Lecture / Ecriture
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Les immortelles de Makenzy Orcel

Makenzy Orcel
  Les immortelles
  L'ombre animale

Makenzy Orcel est un écrivain haïtien, né en 1983.

Les immortelles - Makenzy Orcel

Mention Excellent
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
   Contre le plaisir de son corps, une prostituée de la Grand-Rue à Port-au-Prince demande à l'un de ses clients, un écrivain, d'écrire l'histoire des prostituées disparues dans un des séismes que le pays a subis. L'une d'elles se prénommait Shakira, fille d'une vendeuse de bibles, passionnée par Jacques Stephen Alexis, le grand écrivain haïtien, éprise de liberté et que la narratrice principale garde sous sa protection. Shakira devient la prostituée la plus convoitée de la Grand-Rue jusqu'au tremblement de terre.
   
   Texte puissant à divers intervenants : l'écrivain, la prostituée qui raconte, Shakira qui ne peut aimer sa mère et justement, sa mère. Makenzy Orcel réussit le tour de force de parler crûment de sexe, d'amour, de mort, de pauvreté, de liberté avec une poésie incroyable. Son roman est à la fois violent et tendre, cruel et beau. En fait, ce bouquin m'a tellement remué que je crains de ne dire que des banalités. J'ai peur que mon billet ne soit pas à la hauteur de ce que j'ai ressenti et des qualités d'écriture de l'auteur.
   
   Makenzy Orcel ne fait pas dans la pute heureuse et épanouie. Celles de la Grand-Rue, quand bien même elles auraient choisi ce travail, subissent toutes la journée les clients, la saleté, les voyous, la misère, le sordide. Des femmes qui livrent leurs corps totalement et qui malgré tout tentent de garder une part de secret :"En fait, mon nom importe peu. Mon nom c'est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s'en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s'en vont comme si de rien n'était. C'est tout." (p.19)
   
   Le texte est fort : "Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s'il le faut pour te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d'aboyer comme une chienne, d'être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu'avec leur argent ils peuvent même arriver à saisir l'immense infini qu'est le cœur d'une femme." (p.65)
   L'auteur ne fait pas de périphrases ou de longues digressions. Le style est direct : phrases courtes, mots de vocabulaires simples voire familiers. Il va au plus court. Malgré cela -ou grâce à cela-, ce texte est poétique : "La poésie n'est pas censée comprendre. Seulement sentir. Sentir jusqu'à pleurer ou vomir." (p.25) L'auteur reprend des phrases ou des formules dans divers chapitres, un peu comme le refrain d'une chanson ou d'un poème et ce qui aurait pu être répétition est rappel et insistance sur ces propos, qui permettent également de toujours savoir à qui l'on a à faire en tant que narratrice. La forme aide aussi à croire à ce que j'appelle la poésie du texte. Les paragraphes font une demi-page pour la plupart, aérés. Et comme toujours chez Zulma, le livre-objet est irréprochable.
   
   En plus de tout cela, j'ai pu apprendre qui était Jacques Stephen Alexis (que je n'ai jamais lu) et Grisélidis Réal la dédicataire du livre, une prostituée-écrivain. Ne me reste plus maintenant qu'à lire l'un et l'autre pour parfaire ma culture.
   
   J'espère sincèrement vous avoir donné envie de lire ce petit livre de Makenzy Orcel, j'ai sûrement omis plein de choses que je voulais en dire, mais que vous trouverez vous-mêmes dès que vous aurez lâché le livre que vous lisez actuellement au profit des "Immortelles":"La Grand-Rue n'est plus ce qu'elle était. Mais nous, on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grand-Rue. Nous sommes les immortelles." (p.43)
    ↓

critique par Yv




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Fleurs des ruines
Note :

   Ce premier roman ne manque pas d'originalité. Makenzy Orcel, jeune auteur haïtien, égrène en de courts textes poético-tragiques les voix des prostituées disparues lors du séisme du 12 Janvier 2010. Une tenancière anonyme — "une pute n'a pas de nom pour les clients"—, raconte à l'écrivain, également sans nom, en échange de son corps, leur vie avant "la chose" : à lui de trouver, par empathie, la formulation juste pour "rendre vivantes, immortelles" autant Géralda qu'Emma, Fedna, Shakira surtout, "la pute la plus belle et la plus courtisée…» Sexe et religion, agonie et amour entremêlés au delà de toute morale, M.Orcel rend hommage à ces filles de joie, corps à vendre et cœurs attachés…
   
   Pragmatique, lucide, la prostituée se vit comme une "charogne, une chienne" payée pour donner du plaisir aux clients, "ces bêtes immondes", sans se poser de questions : "une prostituée n'est pas faite pour réfléchir", et "n'a pas le temps de tomber amoureuse": "l'oppressé souffre, l'oppresseur jouit". Mais tout a changé pour elle il y a douze ans, quand elle a accueilli cette gamine de douze ans, Shakira. Fuyant sa mère, bigote soumise aux violences paternelles, ivre de liberté, elle croyait qu'être prostituée c'était être libre… Tandis qu'elle agonise sous les décombres elle charge la tenancière de retrouver son fils… Cette mère de substitution culpabilise : elle a appris à Shakira à "bien putasser", mais elle a échoué à "offrir bien", à aider Shakira à réussir, elle qui aimait tant "ces putains de livres" que la maquerelle jugeait nuisibles à une prostituée : écrits par "des déglingués, ces grands écrivains" et juste bons "pour ceux qui n'ont rien à faire". Au lendemain de la tragédie, sans espérance à attendre des "racontars" de la religion, de ce Dieu sauveur ou vengeur selon l'intérêt de chacun, le goût de l'échec, l'amertume du chagrin torturent cette voix abandonnée. Pourtant le séisme l'a transformée en lui révélant la force de l'amour maternel d'une prostituée pour son "caca-sans-savon", son enfant de père inconnu ; en la sensibilisant au pouvoir de l'écriture car "les personnages des livres ne meurent jamais".
   
   Makenzy Orcel s'emploie joliment à arracher à l'oubli les putes de la Grand-Rue. Qu'il en soit de même pour son premier roman!
    ↓

critique par Kate




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Entre drame et horreur
Note :

   J’ai toujours eu quelques soucis avec les œuvres qui magnifiaient le quotidien des prostituées. Dans "Les immortelles", non seulement on veut nous faire passer ce genre de situation pour quelque chose de somme toute normal et presque héroïque, mais en outre c’est pour mettre en évidence le drame de Haïti au lendemain du grand séisme qui a ravagé la ville de Port Aux Princes.
   Pauvre Haïti à qui rien ne sera épargné et qui assurément ne mérite pas ces avalanches de catastrophes, soit dit en passant…
   
   En outre, l’ouvrage, court, se présente sous une forme inusitée, plutôt elliptique ; de courts paragraphes relatant la vision ou les pensées de certains des intervenants qui parfois ne font qu’un quart de page. Ça en fait un ouvrage dont on tourne très vite les pages et que j’ai eu du mal à trouver réellement passionnant.
   
   Le séisme et l’après-séisme, la vie courante à Haïti, sont traités du point de vue de prostituées, notamment de la narratrice principale qui a demandé à un client, écrivain de son état, de la payer en écrivant ce qu'elle va lui raconter de son quotidien avant et après séisme. On a donc droit à sa voix à elle, à celle de l’écrivain-client, à celle d’autres prostituées dont notamment celle de Shakira, la jeune protégée de notre narratrice, au curriculum vitae qui sort de l’ordinaire et sur la tête de qui s’est écroulé un immeuble.
   
   J’avoue : j’ai eu du mal. Mais en une heure trente –deux heures chrono, c’était terminé. C’est moins que les douze jours que la pauvre Shakira a passé à expirer sous les décombres de l’immeuble …
   
   "Il fallait à tout prix raconter quelque chose, n’importe quoi, pour ne pas piquer une crise. Une attaque foudroyante qui m’exploserait la cervelle. Ce n’est pas encore la fin de l’histoire. Mais il faut qu’on s’arrête ici. Toutefois, je tiens à te remercier, l’écrivain, d’avoir accepté de l’écrire, alors que moi je la racontais. Je sais que j’ai été d’une telle idiotie en me levant de temps en temps pour aller pisser, pleurer, me moucher ou refaire mon maquillage – tu sais, vieux trucs de pute -, mais surtout en empiétant parfois, presque de façon méchante, sur ta liberté d’écrivain."

critique par Tistou




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