Lecture / Ecriture
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Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

Le sermon sur la chute de Rome - Jérôme Ferrari

Le Goncourt 2012 ? Oui
Note :

   Rentrée littéraire 2012
   
    "Pour qu’un monde nouveau surgisse, il faut d’abord que meure un monde ancien"
   
   Hayet referme la porte du petit appartement occupé pendant huit ans, au dessus du bar dans lequel elle travaille comme serveuse. Et puis elle disparait… Définitivement, sans avoir prévenu personne… Marie-Angèle, la patronne du bar, qui se reposait entièrement sur elle et qui n’a pas du tout envie de reprendre du service, passe donc une annonce pour donner le bar en gérance. Elle trouve preneur mais à chaque fois le malheur s’abat sur les tenanciers, comme si une malédiction divine les poursuivait. L’harmonie est en effet toujours de courte durée, jusqu’à ce que Mathieu et Libero, deux amis mais surtout deux enfants "du pays", ou du moins qui adorent ce village de Corse où ils viennent l’été, alors qu’ils font des études de philosophie à Paris, décident de reprendre et de s’investir dans l’affaire.
   
   Je tiens enfin mon coup de cœur de la rentrée littéraire 2012, en liste en prime pour le Goncourt que j’espère bien qu’il va décrocher. Ce texte est en effet de toute beauté. La construction narrative est sublime, le récit démarre par la description de Marcel, le grand père de Mathieu, observant une photo de famille. La beauté de l’écriture n’a d’égale que la pureté du style et on rentre d’emblée dans cette tragédie "grecque". Avec en arrière plan la référence sublime au sermon qu’a prononcé Saint Augustin en 410 suite à la chute de l’empire de Rome, sermon prononcé à plusieurs reprises pour tenter d’apaiser la détresse de ses condisciples suite au sac de la ville, avec comme message "Le monde est comme un homme, il nait, il grandit, il meurt". C’est ce que tente de nous prouver avec brio Jérôme Ferrari, à travers la vie de plusieurs générations d’hommes et de femmes, sur fond de guerres mondiales, dans un coin perdu de Corse, lieu d’un drame à quasi huit clos, puisqu’il se tient pour ainsi dire dans un petit bar de campagne, malgré les références aux combats et aux drames engendrés par la guerre. Un récit bref, mais intense, puissant, un roman de grande qualité qui d’une histoire somme toute banale fait un récit somptueux. Un roman en grande partie philosophique aussi, qui invite à réflexion, à travers le destin tragique de personnages somme toute ordinaires.
   
   Après l’avoir refermé, je me suis précipitée à la bibliothèque emprunter les autres livres de cet auteur brillant, d’autant que j’ai vu qu’ils ont des notes de critiques élogieuses sur le site.
   
   "Et c’est ainsi qu’au nom d’un avenir aussi inconsistant que la brume, il se privait de présent, comme il arrive si souvent, il est vrai, avec les hommes"

   
   
   Prix Goncourt 2012
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critique par Éléonore W.




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Effondrements
Note :

   Soit la Corse vue par Ferrari, "criante de vérité", avec chants polyphoniques, "office des ténèbres du Jeudi saint", mâles bergers bourrus et saucissons secs — à quoi s'oppose la fête touristique sur le littoral — alcool, sexe et drogue. Soit Paris, métropole lointaine et grise, capitale d'un empire qui s'est effondré autour de 1960. Et deux étudiants corses en master à Paris-je ne sais plus le numéro. L'un (Matthieu) choisit Leibniz pour son mémoire. L'autre (Libero) Augustin et ses sermons sur la chute de Rome. "Il fallait (…) se réfugier dans les déserts arides de la métaphysique, en compagnie d'auteurs dont il était exclu qu'ils attirent un jour la souillure de l'intérêt journalistique." Mais la quête de pureté s'essouffla et leur carrière philosophique s'arrêta tout net après le master. Une fois disséqué "La Cité de Dieu", Libero se dégoûta de l'évêque d'Hippone : "Il ne voyait plus en lui qu'un barbare inculte, qui se réjouissait de la fin de l'Empire parce qu'elle marquait l'avènement du monde des médiocres et des esclaves triomphants dont il faisait partie..." Libero et Matthieu feront leur retour en Corse comme des Juifs leur montée vers Israël. Leur Terre Promise sera un rude village de montagne, pays de leurs racines, et leur Temple un bar en déshérence.
   
   Passons au roman familial. L'alpha et l'oméga du récit c'est une photo prise à l'été 1918 où figurent la mère les frères et les sœurs de Marcel Antonetti, né plus tard, après le retour du père prisonnier de guerre. Marcel grandit, et l'autre guerre survient. Il s'engage dans l'armée puis, avant de partir pour l'AOF finissante, il se marie. Jacques naît en Afrique ; sa mère meurt en lui donnant la vie. Plus tard, Jacques épousera Claudie, la cousine avec qui il a été élevé ; ils donneront naissance à Aurélie et Matthieu. Le roman joue donc sur quatre générations. Particulièrement sur les relations complexes entre Marcel et son petit-fils Matthieu. Marcel, après une carrière qu'il estime ratée (drôle de guerre, intendance, administration coloniale) alors que son beau-frère s'est réellement battu (ligne Maginot, Dien Bien Phu, Algérie), a reporté son agressivité vicieuse sur le petit-fils. À cette fin, il finance la reprise du bar corse par les deux jeunes philosophes en rupture de cursus universitaire, en souhaitant l'échec de l'affaire, l'échec du petit-fils. Contrairement à ce que certains lecteurs pourraient s'imaginer, Matthieu et Libero n'ouvrent pas un café philosophique dans l'île de beauté! Loin de l'échec des gérants précédents, l'établissement connaît une fortune rapide grâce à d'aguichantes serveuses. Si un drame survenait à cause d'elles, à cause des désirs qui explosent, "ébats sataniques…", à cause des jalousies, "pourrissement interne", ce pourrait être le triomphe de Marcel Antonietti... Or Libero a acheté un revolver.
   
   L'échec de l'Empire c'était déjà, en trois fois plus épais, "L'Art français de la guerre" du Goncourt 2011. Même dans l'œuvre de Ferrari le thème de l'échec de toute entreprise humaine n'est pas nouveau : on l'a vu se développer dans "Un dieu un animal" (où déjà le héros corse tarde à ouvrir la lettre d'une amie laissée sur le continent avant de rater sa reconquête). Pour bien insister, Ferrari duplique ce thème de l'échec avec le naufrage des aventures sentimentales d'Aurélie, la sœur de Matthieu, tout en créant un autre lien avec saint Augustin. Les fouilles archéologiques en Algérie dans la ville dont Augustin fut évêque, ne donnent rien qu'une éphémère liaison amoureuse avec un moderne Massinissa, à laquelle elle met un point final en nouvelle Sophonisbe — sans l'issue fatale de la pièce de Corneille. La "chute de Rome" du sermon du vieux sage est ainsi la métaphore de tous ces échecs : on renonce à compter les mots et expressions qui annoncent la catastrophe... Échecs des personnages du roman — succès dans l'écriture qui évite la monotone chronologie. Il faut dire et redire le brio du texte, souligner l'excellence grammaticale du style, la qualité du vocabulaire à l'écart des mots exotiques ou surannés qui obligeraient à consulter le dictionnaire.
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critique par Mapero




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Rien d’original, rien de neuf
Note :

   En dépit de ce titre austère, je ne pensais pas qu’Actes-sud faisait dans la littérature de prédication, et ce titre devait à mon sens, être humoristique ou lu au second degré.
   
    C’est un roman d’éducation bien classique qui se joue là. Deux jeunes gens Corses, l’un Libéro, né et élevé en ce pays, l’autre Matthieu, dont ce sont les origines, et qui n’y passe que des vacances, sont amis et suivent un cursus universitaire de philosophie à Paris.
   Pendant ce temps Marcel, un homme âgé, le grand –père de Matthieu, se penche sur son triste passé. Dernier enfant d’un couple déjà bien pourvu, né d’un père revenu mal en point de la Grande Guerre, il a toujours souffert de malchance, d’ulcère, de mélancolie, ainsi que de deuils successifs.
   Les deux jeunes gens abandonnent la philo après leurs masters. Matthieu a travaillé sur Leibniz et Libero sur Augustin. Ils décident de reprendre le bar de Marie-Angèle, dans le petit village Corse que connaît bien Libero. Ce bar n’arrive pas à être correctement géré depuis que la fidèle servante l’a quitté une nuit sans explication.
   Avoir envie de tenir un bar peut sembler curieux, lorsque l’on a suivi un cursus de philo. Cependant, ce n’est pas rare de voir des étudiants de philo désabusés s’orienter vers des destins particuliers. Matthieu suit les préceptes de Leibniz "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles" il n’en retient que l’aspect "cliché". Libero, lui, est avide d’agir, d’avoir affaire à la matière concrète, à la vie.
   Les deux amis doivent gérer une équipe disparate : un guitariste vantard et obscène qui anime les soirées musique, une serveuse en chef, qui a l’habitude se prostituer, d’autres serveuses qui attirent les clients mais ne tardent pas à poser des problèmes, des habitués qui viennent se saouler et chercher des filles. Sans compter d’autres personnages qui compliquent tout… notamment Marcel qui a permis à Matthieu d’ouvrir le bar, juste par malignité, semble-t-il.
   On sait dès l’entrée que cela va mal se terminer. Que ce modeste établissement de boissons est promis à la déchéance "au pillage et au sang". Sauf pour Aurélie la sœur, partie faire des fouilles à Annaba l’ancienne Hippone, pour y retrouver des vestiges de la cathédrale d’Augustin.
   
   Le sermon sert d’ouverture à la plupart des chapitres. "Ce que L’homme fait, l’homme le détruit" ; "car dieu a fait pour toi un monde périssable et tu es toi-même promis à la mort» ; "où ira-tu en dehors du monde?" Dit à voix haute par Bossuet ça aurait sûrement de l’allure, et même par Augustin pourquoi pas? Ici cela tombe un peu à plat.
   
   Comparer la faillite tragique du bar avec la chute de Rome, ne donne pas, à mes yeux, de grandeur ni de signification supplémentaire à l’issue malheureuse de l’entreprise des deux jeunes gens trop idéalistes. Au contraire, cela gâche l'affaire! les personnages vont nous paraître vite stéréotypés : Matthieu est trop candide, Aurélie est trop parfaite, Colonna trop méchant, Virgile trop fruste... tout le monde est trop quelque chose...
   
   Pour apaiser ses amis chrétiens Augustin leur dit que la chute de Rome n’est pas la fin du monde. Puis que c’était prévisible, car dieu bâtit sur du sable…!
   Pas nécessaire d’en passer par Dieu. Valéry disait au sortir de la Grande Guerre "Nous autres civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles… nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie» et autres considérations guère différentes de celles d’Augustin. Sauf qu’il nous fait grâce du jugement dernier et de la miséricorde divine.
   
   A part le sermon d’Augustin, le récit est construit de façon classique. Une narration vigoureuse, des descriptions soignées, des dialogues crus pour animer les personnages.
   Rien d’original. Rien de neuf. Ce roman est bien écrit, mais il sent la démonstration.
   
   Ce récit s'inscrit dans une problématique de recherche du salut, où pénitence, péché et chute de l'homme jouent un rôle non négligeable.
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critique par Jehanne




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Tous des salauds !
Note :

   Pour une fois que je lis le Goncourt avant même qu'il ne soit goncourisé, et pire, horreur, surprise, stupéfaction, pour une fois que j'aime le Goncourt, il me fallait me fendre d'un billet malgré la procrastination qui m'assaille de toute part comme un navire en perdition au sein de la tempête telle celle qui rugit derrière mes fenêtres. Mais je m'égare. Le Goncourt donc. A ma décharge, j'aime la plume de Jérome Ferrari depuis "Un dieu un animal". L'homme, je ne sais pas, je n'ai aucun éléments pour me prononcer bien que je l'eus trouvé fort sympathique à l'écouter recevoir le Prix Landerneau à l'époque où j'étais une vraie bloggeuse qui fait des billets.
   
   Je ne vais guère faire preuve d'originalité dans la tempête d'éloges divers qui déferlent, mais il s'avère que j'ai beaucoup, mais alors beaucoup aimé Le sermon sur la chute de Rome. Parce que ses personnages sont des salauds, tous à leur manière, d'abominables salauds qui ont pour seul défaut d'être humains. Parce que le style est superbe. "Le sermon sur la chute de Rome" c'est la fin du monde qui arrive à tout un chacun le jour où les illusions s'évaporent, une histoire tellement localisée qu'on a l'impression de sentir la Corse au travers des pages, et pourtant universelle.
   
   Je m'arrête là, je vais encore me retrouver à digresser. Fermez vos oreilles au battage médiatique et lisez. Ça vaudra tout les avis du monde.
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critique par Chiffonnette




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Une si belle écriture
Note :

   Un bar dans un village de Corse, qui suite au départ de sa gérante, Hayet, va de Charybde en Scylla. Jusqu'à la reprise en mains par Libero et Matthieu, deux copains d'enfance, qui font venir des serveuses, proposent des plats régionaux. En apparence tout va bien, même si l'on sent bien que cette histoire ne peut qu'être tragique.
   
   Lorsque je lis ici ou là des articles consacrés à ce livre, je m'aperçois qu'il y a différents niveaux de lecture. De l'analyse en profondeur à mon niveau de simple lecteur. Le titre se réfère à un sermon d'Augustin tentant d'apaiser ses frères à la suite de la chute de Rome, prise par les Barbares. Je ne vais pas vous la faire intello qui a tout compris au parallèle fait entre les vies des deux jeunes gens et la philosophie de saint Augustin. Je suis plutôt hermétique à cette discipline malgré mes efforts pour tenter de la comprendre. C'est sans doute mon côté matérialiste. Non, je me suis attaché à l'histoire, aux personnages et surtout à la somptueuse écriture de Jérome Ferrari. Ses phrases sont longues, travaillées, permettent néanmoins de respirer de prendre des pauses. L'auteur excelle dans la tragédie, le sombre, mais la première partie de son roman est assez légère, voire même avec de vrais morceaux d'humour dedans, mais toujours avec distinction et un sens du verbe plus qu'évidents :
   
   "Virginie n'avait jamais rien fait dans sa vie qui pût s'apparenter, même de loin, à un travail, elle avait toujours exploré le domaine infini de l'inaction et de la nonchalance et elle semblait bien décidée à aller jusqu'au bout de sa vocation mais, quand bien même elle eût été un bourreau de travail, son humeur maussade et ses airs d'infante la rendaient totalement inapte à accomplir une tâche qui supposait qu'on entretînt des contacts réguliers avec d'autres êtres humains, fussent-ils aussi frustes que les habituels clients du bar." (p.27/28)

   
   La seconde partie, dès lors que Libero et Matthieu sont aux commandes du bar devient plus sombre et l'on sent bien que la tragédie est imminente. Ces deux jeunes gens qui ont préféré arrêter leurs études de philosophie pour un travail dur et éprouvant ne s'y sentent pas si bien. Et puis, à l'instar de son grand-père Marcel, qui n'a jamais été accepté nulle part, Matthieu reste un étranger, même s'il force son accent. Il en fait des tonnes pour tenter de se faire accepter, et sans doute pour se faire croire à lui-même qu'il est ici à sa vraie place. Libero quant à lui est sarde, c'est à dire jamais à sa place, hors l'île natale, un pas grand chose, habitués que sont les Sardes à entendre toutes sortes de propos racistes et dégradants.
   
   Les personnages, qu'ils soient au premier plan ou au second sont très bien décrits, parfois dans leurs physiques et dans leurs attitudes et comportements, parfois sans le physique. Les liens entre eux sont disséqués : il se soutiennent, se détestent, s'aiment, se quittent, se retrouvent. Matthieu est l'image de celui qui ne vit que pour lui et dans le moment présent : "Il croit toujours qu'il suffit de détourner le regard pour renvoyer au néant des pans entiers de sa propre vie. Il croit toujours que ce qu'on ne voit pas cesse d'exister." (p.195/196). L'enfant gâté qui obtient ce qu'il veut, même aux dépens des autres. Comme un petit enfant qui croit que son jouet -ou son parent- caché est perdu ou qu'il n'existe plus.
   
   Le contexte est là aussi présent bien qu'esquissé assez rapidement : les deux guerres mondiales s'agissant de Marcel, le grand-père, la décolonisation, la Corse qui change, les mœurs qui évoluent. Le point central de ce roman étant la vanité, tant dans son sens d'orgueil que dans celui de futilité, des constructions humaines. A la fin, elles apparaissent pour ce qu'elles sont, lorsqu'elles ne sont pas détruites, des velléités, des élaborations vides.
   
   Voilà, je suis sans doute passé à côté de la partie philosophique de ce texte, mais point à côté de sa beauté. J'avais été secoué par "Un dieu un animal" de Jérome Ferrari et je peux redire ici que j'adore son écriture, son art de faire de très belles et longues phrases.
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critique par Yv




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A ne pas manquer!
Note :

   Ce Goncourt 2012 restera certainement comme un OLI (objet de lecture inattendue). Pour une fois, l’originalité du sujet et le style de l’auteur justifient l’éclairage prestigieux jeté sur ce roman. Pour ceux d’entre vous, lecteurs attentifs mais timides, qui se décourageraient à la perspective d’un discours jugé "intello", leçon de philosophie assénée au prétexte d’une illustration romanesque, détrompez-vous. Ce fameux sermon d’Augustin, vous le découvrirez bel et bien, non seulement au fil des pages, mais en postface, sans en sentir la moindre volonté moralisatrice. Même si, à tout prendre, les considérations de l’auteur sur la genèse du drame narré n’échappent pas à l’élaboration du mécanisme vital : "Tu es étonné parce que le monde touche à sa fin? Étonne-toi plutôt de le voir parvenu à un âge si avancé. Le monde est comme un homme : il naît, il grandit, il meurt…". L’exergue du roman s’appuie sans ambiguïté sur cet extrait du sermon 81, §8, décembre 410, prononcé à Hippone, cité devenue par la suite Bône puis de nos jours Annaba.
   La densité du récit tient autant aux destins de ses personnages qu’à la construction des séquences et à la langue tenue, précise, d’une rigueur grammaticale devenue trop rare. Le phrasé ample emmène le lecteur dans l’envol de constructions où il pense perdre le souffle, avant de s’apercevoir, incrédule, que son attention s’est prise au rythme du discours comme un couple de danseurs glisse en harmonie sur des figures acrobatiques.
   En voici un exemple évident, la phrase qui explore le mystère de la pulsion de vie qui préside à la naissance de Marcel. (Pages 13-16)
   "Mais il n’est pas mort et il rentre au village en février 1919 afin que Marcel puisse voir le jour. Ses cils ont brûlé, les ongles de ses mains sont rongés par l’acide et l’on voit sur ses lèvres craquelées les traces blanches de peaux mortes dont il ne pourra jamais se débarrasser. Il a sans doute regardé ses enfants sans les reconnaître mais son épouse n’avait pas changé parce qu’elle n’avait jamais été ni jeune ni fraîche, et il l’a serrée contre lui bien que Marcel n’ait jamais compris ce qui avait pu pousser l’un vers l’autre ces deux corps desséchés et rompus, ce ne pouvait être le désir, ni même un instinct animal, peut-être était-ce seulement parce que Marcel avait besoin de leur étreinte pour quitter les limbes au fond desquels il guettait depuis si longtemps, attendant de naître, et c’est pour répondre à son appel silencieux qu’ils ont rampé cette nuit-là l’un sur l’autre dans l’obscurité de leur chambre, sans faire de bruit pour ne pas alerter Jean-Baptiste et Jeanne-Marie…"

   
   Le roman débute par la genèse de la famille de Marcel et de Mathieu, le grand-père et son petit-fils, Corses d’origine, même si Marcel le premier a quitté le pays pour tenter sa carrière dans un ailleurs imaginé plus exotique, avant de revenir au village finir une vie médiocre, pleine de frustrations. De manière saisissante, c’est en contemplant fréquemment une photo de famille où il ne figure pas encore, que Marcel ressent cette colère amère. C’est que l’homme ressent combien sa vie entière s’est déroulée sur un sentiment d’exclusion : s’il n’est pas sur cette photo, c’est qu’il est né d’une pulsion de vie délétère, entre deux morts-vivants qu’étaient ses parents au sortir de la Grande Guerre. À l’opposé du modèle de son beau-frère, André Degorce (personnage central d’un roman précédent "Où j’ai laissé mon âme"), Marcel ne vit pas la seconde guerre mondiale avec l’héroïsme rêvé, et quand il est nommé administrateur en AOF, il occupe des postes isolés dans la brousse, sans envergure et sans pouvoir… D’ailleurs, l’empire colonial français se délite en même temps que s’étiole sa vie personnelle quand sa femme meurt en couche. Marcel décide de ne pas élever Jacques, ce fils dont la naissance évoque la disparition de la seule personne qu’il a aimée. Encore la relation amoureuse de Marcel repose-t-elle autant sur l’éblouissement sensuel que sur un sentiment de supériorité due à la stupidité avérée de sa compagne. Le nourrisson confié à sa sœur Jeanne-Marie, Marcel le sort de son esprit et ne s’en préoccupera que plus tard, pour se scandaliser avec l’opinion générale de l’amour né entre Jacques et sa cousine, Claudie. Et l’on s’étonnera que Mathieu, le petit-fils développe la même capacité à mettre de côté personnes et événements dérangeants. Avant même d’entrer plus avant dans le déroulement d’une intrigue plus complexe,  découverte au fil de séquences alternées à la chronologie contournée, on voit bien comment Jérôme Ferrari fonde l’existence de ses personnages sur le cycle inhérent à toute vie, de la naissance parfois fortuite à la mort succédant inexorablement à l’apogée.
   
   Car le destin de Marcel n’est somme toute qu’un épiphénomène emblématique du drame central qui se déroule progressivement dans ce village de la montagne Corse. Au cours des vacances passées dans la maison familiale, Mathieu s’est lié d’une amitié fraternelle avec Libero, fils d’une famille de paysans sardes émigrés. Les deux garçons évoluent parallèlement, et entreprennent des études de philosophie. Mais ce n’est pas fortuit si Mathieu, enfant surprotégé, développe une affinité avec Leibniz et son optimisme volontariste, tandis que Libero, exposé à la rudesse de son statut d’émigré pauvre, s’attache à l’analyse critique et pragmatique dont Augustin exprime la quintessence. Le facteur déclenchant du déraillement de leurs destins leur apparaît par hasard, quand Libero apprend que le bar du village est au centre d’une énième faillite, véritable malédiction pesant sur le lieu ou sa fonction. Comme sur un coup de dé, les deux amis ressentent la vacuité de leurs recherches et décident de se prendre au jeu de l’aventure. Est-ce parce que Jacques et Claudie se heurtent à ce projet, Marcel, qui déteste manifestement son petit-fils, décide de l’aider et lui propose un pacte, que Mathieu s’empresse d’accepter sans peser plus avant ses motivations. Libero et Mathieu se lancent, et de toute évidence, l’optimisme et la jouissance du moment réussissent à l’entreprise. Le café, et le village isolé par son truchement, revivent. Conquête des clients, les locaux qu’il faut amadouer pour en faire des habitués, les touristes de passage qu’il faut bluffer, séduire et plumer, Libero et Mathieu ont compris les ressorts du commerce, aidés par le personnel recruté grâce aux bons conseils de relations avisées. Très vite, l’expérimentée Annie sait comment attirer et séduire la clientèle autochtone, y compris par un comportement graveleux qui ne surprend qu’un temps les deux amis. Surviennent quatre employées féminines logées à la bonne franquette, ce petit cercle organise un monde à lui, fondé sur le mouvement, l’alcool, le sexe et la fête sans limites. Mais toute société possède son mouton noir, et quelque chose se fissure dans le royaume du bar. Pierre Emmanuel Colonna, arrivé là comme gamin guitariste chargé de l’animation estivale, s’est ancré dans le paysage, il marche sur les brisées des aînés jusqu’à y étendre ses ailes. Peu à peu, les relations festives dérapent, et le jeu se termine très mal, sous les réprobations d’Aurélie, la sœur de Mathieu, qui pour éloignée qu’elle se tienne de ce monde superficiel, n’en perçoit pas moins la gangrène insidieuse.
   
   En tout, le roman tient sur 200 pages, mais la construction en est très dense, le personnage d’Aurélie, comme le sort de ses parents, ou la famille de Libero, sont autant de piliers qui participent à l’élaboration d’un univers spécifique. Ferrari y sème quelques anecdotes amusantes, propres à alléger le propos sans déparer l’atmosphère générale. Ne ratez pas la lecture de ce roman fort et parfois déconcertant, qui nous rappelle combien toute vie est éphémère et fragile, et pourquoi il y est si facile de s’y perdre de vue, ce qui revient à hâter notre déclin.
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critique par Gouttesdo




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«Le Monde est comme un homme, il nait, il grandit, il meurt»
Note :

   Il ne faut pas se laisser prendre à l’aspect austère et "intello" du titre. Du "sermon sur la chute de Rome", il s’agira surtout d’un fil rouge entre le passé et le présent, du parallèle entre le sermon de Saint-Augustin sur la chute de Rome et le destin de toutes entreprises, édifications diverses, humaines.
   
   Certes, nos deux héros, Mathieu et Libéro, sont étudiants en philosophie, à Paris, lorsque démarre le roman. Mais c’est pour bien vite tirer un trait sur cette vie d’exilés parisiens, pour revenir au pays, un pays plus rêvé et fantasmé puisque si l’un, Libéro, a vécu au pays (et c’est de la Corse dont il est question), l’autre, Mathieu, ne l’a réellement connu qu’à l’occasion de vacances d’été, lors du retour annuel au pays de son grand-père, un grand-père qui n’avait pas élevé son fils, le père de Mathieu. Marcel, puisque c’est ainsi que se nomme le grand-père, joue d’ailleurs un rôle primordial dans notre affaire puisque c’est lui qui avancera les fonds permettant la reprise du seul café du village qui mettait la clef sous la porte. Pour des motifs pas forcément philanthropiques ou bienveillants, mais là, nous sommes dans la chair du roman.
   
   Oui, quand Libéro et Mathieu, depuis leur exil parisien, apprennent la fermeture du café, le lien social du village, une impulsion confortée par l’aide de Marcel les fait passer d’étudiants en philosophie esseulés à Paris en Zorros sauveurs de la vie sociale, retournant au pays comme dans un élan rédempteur.
   
   On se doute bien qu’une formation universitaire en philosophie ne prépare pas idéalement à la tenue d’un lieu de vie et d’un commerce au sein d’une microsociété aussi particulière, en outre, qu’un village corse. Pourtant le succès va être d’abord au rendez-vous, un succès inespéré suite à des conseils économiquement judicieux apportés au bon moment. Et notre nouvelle "Rome" va prendre un essor que n’avait jamais connu le café. L’apport de jeunes et pétulantes serveuses n’y étant pas étranger. Non plus que la dimension "culturelle" d’un guitariste-animateur de nuits débridées.
   
   "Grandeur et décadence" a-t-on pu dire à propos de Rome et de l’Empire romain. C’est à la naissance et à la chute d’une "Rome" en modèle réduit que nous allons assister. "L’enfer est pavé de bonnes intentions" pourrait être un sous-titre adapté.
   
   Tout ceci traité par le style élégant et abouti de Jérôme Ferrari se lit plaisamment et explique le Prix Goncourt 2012 obtenu par "Le sermon sur la chute de Rome".

critique par Tistou




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