Lecture / Ecriture
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En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle

Jean-Luc Seigle
  En vieillissant les hommes pleurent
  Je vous écris dans le noir
  Excusez-moi pour la poussière

En vieillissant les hommes pleurent - Jean-Luc Seigle

Eugénie Grandet sur la Ligne Maginot
Note :

   "Il a envie d'en finir, mourir serait le moyen"
   
   
   1961. Albert, ouvrier de 52 ans, se réveille et, comme souvent, sa première pensée est la tentation du suicide qui le suit constamment. Et soudain, les larmes lui montent violemment aux yeux, lui qui ne pleure jamais, dans un monde où les hommes ne pleurent pas. Il les ravale et se lève, nous le suivons et faisons connaissance de sa famille.
   
   Sa mère Madeleine, impotente qui commence à perdre un peu la tête. Son épouse, Suzanne, belle femme, plus jeune que lui, qui rêve de modernité. (On pense forcément à Ferrat et à ses "Depuis longtemps ils en rêvaient / De la ville et de ses secrets / Du formica et du ciné ♫")
   Albert est ouvrier maintenant, mais issu d’une famille de paysans et ayant gardé le goût et les valeurs de la terre. Alors que le spectre du remembrement hante le monde rural et excite les rancœurs, l’époque marque un tournant de l’histoire de l’agriculture : " Ça avait nourri leurs ancêtres pendant des siècles, mais ne les nourrissait plus. C’était un mystère". 
   Ils ont deux enfants. L’ainé, Henri, ingénieur avec lequel Albert n’a jamais pu établir de lien parce qu’il est né pendant qu’il était en captivité et que l’enfant avait déjà 5 ans quand il l’a enfin vu ; et le cadet, Gilles, un peu insuffisant en classe, mais curieusement habité d’une passion pour la lecture qui laisse son père admiratif. Cet enfant-là, Albert l’aime profondément et, sentant qu’il ne pourra répondre aux besoins intellectuels qu’il commence à manifester, il décide de le confier chaque jour à leur nouveau voisin, instituteur à la retraite et lettré, qui saura lui apporter ce qu’il lui faut.
   
   Le roman, plaçant sa focale sur l’un ou sur l’autre, nous ouvre leur vision du monde. Suzanne rêve d’un monde propre et moderne, mais c’est aussi une mère rongée par l’angoisse car son fils ainé combat en Algérie dans cette guerre qui ne dit pas son nom et qu’ils ne comprennent pas du tout. Albert en a fait une vraie, lui, de guerre, mais on n’en parle jamais. Il était sur la Ligne Maginot, et a passé toute la guerre en captivité. Tout un symbole de la défaite sans gloire.
   Gilles quant à lui, vient de mettre le nez dans "Eugénie Grandet" et de découvrir, à 11 ans, la littérature et ce qu’elle fait aux hommes car enfin, les phrases qu’il trouve dans les livres"semblaient dire ce qu’il n’avait, jusqu’à ce jour, jamais réussi à traduire en mots" et déjà, comme nous, dans le trouble, il cherche une réponse dans les romans. (Le père Grandet appelle-t-il Eugénie par son prénom? va-t-il vérifier pour comprendre que son père, lui, ne le fasse pas).
   
   Parce que son ainé a été filmé pour un reportage, Suzanne a acheté la première télévision du village. Le soir, famille et voisins regarderont le reportage et verront Henri. Inconscients, tous, que ce séisme familial annonce le séisme global de l’introduction de l’écran dans les foyers.
   
   Le roman dissèque et étudie tout particulièrement la relation au passé. Relation fondatrice (Gilles), naturelle (Albert), en opposition (Suzanne), intégrée dans le corps (Madeleine), justificatrice (André, le beau-frère communiste), dominée (Liliane, la petite sœur chérie d’Albert). Il y a une fabuleuse scène de transmission du passé entre l’instituteur et Gilles.
   
   Le livre se lit d’un bout à l’autre avec un intérêt qui ne se dément pas. Les changements d’objectif y contribuent ainsi que la finesse de l’observation psychologique. Il y a de très belles pages sur la littérature et son rôle, dont le lecteur fait toujours son miel.
   "Gilles comprit alors que chaque roman qu’il lirait l’aiderait à comprendre la vie, lui-même, les siens, les autres, le monde, le passé et le présent (..) et chaque évènement de sa vie lui permettrait de la même manière d’éclairer chacune de ses lectures."
   
   Page 216, le roman semble fini et en effet, tout est dit. Le lecteur ne peut le nier. Et pourtant, il lui reste un sentiment… je dirais, d’incompréhension. Qu’il aurait tort de refouler car il est légitime. Suit alors une conclusion sous forme presque de seconde histoire, mais c’est la même. On retrouve pour une vingtaine de pages, Gilles, quarante ans plus tard et ce qu’il dit, sans évoquer ce week-end que nous venons de lire, nous en donne les clés et enfin, nous comprenons ce qui s’est passé.
   
   
   PS: Jean-Luc Seigle avance même une explication à la littérature nombriliste qui est la nôtre aujourd’hui mais je ne suis pas sûre de vraiment le suivre sur la voie qu’il indique. Il faut que j’y repense…
   
   
   Grand Prix RTL-Lire 2012
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critique par Sibylline




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Il me semble en effet qu'en vieillissant...
Note :

   Voilà un deuxième roman français qui m'enchante en quelques semaines. L’âge venant,me rapprocherais-je d'une littérature que j'ai somme toute assez peu fréquentée.
   
    Auvergne,début des années soixante. Albert est ouvrier chez Michelin, et la télé arrive chez lui, aujourd'hui même où "Cinq colonnes à la une" diffuse un reportage sur l’Algérie. On doit y voir son fils aîné Henri. Gilles, autre fils d'une douzaine d'années ne s'intéresse qu'à la lecture, Balzac surtout. Drôle d'idée, non? Suzanne son épouse semble ailleurs. Un couple ordinaire de ces années, l'ascenseur social fonctionne assez bien, mais les armes aussi. Albert est un homme bien. Mais son goût de la vie vacille alors que le monde bascule. De toute façon le monde, notre monde bascule un peu tous les jours, plus ou moins. Le roman de Jean-Luc Seigle est un très beau livre qui parvient à l'émotion sans débauche d'effets spéciaux, sans grandes scènes racoleuses. La tragédie intime d'un homme simple se cristallise un jour de juillet 61. Se pose à lui la question essentielle: a-t-il aimé la vie et les autres, ses proches, si loin finalement?
   
    En quelques heures Albert prendra conscience d'un présent pas très enchanteur, notamment à s'occuper de sa vieille mère atteinte d'Alzheimer, comme on ne le disait pas, et d'un avenir flou. Une scène très belle où il lave entièrement la vieille dame est d'une pudique beauté très émouvante. Travailleur obstiné, calme jardinier du dimanche, paisible mais volontaire, Albert remet en cause sa paternité, son mariage, son existence. Parabole aussi que cette irruption de l'objet télé dans l'univers familial. C’est très discret, c'est néanmoins très prégnant. La Guerre d'Algérie est là, tapie au cœur de cette campagne auvergnate et il me semble m'en souvenir très bien, moi qui n'avais que onze ans à cette époque. "En vieillissant les hommes pleurent", c'est un très beau titre pour un livre. Un livre qu'on achèterait rien que pour son titre... et qu'on aurait la très bonne idée de lire. Profond, profond et durable.
    ↓

critique par Eeguab




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Une grâce inouïe
Note :

   Jean-Luc Seigle raconte avec une infinie délicatesse les dernières vingt quatre heures de la vie d'un homme, Albert. C'est l'été 1961, un été qui marque la fin de toute une époque. L'histoire se passe à Clermont-Ferrand, Albert a cinquante ans, ouvrier chez Michelin, il reste profondément attaché à la terre de ces ancêtres. Fait prisonnier sur la ligne Maginot, Albert est rentré après 5 ans de captivité en s'enfermant dans un profond mutisme. Il a deux fils, Henri parti à la guerre en Algérie et Gilles passionné de lecture. Il reconnaît à peine sa femme qui se métamorphose en superbe créature superficielle, éprise de modernité et de vide. En une journée, Albert va faire le bilan de sa vie et c'est vers une fin inéluctable qu'il conduit le lecteur. Le changement du monde se fera sans lui parce qu'il ne s'y reconnaît pas.
   
   C'est un roman d'une grâce inouïe, qui évoque la nostalgie d'un passé rude mais pourtant humain. Les réflexions de lecture de Gilles sur le Père Goriot invite Balzac dans cet été 1961. Les souvenirs de vie dans ces campagnes marquées par le remembrement prôné par De Gaulle sont empreints d'une émouvante nostalgie. L'arrivée du premier téléviseur dans la maison bouleverse à jamais l'horizon familial et culturel.
   
   Mais Albert ne sait pas parler, il n'a jamais eu les mots pour le dire. Il est blessé à mort mais ne peut l'expliquer. Il ressent, il attend cette "balle perdue" qui va enfin trouver le chemin de son cœur.
   
   Allant à l'encontre de sa femme, Albert confiera Gilles à un maître d'école afin qu'il puisse un jour dire à sa place les mots qui lui ont tant manqué, expliquer la guerre, raconter ses silences. Comment transmettre quand les mots ne peuvent se dire?
   
   Un très beau roman à tiroirs qui nous parle du passé, du présent et laisse supposer le futur. Un livre qui nous interpelle sur les silences qui font si mal et la vie quand elle n'est que désespoir.

critique par Marie de La page déchirée




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