Lecture / Ecriture
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La liseuse de Paul Fournel

Paul Fournel
  Courbatures
  Chamboula
  La liseuse
  Jason Murphy
  Avant le polar. 99 notes préparatoires à l'écriture d'un roman policier

Paul Fournel est un écrivain français né en 1947.

La liseuse - Paul Fournel

Mission édition
Note :

   "Adèle aime ma tablette. Elle me la confisque pendant que je coupe des pommes de terre pour un gratin ; j'y ajouterai de la crème et quelques cèpes qui feront viande. Adèle a trouvé les jeux. J'entends des petits pfft pfft chaque fois qu'elle fait exploser une paire au mahjong. Ensuite, elle recharge fidèlement, le temps du repas. Elle me dit qu'elle en a marre des journalistes. Adèle m'a toujours dit qu'elle en avait marre des journalistes. Elle ne doit plus vraiment aimer son métier. Moi, j'étais prêt à tout faire dans l'édition, n'importe quoi, sauf attaché de presse. C'est pour cela que je l'ai épousée. A nous deux, nous sommes un éditeur complet. Pas dans la même maison, ce qui est sage, mais un éditeur complet. Ce soir, on boit du vacqueyras pour fêter éternellement la fête".
   
   Quelle délicieuse lecture que celle-ci! Le prétexte en est l'arrivée d'une liseuse électronique sur le bureau de Robert Dubois, l'éditeur vieillissant, presque sur la touche de sa propre maison. Mais j'y ai surtout vu le quotidien d'un éditeur comme il doit y en avoir tant du côté de Saint-Germain des Prés. Et plus encore une histoire d'homme, faite de rencontres et de petits évènements.
   
   Je ne vous apprendrai rien en vous disant que le monde de l'édition est en pleine transformation, ce ne sera pas celle de Robert Dubois, par contre l'irruption de jeunes stagiaires bouillonnants d'idées dans son bureau "çà le fait". Tourné vers l'avenir, il les aidera à concrétiser leurs projets et les liens qu'il noue avec eux sont savoureux.
   
   J'ai adoré la manière d'aborder l'existence de ce Robert Dubois, son amour des livres et des auteurs, les coups de griffe sont légers et affectueux, sa femme Adèle discrètement présente et l'humour court tout au long des pages. Un délice vous dis-je.
   
   Quelques petites touches tout au long du roman laissent pressentir la fin qui arrive tranquillement et cueille la lectrice en douceur, la laissant d'autant plus chagrine. J'y vois l'extrême élégance des vieux messieurs dissimulant leur peine.
   
   Vous n'apprendrez pas énormément de choses sur l'utilisation d'une liseuse, mais c'est tellement mieux que cela sur notre rapport aux livres et à la vie. Un véritable bain de fraîcheur en ces temps d'égos surdimentionnés.
   
   A lire absolument.
    ↓

critique par Aifelle




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… et le lecteur
Note :

    Robert Dubois est éditeur, un éditeur en difficulté et dont la maison vient d'être rachetée. Car le problème avec Dubois c'est qu'il aime trop la littérature et que ses choix ne se portent pas toujours sur des auteurs qui se vendent mais sur des auteurs qu'il aime. Pour lui - être éditeur- ce n'est pas comme vendre des petits pains ou n'importe quel objet de consommation! En attendant, il croule sous des piles de manuscrits à la recherche d'un nouveau Proust même si, comme chacun sait, le phénomène reste rare, même si l'on court le risque, en plus, de ne pas le reconnaître!
    Un jour, Valentine, jeune stagiaire, entre chez lui et lui apporte une liseuse, un des ces instruments modernes, un e-Book, un I-pad, ou l'on ne sait quoi, dans lequel on peut enregistrer tous les manuscrits. L'éditeur, sceptique, interroge la jeune fille :
   -Et j'avance comment?
   - On tourne les pages dans le coin d'en bas avec le doigt.
   -Comme un bouquin?
   -Oui, c'est le côté ringard du truc. Une concession pour les vieux. Quand on ne se souviendra plus des livres, on se demandera bien pourquoi on avance comme ça.
   

    Le ton est donné, vous l'avez compris, ce roman est plein d'humour et chaque page est un petit délice à croquer avec gourmandise! Si Robert Dubois représente la vieille génération, celle du papier, des amoureux des livres, et s'il se méfie de cet objet dangereux, la liseuse, surtout quand il s'endort dans sa lecture et qu'elle le blesse au nez, il n'est pas passéiste pour un sou! Désormais, c'est muni d'une liseuse, et donc léger, que Dubois part en week end dans sa maison de campagne avec Adèle, son épouse, pour lire des manuscrits. Et comme Robert Dubois a un esprit ouvert et qu'il aime la jeunesse, il aide Valentine et ses copains, tous stagiaires chez lui, à créer une maison d'édition en utilisant ces nouvelles technologies. Et des idées, ces jeunes de la nouvelle génération n'en manquent pas! Cela donne lieu à des situations hilarantes comme lorsque Valentine apprend à Robert Dubois que Le Clezio a accepté de les aider en écrivant pour eux. Stupeur de Dubois qui interroge, sidéré :
   -Le Clézio?
   -Oui, le Clézio, le beau monsieur écrivain qui a gagné le prix Nobel. Le Mauricien blond.
   - Comment tu as eu Le Clézio?
   - Je lui ai demandé un rendez-vous, je l'ai rencontré, je lui ai demandé ce que je voulais. Il a réfléchi un moment. Il m'a dit oui….
   

   Un culot d'autant plus amusant que la même Valentine, par contre, meurt de peur quand il s'agit de parler pour la première fois à une jeune écrivaine dont elle a aimé le livre, un premier. Pleine de trac, elle interroge son patron :
   -Bon, je vais téléphoner. Comment on s'adresse aux auteurs?
   -Par leur nom. Globalement, ce sont des êtres humains.

   
    De l'humour, oui, mais pas seulement, Paul Fournel nous montre aussi les coulisses de l'Edition où l'aspect financier prime désormais, bien souvent, sur d'autres considérations et surtout sur celles de qualité et d'authenticité. Le nouveau directeur de la maison d'édition, Meunier, est un gestionnaire, pragmatique. Son but, faire entrer de l'argent! L'édition devient un marché comme les autres. La guerre entre les maisons d'édition, les intrigues pour passer à la télévision, dans les émissions littéraires, les jalousies, l'égo malmené des écrivains, tout n'est pas rose dans ce milieu et les coups bas ne sont pas rares. La médiocrité y règne parfois en maître. Et un certain pessimisme pointe sous la désinvolture apparente. Un jour Dubois se trouve dans une librairie, quelqu'un s'approche de lui et lui pose cette question qui sonne comme un glas :
   Vous n'êtes pas Robert Dubois, le vieil éditeur?
   
    Et puis il y a des moments graves, la vie… et la mort. Car c'est de cela qu'il est question! Elle survient, ici, sournoise, alors que l'on ne l'attend pas et pourtant l'on s'aperçoit qu'elle était là, bien (trop) présente. Mais heureusement, il y a les livres, ceux que l'on a toujours voulu lire, les grands, les universels, ceux qui aident à vivre, un rempart contre le malheur et la solitude, car être vivant, c'est lire! :
   Et lorsque j'aurais terminé la lecture du dernier livre, je tournerai la dernière page et je déciderai seul si la vie devant moi vaut la peine d'être lue.
   
    Avec "La liseuse", Paul Fournel a écrit un bel hymne à la littérature que tous les amoureux des livres devraient apprécier. Un bon roman!

critique par Claudialucia




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