Lecture / Ecriture
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Autogenèse de Erwan Larher

Erwan Larher
  Autogenèse
  L'abandon du mâle en milieu hostile
  Entres toutes les femmes
  Le livre que je ne voulais pas écrire

Autogenèse - Erwan Larher

Page turner
Note :

   "Il ne se sentait pas en milieu hostile, ni en danger. Il s'en tenait aux faits observables : lui (qui?), seul dans une maison posée en pleine nature (la sienne?), isolée, entourée d'arbres et de taillis au delà d'un jardin sauvageon, duquel partait un chemin de terre qui s'amenuisait avant de s'annuler en une douce obscurité.
   Semblable à celle qui règne dans mon esprit, nota-t-il".

   
   Il s'est réveillé nu, dans une maison inconnue, sans se souvenir de rien. Qui est-il? dans quelle société vit-il? que fait-il là? il n'en sait rien. Il se met en route espérant découvrir la réponse à ses questions.
   
   Il s'appellera d'abord Ikea, puis Icare, Harvey, et pour finir Arsène. Il va vite réaliser que là où il est, sans passeport et sans identité, la vie n'est pas simple.
   
   Quel succession de rebondissements ce roman, un vrai feu d'artifice, çà part dans tous les sens et c'est jubilatoire. L'imagination ne manque pas! Ikea découvre une réalité qui est déjà la nôtre, juste amplifiée. Tout ce qui est en germe aujourd'hui est poussé à son maximum. L'exploitation des pauvres et des exclus par une minorité de riches, le fichage, la surveillance sous couvert de sécurité, la soumission générale largement encouragée par les medias à la solde des gouvernants etc...
   
   Ikea va connaître des aventures qui le feront passer d'indésirable et lie de la société, à patron d'une multinationale et en passe d'avoir les plus grands pouvoirs. Son questionnement sur lui-même n'a pas cessé, il s'observe, observe les autres et n'est pas sans détecter que quelque chose cloche chez lui. Il doit bien constater aussi qu'il a fait l'objet de plusieurs tentatives de meurtre.
   
   Je ne vais pas vous en dire plus, encore un livre ou moins on en dit, mieux c'est. Les pages se tournent toutes seules, grâce au personnage d'Ikea, intrigant, attachant, agaçant et grâce à ceux qui l'entourent. Aura, la beauté chargée de le protéger de loin, Jessica l'amoureuse au cœur trop tendre, ses copains de la Centrale, et bien d'autres qui se retrouvent sur sa route toujours au moment opportun.
   
   Une histoire très distrayante, qui est le prétexte à une dénonciation assez féroce de la société telle qu'elle se profile. En ces temps de campagne électorale, beaucoup de passages trouvent un écho familier et poussent à la réflexion. Le point faible de ce genre de roman, c'est en général la fin. Ici, elle est à la hauteur, ouverte à l'interprétation.
   
   L'écriture m'a paru trop travaillée parfois, avec une recherche un peu systématique de mots inusités, ceci dit la lecture est très agréable.
   
   "Oui, il l'avait perçu, cet ingrédient commun à chacun des alliages de chair et de pulsions côtoyés à la Centrale, perçu avec la même évidence qu'il en discernait l'absence dans son alchimie propre. Et il n'avait pas été le seul : chacun à sa manière, instinctivement, avait discerné non pas sa différence mais son décalage. Et, à la longue, Ikea avait saisi que cela faisait peur à ses coturnes, même s'ils n'en disaient rien. Une peur latente, celle que l'on ressent face à l'inconnu, l'inexplicable, et non celle, identifiable, appréhendable, que pouvaient inspirer la folie karatéka de Johnny ou les colères dévastatrices de Jim".

   
   Un roman qui sort de l'ordinaire, un auteur à surveiller, à vous de voir...
    ↓

critique par Aifelle




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Politic (science) fiction
Note :

   Le livre "Autogénèse" de Erwan Larher est un livre original dans le paysage littéraire français. Loin du nombrilisme de certains romans, il nous promène dans toutes les couches de notre société pour nous en présenter les travers.
   
   Erwan Larher a imaginé un homme qui se réveille dans une maison éloignée de tout. Il est nu, il n'a aucune trace de souvenir dans sa mémoire vierge, aucun papier pour lui révéler son identité. Il décide donc de se donner un nom qu'il trouve au fond du verre dans lequel il est a bu : Ikea. Muni de ce seul viatique, Ikea part dans le vaste Monde - qui semble être la France- à la découverte de ses semblables. Je dis qui semble car nous sommes dans le futur et le pays a bien changé, la population regroupée dans d'immenses centres urbains au détriment des villages et des campagnes abandonnées. Ikea, vous l'avez compris, comme le personnage de Voltaire, est un Candide qui découvre une société et par sa naïveté en fait ressortir les dysfonctionnements, les erreurs voire les horreurs.
   
   Alors, allez-vous me dire, il s'agit d'un roman de science-fiction? Oui et non! Certes nous sommes dans le futur mais c'est bien à notre société actuelle que s'attaque Erwan Larher. Il a seulement porté la logique de notre système jusqu'au bout et montrer ce qu'il nous adviendra si nous continuons dans cette direction.
   
   Notre Candide dans ses tentatives bon enfant et sympathiques pour nouer des liens avec autrui va se heurter à la peur de ses semblables qui considèrent tout étranger comme suspect et dangereux. Il découvre des hommes et des femmes, des enfants même, qui ont perdu toute notion de solidarité; l'individualisme triomphe, une déshumanisation où personne ne se soucie de son voisin. Et comme il ne peut prouver son identité, il devient un sans papier, traqué, humilié, envoyé dans une usine où des êtres humains travaillent comme des esclaves sans avoir l'espoir d'en sortir un jour.
   Larher démonte les rouages des pouvoirs politiques, des puissances d'argent qui sont maîtres des médias, contrôlent toute information, musellent la vérité, achètent les consciences ou les écrasent, empêchent les opposants d'agir par le chantage ou par la peur. Des gouvernements prompts à déclarer la guerre à ceux qui ne vont pas dans leur sens, à utiliser la force là où ils ne peuvent tromper et dominer par les moyens habituels. Il dénonce les "cadeaux" que les gouvernements font aux grandes entreprises privés au détriment des plus pauvres :
    "Ce projet était un partenariat public-privé; le privé retirant ses billes (et ses dividendes) avant la débâcle, les Etats partenaires seraient obligés de payer le surcoût imposé par les retards de livraison. On se procurerait cet argent en augmentant certains prélèvements indirects pesant sur ceux qui végètent vers les bas de l'échelle sociale (puisqu'ils se laissaient faire sans broncher, pourquoi avoir pitié d'eux.) en augmentant les taxes sur certains produits de consommation locale."
   
   Quant au président François Copain, voilà les difficultés auxquelles il doit faire face au moment des élections :
   "Le bourbier perse où quelques soldats français venaient de perdre la vie dans une embuscade, sans compter l'Afpac où l'occident s'embourbait depuis des décennies. Le chômage en hausse, la dette égale; deux de ses ministres dans de sales draps : l'un au sens propre, chopé avec la fille mineure de sa femme de ménage, obligée de la fermer pour que maman garde sa place, l'autre pris la main dans pot-de-vin, une histoire d'appels d'offres truqués qui durait depuis des années."

   
   Bref! Vous voyez bien que nous ne sommes pas si loin de notre monde actuel!
   Les partis politiques aussi se retrouvent dans le collimateur et certes, ils ne portent pas le même nom dans le Monde d'Ikéa mais comme nous les reconnaissons bien!
   "Les Feuillants, François Copain et Hugues Borlette en tête valorisaient l'individu au détriment du collectif, castrateur et émollient.
   Ses leaders et maîtres à penser affirmaient que l'homme est un loup pour l'homme, que l'on n'y peut rien changer, que la compétition et le struggle for life étaient dans ses gènes depuis la nuit des temps.
   On ne pouvait donc pas critiquer les politiques au pouvoir : ils ne faisaient qu'appliquer les principes auxquels ils croyaient en laissant les pauvres s'appauvrir, les riches prospérer, en maintenant étiques les services publics, en ne soutenant plus les indigents, les artistes, les handicapés.
   Au contraire des Feuillants, les Montagnards avaient longtemps soutenu que le rôle d'une société était de transformer les inégalités de droit, pour protéger les faibles et faire en sorte que le bien-être ne soit pas réservé aux quelques plus forts du troupeau... Pourtant ils avaient peu à peu cessé de lutter principes contre principes avec les Feuillants qui avaient progressivement, via les médias et les programmes scolaires, instillé les leurs dans les crânes comme des évidences. Si bien que l'idéalisme originel des Montagnards apparaissaient comme une faiblesse, au contraire du réalisme de leurs opposants."

   
   Le livre est donc une sorte de récapitulatif de tout ce qui ne va dans la la société française, ce qui est très réconfortant (Ah! enfin quelqu'un qui s'intéresse à ce qui se passe autour de nous pour faire entendre une voix indignée) et il ne manque pas d'humour. Celui-ci provient principalement de la naïveté absolue d'Ikéa qui ne comprend pas le monde qui l'entoure et doit se faire expliquer ce qui est évident pour tous. Par exemple son incompréhension de l'homophobie, plonge ses camarades de travail dans l'embarras. Mais l'auteur n'oublie pas qu'il s'agit d'un roman et crée des personnages qui (à l'exception d'Ikéa) ont une histoire, un passé, des sentiments même s'ils restent parfois trop démonstratifs et sont plus des idées que des personnages réels .
   
   "Autogenèse" me rappelle certains titres d'écrivains américains Percival Everett ou James Frey qui promènent aussi le lecteur dans la société de leur pays. Il en a les qualités et va même plus loin dans la dénonciation du mondialisme, des magouilles et des errements politiques. L'on aimerait bien parfois, au lieu d'un survol général, que l'écrivain aille plus loin, creuse plus profond sur certains sujets, mais quoi qu'il en soit "Autogénèse" est un roman qui fait du bien parce qu'il nous permet de réfléchir sur nous-mêmes et sur le monde politique et, en ce moment, en particulier, nul doute que ce n'est pas superflu!!

critique par Claudialucia




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