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Énigmes et Complots. Une enquête à propos d'enquêtes de Luc Boltanski

Luc Boltanski
  Énigmes et Complots. Une enquête à propos d'enquêtes

Énigmes et Complots. Une enquête à propos d'enquêtes - Luc Boltanski

Crimes de papier sous la loupe du sociologue
Note :

   "Le principal outil de la sociologie est l'enquête". Or le sociologue partage avec le policier — dans la fiction comme dans la réalité — cette pratique de l'enquête. Dans cet essai passionnant, largement écrit à la gloire de la littérature anglaise de la première moitié du XXe siècle, Luc Boltanski s'intéresse d'abord au roman policier, avec comme modèle anglais la série des Sherlock Holmes, puis comme modèle français celle des Maigret à partir de 1931. Entre temps est né le roman d'espionnage, puisque le modèle qui s'impose est "39 marches" de John Buchan paru au cours de la Grande Guerre. Ce nouveau genre illustre ce qu'on a appelé "la théorie du complot", jailli comme spontanément des premières décennies de la Guerre froide. Le triomphe du roman policier n'a pu se produire que dans un contexte précis : l'existence d'un État solidement bâti et administré, comme il s'en trouve en Angleterre et en France quand Conan Doyle puis Simenon ont écrit leurs œuvres. Le triomphe du roman d'espionnage, lui, se produit quand la paranoïa est reconnue par la psychiatrie puis intéresse l'historien américain Hofstadter auquel font référence les études sur les "théories du complot". Hier encore la sociologie elle-même a pu se laisser contaminer par ces théories ; mais sous l'effet des avertissements de Karl Popper (1945) la recherche sociologique a veillé à se prémunir. Le salut de la discipline a été amorcé par la théorie de l'habitus (Bourdieu), ainsi que par l'analyse des réseaux ou bien encore le "linguistic turn" venu des universités américaines.
   
    L'amateur de romans policiers se réjouira de la première partie du livre. Au-delà de ce qui fait le genre littéraire —le retour à l'ordre public et social qui était menacé par le criminel— Boltanski montre en quoi différent les romans de l'auteur anglais et de l'auteur francophone. Sherlock Holmes est un détective et non un policier ; son statut socialement supérieur en fait un personnage typique de la société edwardienne, avec des préjugés contre les femmes et les étrangers. Il entre en action pour empêcher la déstabilisation de la société par les intrigues de Moriarty. La police ne dispose pas de sa vision large et doit respecter des contraintes légales dans son action. Il est un super-héros d'essence aristocratique. Jules Maigret au contraire est un policier obéissant à sa hiérarchie, qui garde pour lui les critiques qu'il pourrait lui adresser, qui enquête principalement sur des crimes survenus dans les classes moyennes d'une France républicaine. Il est à leur image, amateur de tabac, de cuisine traditionnelle et de bons vins. Leur point commun est de ne pas avoir d'enfant, mais pour des raisons différentes. L'anglais parce qu'il ne saurait assumer sa paternité à cause de son style de vie instable ; le français parce qu'il est tout entier un fonctionnaire dévoué à sa tâche. "La passion du sexe et la passion de l'argent" sont absentes de la vie de Maigret.
   
    Après le roman policier, le roman d'espionnage. Avec l'œuvre précitée de Buchan puis avec celle d'Eric Ambler —"Au loin le danger" (1937)— l'État est confronté à une menace d'une tout autre gravité que dans les romans précédents. Le complot qu'il vienne de l'extrême-droite ou de l'extrême-gauche vise à une subversion complète de l'État de droit. Pour "39 marches", Buchan a trouvé son inspiration dans les "Protocoles des Sages de Sion", ce fantasme du complot mondial juif qui est un faux fabriqué à Paris en 1897 ou 1898. "Ce texte fut écrit en français par un activiste antisémite travaillant pour un agent de la police secrète de la Russie tsariste — l'Okrana— qui résidait à Paris... Il fut traduit en russe et publié pour la première fois en Russie en 1905..." Mais le faussaire n'avait pas tout sorti de son imagination. "Les principaux arguments mis dans la bouche des prétendus dirigeants du complot juif international étaient en fait empruntés à un pamphlet contre Napoléon III…" Il s'agissait d'un opposant qui avait publié en 1864 un brûlot contre l'empereur sous le titre inattendu de "Dialogue aux Enfers entre Machiavel et Montesquieu"! Avec Eric Ambler le récit ne s'inspire plus d'une paranoïa d'extrême-droite comme chez Buchan, mais il fait sienne une vision de gauche alertant sur la menace que fait peser sur la paix un complot d'intérêts pétroliers. Les hommages de Boltanski à ces romans pionniers du genre passent aussi par "L'agent secret" de Joseph Conrad (1907), par "le Ministère de la peur" de Graham Greene (1943), avec séances de spiritisme et espions nazis, et par "1984" de George Orwell (1948) où "le complot est l'État".
   
    Voila donc un ouvrage de sociologie qui consacre une place importante au genre policier et à ces romans d'espionnage où l'enquête peut aller jusqu'à la paranoïa et verser dans la théorie du complot. La sociologie contemporaine, comme l'explique Luc Boltanski, a su se prémunir contre de telles interprétations délirantes qui ont pu jadis avoir cours.

critique par Mapero




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