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Jusqu’à Faulkner de Pierre Bergounioux

Pierre Bergounioux
  Carnet de notes 1991-2000
  Une chambre en Hollande
  Jusqu’à Faulkner
  Carnet de notes – 2001-2010
  Chasseur à la manque
  Miette
  Carnet de notes, 2011-2015
  Géologies
  La mort de Brune

Pierre Bergounioux est né à Brive-La Gaillarde en 1949. Ancien élève de l'École Normale Supérieure, il enseigne le français en région parisienne. Marié et père de famille, il vit dans la vallée de Chevreuse. Passionné d'entomologie, il pratique également la sculpture.
Portés par un style poétique remarquablement ciselé, ses livres entendent éclaircir la douloureuse question des origines et du déracinement, non seulement géographique mais ontologique

Jusqu’à Faulkner - Pierre Bergounioux

Petit manuel de littérature contemporaine
Note :

   Assez brillamment et de façon très concise et claire, Pierre Bergounioux recense l’histoire et l’évolution de la littérature depuis Homère, visionnaire dans sa cécité, qui raconte l’Odyssée avec force détails "jusqu’à Faulkner " par qui le renouveau du récit, épuisé par tous les grands noms du roman, est arrivé.
   
   P. Bergounioux montre que le récit est né du "côté oriental de la méditerranée " (Iliade et Odyssée) qu’il s’inscrit dans l’histoire de l’Europe et ses guerres (Stendhal, Tolstoï), suit le passage d’un monde rural à un monde ouvrier (Zola) et d’affaires (Balzac) et s’épuise dans les salons bourgeois (Proust) ou dans la dépersonnalisation kafkaïenne. De même que la myopie extrême de Joyce participe comme Homère du côté visionnaire de la littérature (Ulysse), le rapproche d’autant des origines puisque le langage est réduit en bribes jusqu’à la transformation hybride de "Finnegans Wake".
   
    Il reste que le roman est affaire d’Européens qui ont pris leur distance avec leur propre récit : Stendhal vieillissant regarde de loin Fabrice Del Dongo :
    « Le monde qui se reflète dans le miroir du roman n’est pas ce qu’il fut quand c’était vraiment lui, au moment réel mais l’image assagie, remaniée, intelligible, littéraire qu’il devient lorsqu’on le considère avec le recul de trente années, dans un bureau silencieux, morne, aux heures prosaïques de la monarchie de Juillet. »
   
   Tandis que Kafka, Proust et Joyce s’ils participent d’un même renouveau, laissent une impression d’inachevé sur quoi Faulkner va rebondir.
   
   Il ne faut donc pas chercher chez Faulkner une réponse à nos propres expériences mais en nous-mêmes au présent de la lecture. J’ai pensé en lisant ce que Bergounioux dit de Faulkner et de sa façon de concevoir un récit, à un morceau de jazz : les grandes lignes sont là (personnages aux noms parfois malicieusement brouillés, histoire, évolution…), au lecteur de suivre la progression aux accents improvisés (mais très construits), de reconstituer le morceau grâces aux riffs semés par l’auteur. On peut penser à ce fameux "morceau de verre " à travers lequel Quentin (un des fils Compson du "Bruit et de la fureur" ) semble apercevoir son adversaire lors d’une bagarre pour protéger l’honneur de sa sœur, et qui n’est qu’une façon de voir son propre évanouissement.
   
   De même, selon Bergounioux, ce qui fait de Faulkner un novateur est justement qu’il n’intellectualise pas les choses comme Joyce avec le langage. Son manque relatif de référents culturels le laisse vierge de tout propos et ses personnages parlent comme ses voisins d’Oxford dans le Mississippi et ont les mêmes aspirations que nombre de ses compatriotes paysans qui œuvrent sur la terre pour faire de l’argent et payer leurs traites et n’ont "pas le temps" de se retourner vers le passé, nostalgique comme Proust l’a génialement fait. C’est de cette urgence qu’est venue la littérature de Faulkner.
    « La grande narration a déployé sa syntaxe, réparti successions et simultanéités, placé la fin dans l’axe du début, mis le début en perspective de la fin chez les Grecs, puis escorté la marche du monde occidental à travers les âges avant d’y trouver sa limite dans les années 1920. Le chaos reste le chaos, la question sans réponse.»

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critique par Mouton Noir




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Bel ouvrage !
Note :

   Que les choses se lèvent, comme s'il n'y avait pas le livre entre elles et nous, ni l'auteur derrière le livre. Que les choses soient dites, écrites, comme le ferait un petit garçon! C'est vers ce moment littéraire que courent les cent-cinquante pages brillantes de Pierre Bergounioux. C'est-à-dire "Jusqu'à Faulkner".
   
   D'abord le matin grec où tout a commencé et Homère aveugle. La littérature, la grande, est établie loin du tumulte extérieur, dans la durée immobile, réversible, de la réflexion. C'est à cette condition qu'elle pouvait naître, certes, mais Homère n'a pas fait réflexion qu'une chose qu'on raconte n'est pas la chose qui se vit, et que l'événement que l'on raconte n'est pas la lutte furieuse de soldats dans l'incertitude précipitée du présent. Il décrit des combats qu'il n'a pas faits devant un auditoire qu'il ne peut voir.
   
   Voilà où veut en venir cet essai: la littérature ne s'est pas demandée si la distance temporelle, l'endroit de réflexion, la chambre à soi qu'elle revendique n'affecte pas le monde qu'elle tisse sur le papier. Car elle ne dit pas tant la réalité, l'existence, que l'idée que l'on s'en fait lorsqu'on n'y est pas (plus) impliqué.
   
   Puis vient Stendhal qui "s'élève, en cette année 1839, à un degré de lucidité jamais atteint qui perce jusqu'au fondement du récit. Il touche à la genèse, au carnage, au chaos insensé qu'Homère, qui n'y voyait rien, a ordonné en vingt-quatre chants." Se souvenant du jeune sous-lieutenant qu'il fût, Stendhal conduit Fabrice Del Dongo sur le champ de bataille à Waterloo, où la terre vole en éclat, des hussards tombent, un cheval se débat dans ses entrailles : "Me voici un vrai militaire", se dit le héros. Et l'auteur d'ajouter: "Il n'y comprenait rien du tout". Le récit aurait pu prendre là une tournure inouïe. Fabrice ne comprenait rien, c'était la seule chose dont il avait un peu conscience. Le plus fin des romanciers devine à ces derniers mots ce dont nul n'a pris garde : "Le monde qui se reflète dans le miroir du roman n'est pas ce qu'il fût quand c'était vraiment lui, au moment réel, mais l'image assagie, intelligible, littéraire qu'il devient lorsqu'on le considère avec le recul de trente années." Pendant quelques pages, Stendhal a foulé ce chemin prodigieux où se rejoignent les deux versants de notre être.
   
   Dans la suite du roman, Stendhal rentre dans la norme: "Après s'être rapproché comme jamais de sa source enfouie, de l'incohérence et de la confusion, le récit bat en retraite. Il s'écarte de la chose informe, assourdissante, encore sans nom – "est-ce une vraie bataille?" - en quoi consistent la réalité, le monde, d'abord, et qui menace les structures narratives de dislocation."
   
   Bergounioux, élevant le débat au-delà du contexte littéraire, tire ensuite cette conclusion générale brutale : "La vie nous échappe, même à ceux qui croient l'avoir comprise et l'ont écrit. Ce qui se passe est partout et toujours imperméable à ce qu'on pense. Nous ne sommes pas de force. Nos existences, dans leur apparente évidence, sont une énigme qu'il ne fut jamais au pouvoir de personne de résoudre, jamais." On soulignera l'importance d'une telle affirmation qui induit des questions essentielles à propos de la littérature. Même si on est en droit d'en discuter la rigueur, elle a les accents d'une vérité indiscutable contre laquelle on avancera peut-être Proust qui se demande si la vraie vie n'est pas justement dans la littérature. Tout ce que nous savons et pensons d'un événement passé ne s'élabore qu'a posteriori et en silence: comment restituer le vécu, bref, confus, insaisissable?
   
   Nous suivrons le professeur de lettres Bergougnioux constater comment Proust, Kafka et d'autres continuèrent à étouffer le présent tandis que commençait le siècle de l'Amérique. Nous découvrirons ce qu'a réussi Faulkner et dans quelles circonstances.
   
   "À la recherche du temps perdu" paraît alors que la France tombe au rang de puissance seconde. Les caractères sensitifs et fragiles des grandes villes européennes se réfugient dans l'ouate de la remémoration et dans l'alchimie des émotions." Les intrépides duchesses balzaciennes, les jeunes ambitieux sans qualification précise que leur énergie et leur cynisme, les forçats travestis en évêques, le romanesque facile, enfantin ne sont plus de saison. Le monde moderne a mûri, la bourgeoisie assis sa domination, subordonné la vie à la seule chose qui compte, l'argent." Tandis que la littérature ensommeillée s'enfonce dans les sentiments volatiles, presque maladifs, elle semble rêver tout haut. Proust écrit même qu'on ne peut plus rien dire de cohérent parce que le monde a perdu la raison entre les deux guerres.
   
   D'autres hommes bâtissent l'œuvre de leur temps sur l'irrémédiable prosaïsme de la vie urbaine, avec le travail de bureau, la gestion administrative des destinées: "Chez Kafka on trouve comme chez Proust ce désir passionné de chercher dans la littérature un remède aux poisons qu'on respire à Paris, à Prague." Et James Joyce réécrit l'Odyssée.
   
   L'impasse dans laquelle s'engouffre l'Europe dans les premières décennies du vingtième siècle est révélatrice des grandes œuvres littéraires qui l'ont marquée: quand il faut définir la littérature à ce moment, les grands auteurs semblent chercher en vain." Et c'est pour partager la même intelligence lumineuse, le même vouloir de fer dans leur corps débiles que ces trois écrivains convertiront l'impossibilité de l'œuvre en œuvre de l'impossibilité,..."
   
   Il ne s'agit pas de contester l'importance de leur travail, mais au plan qui occupe ici, l'auteur n'est pas tendre avec ces géants: "...il appartenait à des hommes inaptes aux tâches pratiques, à la guerre, au négoce, à des éléments de minorités inquiètes, persécutées, d'établir la vérité cachée, la signification virtuellement enfouie dans tout événement, aurait-il échappé de part en part à la compréhension de ceux qui s'y trouvaient impliqués."
   
   L'ironie veut que dès l'âge de douze ans, Bergounioux soit confronté à William Faulkner dans une bibliothèque: il a "Sanctuaire" entre les mains. Une première rencontre catastrophique dont il se souvient pour avoir fait naître en lui l'envie d'écrire à l'éditeur afin d'éviter à l'avenir de publier de tels livres obscurs et sans moralité. "J'ai parcouru quelques pages, sauté plus loin, pour voir, constaté que c'était décidément pareil, qu'on ne comprenait à peu près rien alors que l'auteur était censé dire ce que des gens étaient en train de faire et pourquoi."
   
   Lorsque "les poitrinaires géniaux qui ont illustré Paris et Prague s'éteignent "(sic), William Faulkner a vint-cinq ans. Il est à l'opposé de l'écrivain européen traditionnel, comme Oxford au Mississipi, univers plein de rudesses et d'imprévus, l'est aux villes européennes où ""on ne fait plus qu'intérioriser l'extérieur." Il a toujours voulu raconter des histoires et la littérature vient en premier pour lui. Son imagination débordante, merveilleuse est servie par la texture d'une réalité extérieure à laquelle se frotter. "Un livre qui devait sortir de là devait pousser à même le tuf, sans terreau profond, continuellement enrichi, où ils plongent, pour nous, leurs racines. Les deux sens du mot culture se confondent, ici."
   
   C'est en effet le matériau de la genèse qui est livré à Faulkner, un monde qui restitue les conditions des origines, avec des sociétés agraires archaïques et des dispositions économiques basées sur le gain monétaire. "La proximité du monde insuffle pour la première fois au récit la tension de la vie, la pertinence que l'action imprime à l'univers, autrement inerte, accablant, des êtres et des choses." Des fermiers recommencent en accéléré l'histoire de la civilisation, fondent des domaines puis des hameaux puis des villes dans l'étendue vierge. Tout cela impose au jeune sudiste sa vision: "Nulle érudition, point de langages morts, de doctes pitreries qui ne signifient rien, sinon qu'on se sent et se veut différent des mangeurs de pommes de terre au poil roux dont on partage la déréliction, sur une île perdue, possesseur d'un savoir ésotérique et luxueux, pur de toute compromission matérielle, vivante, bref, écrivain."
   
   Le rapport énergique avec la nature sauvage et féconde ainsi que le partage d'une culture fondamentale - la Bible – permettent à Faulkner d'en tirer les leçons et de transmettre sur papier la vérité immédiate du monde: "...les gens, les choses, lorsque la plume de Faulkner les transpose de l'espace poussiéreux sur la page blanche, conservent leur "naturel", (…).
   
   En face de cela, le grand réalisme a montré ses limites. L'irréalisme chez Balzac ou Zola réside dans les énumérations fastidieuses d'objets, les détails exhaustifs d'un tapis ou d'une robe. Dans un roman Faulknerien, un piquet de palissade surgit pour servir d'objet de défense ou d'attaque, pour aussitôt retomber dans le néant, et par là ce piquet existe vraiment. La réalité entre dans la littérature en 1929 avec "Le Bruit et la Fureur".
   
   Nous y sommes.
   
   En novembre 1619 Descartes énonçait "Je pense donc je suis". Une autre chose est d'explorer cette pensée qui s'ignore comme telle quand elle accompagne notre corps dans l'action mais qui, retrouvant le calme, porte sur ses aventures un regard trop dégagé. "Quelques-uns entrevirent cela, l'écrivirent comme ils purent, dans le registre du théâtre – Shakespeare- ou sténographiquement – Pascal -, sous le vent de l'abîme. Il restait à conquérir l'épaisseur, les lenteurs de la vie, à déployer la grande prose dans le domaine de l'existence ordinaire qui, jusqu'en 1929, n'avait encore livré qu'une partie de sons sens."
   
   "Jusqu'à faulkner" n'a pas reçu que des accueils favorables (cf Le Faulkner délavé). Il situe l'écrivain dans un contexte large, analyse certains fondements de son œuvre, et éclaire sur un aspect de l'évolution de la littérature. Qu'on apprécie ou pas l'auteur américain importe peu. Je vous invite à y plonger sans complexe, la prose stylée aime parfois à se répéter, mais avec le bonheur de contribuer à la parfaite assimilation du sujet exigeant.
   
   Les friands de beaux textes inspirés par l'univers de l'américain trouveront par ailleurs chez Michèle Desbordes de quoi combler leurs attentes.
   
   Je me suis permis de beaucoup citer Pierre Bergounioux (sculpteur à ses heures), d'abord pour faire comprendre son propos mais aussi par admiration pour l'écriture prégnante et efficace qui le caractérise. J'espère qu'on voudra bien m'excuser ces emprunts destinés avant tout à servir ce bel ouvrage.

critique par Christw




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