Lecture / Ecriture
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Rigodon de Louis-Ferdinand Celine

Louis-Ferdinand Celine
  Casse-pipe
  Mort à crédit
  Voyage au bout de la nuit
  Rigodon
  Féerie pour une autre fois

Louis-Ferdinand Celine est le nom de plume de Louis Ferdinand Destouches, écrivain français né en 1894 et mort en 1961.
Médecin de formation, il bouleverse la littérature par son style totalement novateur et sa vision pessimiste du monde. Ayant collaboré avec les nazis et même publié des pamphlets antisémites durant la seconde guerre mondiale, il doit fuir à la Libération et sa carrière est stoppée. Il reviendra en France en 1951 et ses livres seront à nouveau publiés.

Isabelle Bunisset lui a consacré un roman, et Christophe Malavoy, une bande dessinée.

Rigodon - Louis-Ferdinand Celine

Danse burlesque et macabre
Note :

   Dernière œuvre de L.-F. Céline, "Rigodon" clôt du même coup le triptyque autobiographique commencé avec "D'un château l'autre" et "Nord". Il s'agit du récit d'une odyssée apocalyptique à travers l'Allemagne en ruines de 1944 et 1945. Le lecteur suit l'écrivain qu'accompagnent sa femme Lili et le chat Bébert. Un chat très convenable et bien dressé! "Lili l'a sorti de son sac... il a déjà fait sa toilette... ses oreilles, ses pattes une à une, soigneusement... Bébert est pas le greff souillon, puisqu'il a un moment dehors, à l'air, au jour, il profite..." Le comédien Le Vigan fait momentanément partie du voyage avant de s'esquiver. Pour compenser, en cours de route, les Destouches sont rejoints par de jeunes handicapés mentaux, venus de Breslau, fuyant la progression de l'armée russe, sous la direction d'une enseignante moribonde. La bande des "petits crétins" — on les comptera plus tard, à la frontière danoise… — voyage sans se mêler aux discussions de Ferdinand l'anglophone, leurs langues maternelles lui sont inconnues.
   
   L'errance est essentiellement ferroviaire. On a quitté Berlin sous les bombes, direction Copenhague où Ferdinand a confié son or à une banque danoise. D'abord refoulés, les Destouches retournent à Sigmaringen mais c'est pour repartir sur les plateaux découverts de trains de marchandises, via Hanovre. Les "forteresses volantes" ont détruit à peu près toutes les villes, le phosphore a tout brûlé. Des cadavres apparaissent pourtant çà et là. "On voit bien maintenant... un homme!... on s'arrête, on s'approche, on touche... c'est un soldat!... et un autre... et une ribambelle!... adossés, tels quels... fixes!... morts là, raides... soufflés!..." Les avions reviennent pour massacrer les U-Boote planqués près de Hambourg. Les scènes infernales succèdent aux scènes infernales. Les poutrelles d'acier dansent et sautent : rigodon! Mais la guerre dure encore : "partout en Bochie j'ai vu des usines fonctionner à bloc qu'étaient soi-disant plus que ruines."
   
   On pense aux écrits de W.G. Sebald critiquant la stratégie anti-cité menée par les Alliés. On pense au Vonnegut d'"Abattoir 5" assistant à la destruction de Dresde. Pas étonnant que Kenzaburô Oé, après son enquête sur les victimes d'Hiroshima, mette en avant "Rigodon" comme lecture de la narratrice d' "Une existence tranquille". Les descriptions de Céline rejoignent dans la noirceur celles de "La route" de Cormac McCarthy. Mais en même temps que l'horreur, c'est le "Grand Guignol" : des scènes cocasses —y compris macabres— ponctuent tout le récit. Un maréchal est éjecté du compartiment d'un train réservé à l'OKW par une foule furieuse qui lui pique ses bottes et son uniforme… Un chef des pompiers n'a plus ni hommes ni matériels pour accueillir les hauts gradés venus aux obsèques d'un des leurs… que le Dr Destouches y aille à sa place! Une puissante locomotive se retrouve ventre en l'air, roues dans le vide... Cauchemar ou réalité? Une brique a chuté sur la tête de Céline dans l'horrifique traversée de Hambourg : la brique, la tête… la répétition devient presque comique, et l'incident fait rire le narrateur… La chose est exploitée pour justifier des déraillements du récit.
   
   Justement, le temps du récit et le temps de l'écriture se marchent sur les pieds et à plusieurs reprises. Céline est en bisbilles avec "Achille", le directeur de Gallimard, pour une édition de ses œuvres en Pléiade ; il est en guerre avec la presse et les critiques. En 1944, Céline est parti en Allemagne pour fuir l'épuration : "…vous savez rue Girardon... quand les épureurs ont épuré mon domicile avec trois voitures de déménagement…" Après la prison danoise et la misère de l'exil forcé—sept ans— il est revenu en France vivre ses dernières années à Nice puis à Meudon ; plus que jamais c'est un auteur "sulfureux" : ses écrits antisémites et racistes obscurcissent le talent nouveau du prosateur. À plusieurs reprises, "Les Temps modernes", Sartre et Vaillant sont dénoncés comme de malfaisants adversaires. Évidemment, question style, y a pas photo. Avec "Rigodon", c'est le triomphe du style célinien, points d'exclamation et fameux petits points… "oh mais je divague! la berlue! je n'aurai jamais de ces idées à trois-quatre grosses conneries la ligne, bien tassées, que vous vous voyez sacré prodige, envoyeur de messages comme pas, qu'avant vous personne n'existait, et qu'après vous ça sera bien pire, retour à zéro, les robots en panne..."
   
   Pour finir, voilà les Chinois… Ils ont soif... Si les caves de Reims les arrêtent pas "ils iront pas plus loin que Cognac! il finira tout saoul heureux, dans les caves, le fameux péril jaune!"
   
   Triptyque autobiographique :
   D'un château l'autre
   Nord
   Rigodon

critique par Mapero




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Fin du voyage
Note :

    N’ayant jamais lu de livre de Céline et n’ayant pas envie de m’embarquer dans la longue aventure du "Voyage au Bout de la Nuit", je m’étais dit que "Rigodon" me permettrait de tester le fameux style du grand écrivain dans un volume un peu plus court.
   
    Quand j’ai commencé "Rigodon" je ne savais pas qu’il s’agissait du dernier tome d’une trilogie autobiographique, où Céline fuit en Allemagne avec sa femme Lily, son chat Bébert et leur ami l’acteur La Vigue, en 1944, au moment de la défaite allemande et de l’arrivée des Alliés pour libérer l’Europe.
   
    Pour autant, malgré le contexte qui s’y prêtait, Céline ne cherche pas à expliquer ses positions politiques dans ce livre : à trois ou quatre reprises il vocifère à propos de la race blanche et de sa prochaine extinction, mais il n’essaye pas de défendre ou de justifier ses idées.
   
    J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce livre car, au début, on rentre directement dans le vif du sujet sans que rien ne soit expliqué et sans qu’on sache qui est qui et qui fait quoi, ni les raisons d’agir des protagonistes. Au bout d’un moment on comprend quand même où on se trouve et le but de nos quatre personnages : aller de trains en trains et de gares en gares, en traversant l’Allemagne jusqu’au Danemark, alors que tout le pays est bombardé par les alliés et que les gares et les trains sont particulièrement visés. Voyage chaotique semé de rencontres, d’accidents, de menaces, de violences … Un livre d’action, où tout est en mouvement, où tout est périlleux, où nos quatre personnages sont sur le qui-vive, dans l’urgence de la guerre : dans ce livre il se passe sans cesse quelque chose, il n’y a pas de place pour la réflexion posée ou la mise à distance d’une analyse raisonnable.
   
    Le style de Céline est certes très vivant, très moderne, mais il a un côté hystérique et même frénétique qui m’a un peu fatiguée : tronçons de phrases séparés par des points de suspension, interjections, exclamations, impression d’être bousculé et malmené.
    Je crois que le mieux est encore de vous donner un extrait représentatif.
   Extrait page 176:
   "Oh, que vous vous dites : que ce vieux con est assommant ! … oh certes, je veux, j’admets, je débloque … que je revienne à mes trois notes … dare-dare ! sans prétention … pour mon panorama d’Hanovre… vous comprenez il le faut !… avant que cette brique m’atteigne, m’ébranle, je n’avais pas de soucis, je me laissais bourdonner, tranquille, fuser sans ordre ni façon, trombonner n’importe comment, je me cherchais pas de musique… mais là, bon gré, mal gré, il me la faut!… je dirais même, une mélodie… voyez-moi ça ! pas instruit ni doué forcé de me grognasser des bribes… autre chose! mes cannes!… perdu les deux dans cette idiote explosion… que tout s’est abattu sur nous, enfin la façade… je crois, je suis pas sûr…"
etc.

critique par Etcetera




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