lui le droit de commettre, ne va pas sans longueurs. Mais Dostoïevski, comme Gontcharov avec Oblomov, ne peut abandonner un personnage sans l'avoir entièrement décortiqué, sans l'avoir examiné sous toutes les coutures. Cet examen, plus que par l'analyse psychologique, passe par le dialogue: c'est au cours des conversations qu'il mène avec les divers protagonistes de l'histoire que Raskolnikov se dévoile.
   Conséquence de ce procédé, le roman accumule les phases statiques, les scènes au sens théâtral, et fige les acteurs, ce qui se retrouve un peu, me semble-t-il, dans les romans de Kafka.
   Mais au bout de ce lent dévoilement se trouve la récompense donnée au lecteur: un épilogue admirable qui raconte la rédemption et l'élévation de Raskolnikov, une fin qui, comme l'éloge funèbre rendu à Oblomov dans le roman de Gontcharov, porte l'œuvre à des sommets insoupçonnés. Ce qui fait qu'un classique est un classique, en somme.
                          
   Curiosité. "Habituellement peu fréquenté, le boulevard à cette heure torride (il était une heure de l'après-midi environ) se trouvait tout à fait désert" (p. 88). Heure torride ? 33 degrés peut-être...
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critique par P.Didion




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Délire passionné
Note :

    Présentation de l'éditeur
   
   Je choisis de ne pas la mettre. Bon, je me doute que ça ne spoile pas beaucoup de choses pour qui connaît un peu l'histoire, mais c'est un moment important et je suis contente de ne pas l'avoir lu avant qu'il n'arrive. Pour savoir de quoi ça parle, va falloir lire mon billet. Pauvre de vous!
   
   Commentaire
   
   En fait, je veux lire ce roman depuis que j'ai lu "Le maître des illusions" parce que j'avais lu un commentaire qui disait qu'il y avait une vague inspiration venant de là. Il a quand même fallu quoi... 17-18 ans pour que ça se concrétise. Ça ne me rajeunit pas hein!
   
   Me voilà donc devant mon ordinateur à me demander ce que je vais bien pouvoir dire. Parce que cette lecture, ça a été une expérience, avec ses hauts et ses bas. J'ai de la difficulté à me faire une tête, en fait. Comme je n'ai rien présenté du tout, je vous dirai en gros que "Crime et châtiment", c'est Raskolnikov, étudiant sans le sou, vivant aux crochets de sa mère et de sa sœur Dounia, à St-Petersbourg dans les années 1860. C'est une époque de grands bouleversements et Rodion (ça, c'est Raskolnikov) se laisse prendre au jeu des idées et des théories nouvelles qui affleurent et commet un meurtre. Une vieille usurière, méchante et veule, qu'il veut voler pour se sortir de la misère et cesser de dépendre de sa famille. Mais aussi pour tester. Pour prouver qu'un être extraordinaire peut tuer "un pou" et être au-dessus de la morale. Mais rien ne va se passer comme prévu et Rodia (Rodion, Rodia... c'est pareil), être intelligent mais aussi passionné et caractériel, s'enfonce dans une spirale de pensées et d'actes insensés.
   
   Je n'avais jamais lu Dostoïevski et pour une raison incomprise de ma petite personne, j'avais en tête de le comparer à Tolstoï, probablement parce que ce sont les deux auteurs que j'associe le plus à la Russie. Et parce qu'il y a des "et" dans leurs titres (Guerre et paix, crime et châtiment... vous voyez le principe. Il ne m'en faut pas beaucoup, parfois). Entendons-nous tout de suite, Dostoïevski n'est pas Tolstoï et vice versa. Pas de saga sur plusieurs années ici, mais deux semaines, deux semaines de folie où Rodia sombre dans un délire théorique et meurtrier. Délire qui s'épaissit encore quand il réalise qu'il est loin d'être Napoléon (ou un homme extraordinaire) vu que tout a si mal tourné. Nous le suivons dans sa folie, dans son cheminement. J'ai été secouée par ses idées, choquée par son manque de remords mais parfois emportée par son exaltation. Parce que c'est souvent étonnant cette écriture, délire passionné qu'il tourne et retourne, parfois un peu répétitif, mais truffé de phrases éclatantes, qui m'ont parfois coupé le souffle. Il m'a rappelé certains héros de Zweig par moments (bon... en quand même plus désaxé hein... sa logique n'est pas ma logique. Vraiment pas), mais entendons nous que presque 600 pages à planer sur ce souffle fou, c'est parfois un peu long. J'ai eu des moments de découragement devant l'apparente inertie de Rodia, devant son indifférence, j'ai eu le goût de le secouer. En regardant rétrospectivement (après avoir lu un peu sur l'époque et le contexte aussi), je reconnais l'importance des scènes, des personnages et même leur signification (des fois... j'ai appelé à l'aide, j'avoue) mais sur le coup, délire sur délire, c'est parfois vraiment oppressant. C'est que tout le monde est exalté dans ce roman! J'ai parfois eu du mal à trouver mes repères, à trouver à quoi m'accrocher. Surtout que je n'ai compris que certaines motivations sur le tard. Je ne suis pas toujours rapide, que ce soit dit.
   
   Certaines confrontations sont géniales (Rodion / Porphyre, Rodion /Svidrigaïlov, Rodion/Loujine - quel être répugnant), le jeu du chat et de la souris angoisse. La scène du dîner d'enterrement est à la fois d'un comique et d'une noirceur terrible. À ce point que j'étais physiquement mal à l'aise à sa lecture. La lecture de "la résurrection de Lazarre" m'a aussi vraiment troublée, sans que je comprenne pourquoi sur le moment. On sent derrière les envolées philosophiques et aussi la critique d'une société mouvante, qui se cherche, quelques années après l'abolition du servage. Chaque personnage apporte quelque chose et sert un but précis de l'auteur. St-Petersbourg, ville faite de contrastes, construite sur des marais est aussi presque un personnage du roman. La scission entre les quartiers riches et les quartiers pauvres, entre le vrai et le clinquant, tout est apparent et révélateur. Il m'a été toutefois difficile de m'attacher (à part à Razhoumikhine et à Sonia) à ces personnages. Rodia est tellement dérangé et plein de complexité (il a de bons côté, quelques bonnes intentions, le bougre... mais disons qu'à ce moment de sa vie, il les cache bien) qu'il m'a été difficile de le cerner et de l'apprécier avant la toute fin. Cette finale m'a d'ailleurs un peu surprise car elle tranche un peu avec la noirceur du roman. C'est un peu rapide selon moi. Étonnant.
   
   Je ne dis pas avoir tout compris. À maintes reprises, je me suis dit: "Tiens, je pense que c'est une image significative" mais j'aurais été bien en peine de dire ce qu'elle signifiait. Une lecture qui m'a demandé beaucoup d'implication mais qui m'a portée dans un tourbillon vertigineux de pensées et de passion à certains moments... mais à laquelle j'ai dû m'accrocher à d'autres. Mais je garderai un souvenir positif, une image de densité émotionnelle, de culpabilité et de folie, de descente aux enfers et d'exploration d'une âme humaine tourmentée et complexe.

critique par Karine




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