Lecture / Ecriture
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La montagne en sucre de Wallace Stegner

Wallace Stegner
  Angle d’équilibre
  Vue cavalière
  La vie obstinée
  Le goût sucré des pommes sauvages
  La montagne en sucre
  En lieu sûr
  Lettres pour le monde sauvage
  L’Envers du temps

Wallace Earle Stegner est un écrivain et historien américain écologiste né en 1909 et décédé en 1993. Il a été surnommé "le Doyen des Ecrivains de l'Ouest".

La montagne en sucre - Wallace Stegner

Passionnante histoire familiale
Note :

    Titre original : The Big Rock Candy Mountain
   
   1905, Nord Dakota : La jolie Elsa a fui les plaines du Minnesota après le remariage de son père, Bo(Harry) Mason rêve de fortune, ces deux là tombent amoureux et fondent un foyer, après une belle demande en mariage dans un champ de neige.
   
   Elsa voudrait un foyer, un chez-soi, où l'on séjourne "à longueur de temps, jour après jour, mois après mois, année après année, jusqu'à ce qu'il fut cassé comme une vieille chaussure et épousât confortablement les courbes et cambrures de votre vie."
   
   Hélas Bo a la bougeotte; né cent ans trop tard, il veut toujours tenter sa chance "par-delà l'horizon,, sur la bonne grosse montagne en sucre, ce lieu d'une inconcevable beauté qui avait attiré toute la nation vers l'ouest, cette contrée où une terre grasse laissait sourdre la richesse et où, des cieux, tombait de la limonade..."
   
   Au cours d'une trentaine d'années le couple et leurs deux enfants, Chester et Bruce, ne vont pas arrêter de déménager. Moments difficiles, tensions, incompréhensions. Une banale mais passionnante histoire familiale à l'américaine? Si on veut, avec des moments de grâce (le Noël dans la famille d'Elsa) , de suspense (Bo devient un bootlegger au temps de la prohibition) mais tout de même beaucoup plus que cela, surtout au travers du personnage de Bruce, qui jette sur les péripéties de son histoire un regard lucide et finalement sans pouvoir juger. Un lecteur américain devrait être sensible à la question de ses racines personnelles.
   
   L'écriture de Stegner, faussement simple, est toujours aussi belle, le vocabulaire précis, les rares descriptions de la nature flamboyantes (Jim Harrison lui doit sans doute beaucoup) et ce gros roman ne se lâche qu'avec regret.
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critique par Keisha




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Magnifique désenchantement
Note :

   "La montagne en sucre" est un de ces bons gros bouquins qui, une fois commencés, ne peuvent être interrompus sous peine de dépérissement. Comment, en effet, abandonner en cours de route ces héros si attachants et si imprévisibles qui -et cela à cause du personnage principal Harry Mason (dit Bo Mason)- se mettent dans des situations inextricables? On souhaiterait tant qu'ils puissent en sortir indemnes, ce qui n'est pas le cas, hélas! La vie, dans ce roman de Stegner, est toujours prête à virer au cauchemar et ne ménage pas ses acteurs.
   
   Pourtant, lorsque, en ce mois de Décembre 1904, la jolie rouquine, Elsa, irritée par le remariage de son père après la mort de sa mère, fuit sa maison de Minnéapolis dans le Minnesota pour aller vers l'Ouest dans le Dakota du Nord, c'est une grande et passionnante histoire qui commence. Là, elle rencontre Bo Mason, un beau gosse extrêmement doué et qui, de plus, tombe fou amoureux d'elle et fait tout gagner son amour. On se croirait transporté dans un western avec cette rencontre de deux jeunes gens idéalement beaux prêts à vivre de merveilleuses aventures. Qu'importe si le père d'Elsa met en garde sa fille contre ce mariage, et tant pis si Bo n'a pas de profession mais beaucoup de rêves et s'il se révèle un brin violent et incapable de se maîtriser! La vie n'a rien de romantique et la suite, l'on s'en doute, réserve bien des malheurs à Elsa et ses enfants, Chester et Bruce...
   
   Les centres d'intérêt de ce roman sont nombreux. Et d'abord, la présence de la nature, de ces grands espaces de l'Ouest et de ces régions qui exercent un attrait puissant.
   Ensuite les personnages riches et tourmentés :
   Complexe ce Bo Mason, travailleur acharné, dur à la tâche, d'une force herculéenne, adroit, qui sait tout faire de ses mains, doté d'une mémoire phénoménale, mais instable, incapable de se fixer, fidèle en amour mais considérant bien vite sa femme et ses enfants comme des boulets attachés à ses pieds. Un rêveur, un chasseur de mirages qui joue sa vie comme à la roulette d'un casino. Ce qu'il veut, c'est faire fortune et vite, se trouver une bonne grosse montagne en sucre, "ce lieu d'une inconcevable beauté qui avait attiré toute la nation vers l'ouest, cette contrée ou une terre grasse laissait sourdre la richesse et où des cieux tombaient de la limonade" et où, comme le dit la chanson :
   "Les flics y ont des jambes de bois
   L' aumône y pousse dans les fourrés,
   Les poules y pondent des œufs coque,
   Les dogues y ont des crocs en caoutchouc"...

   Pays mythique dont la recherche jamais interrompue entraîne Bo Mason et sa famille sur les routes, d'un état à l'autre, de déménagements en déménagements. Bo cultive des terres, fait de la contrebande au moment de la prohibition, tient une maison de jeux, achète une concession, soumet sa femme et ses enfants à une angoisse incessante ponctuée par ses crises de rage et de violence. Pays disparu car l'Amérique de cette première moitié du XXème siècle, qui a traversé la guerre de 14-18, malmenée par la crise de 29, n'est plus semblable à"la reine des fées" dont "la chevelure fleurait le vent, l'herbe et les grands espaces...
   La musique venue de derrière la lune s'était tue, les sources de limonade avaient tari en même temps que la moitié des banques du pays. Les ruisselets d'alcool qui cascadaient naguère entre les rochers avaient été captés et dérivés vers le domicile des riches, les aumônes ne se cueillaient plus sur les buissons, les poules avaient la pépie, les dogues des véritables crocs, les contrôleurs des trains des yeux de lynx et le climat avait changé."

   
   On s'attache aussi au personnage d'Elsa, d'abord rebelle, révoltée, mais qui accepte ensuite tout de son mari, se consacrant à lui et à ses enfants. Meurtrie, malheureuse, c'est certain. Résignée? Brisée? Non! car elle a su conserver sa dignité et rester elle-même malgré l'avilissement de son mari. C'est une belle figure, courageuse, que tous admirent et respectent. Du moins, c'est le point de vue de son fils et des ses voisins. Pourtant, moi, je la préférais lorsqu'elle résistait et cette image de la mère et de l'épouse admirable, stoïque, mais qui subit toutes les humiliations, me fait grincer des dents. D'autant plus qu'elle accepte beaucoup de compromissions car elle vit des trafics malhonnêtes de son mari. Il semble que ce soit là l'idéal de femme de Wallace Stegner, idéal que je ne partage pas.
   
   Enfin les deux fils, si dissemblables et dont le destin sera marqué définitivement par leur père envers lequel ils éprouvent amour et haine, attirance et répulsion, admiration et mépris, peur et pitié.
   
   La beauté du roman vient aussi des sentiments éveillés par ces vies brisées, par le passage du temps inéluctable et douloureux, par les changements de cette Amérique devenue sorcière, les transformations d'une société qui ne peut plus être guidée par le rêve et qui est ramenée aux contraintes prosaïques de la réalité économique.
   
   On a dit de Wallace Stegner qu'il était le maître du désenchantement et c'est bien là ce que ressent le lecteur en fermant le livre :
   "Le moment est venu de songer à ce que sera notre séjour dans la basse-fosse et de faire ami-ami avec les rats et les araignées. ô belle dame sans merci, prends-tu donc plaisir à contempler dans la pénombre nos lèvres bleuies?"

critique par Claudialucia




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