Lecture / Ecriture
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Cartographie des nuages de David Mitchell

David Mitchell
  Le fond des forêts
  Cartographie des nuages
  L’âme des horloges

David Mitchell est un romancier anglais né en 1969.

Cartographie des nuages - David Mitchell

Musique au cœur
Note :

   J'ai beaucoup aimé le livre de David Mitchell, "Cartographie des nuages" paru aux éditions de l'Olivier, si curieux par la construction et intéressant au niveau du récit qui fait s'entrecroiser plusieurs vies à des époques différentes.
   
   Le protagoniste d'une des histoires, musicien, compose "un sextuor de solistes empiétant les uns sur les autres : piano, clarinette, violoncelle, flûte, hautbois, violon".
   Ce qu'il en dit résume bien la construction de ce livre : "Dans le premier mouvement, chaque solo est coupé par le suivant; dans le second, les soli reprennent successivement là où ils se sont interrompus."
   
   Effectivement il y a six histoires dans ce livre, six vies qui s'interrompent pour laisser place a une autre avant d'être reprises par la suite. "Véritable révolution ou simple procédé?" s'interroge l'artiste. Je ne saurais le dire mais en tous cas c'est une réussite.
   "Chaque instrument parle une langue définie par une clé, gamme et couleur."
ajoute le musicien.
   
   Ce qui est remarquable, en effet, c'est que chaque récit est comme une partition qui changerait de style selon le personnage, le siècle dans laquelle il vit, la destinée qu'il affronte. Chacun a une tonalité qui lui est propre, triste ou nostalgique, cruelle ou âpre, humoristique, férocement satirique, chacun est un prétexte a explorer une époque, à en saisir l'essence, en montrer les faiblesses, dénoncer les horreurs. Brillantes variations selon qu'il s'agit d'une femme ou d'un homme, d'une personne âgée ou jeune, de notre passé lointain ou récent, de notre présent ou de notre futur car David Mitchell s'essaie aussi à la science-fiction dans deux des récits. On s'intéresse aux personnages, on peut s'identifier à certains d'entre eux ou en rejeter d'autres selon notre sympathie pour eux car les récits sont prenants.
   
   Piano : Adam Ewing rédige le journal de sa traversée du Pacifique. C'est un homme de loi américain, honnête et scrupuleux, bon croyant. Il manifeste parfois les préjugés de sa classe sociale et de sa religion mais son humanité, l'intérêt qu'il porte aux autres y compris aux indigènes des pays qu'il visite (nous sommes en Nouvelle-Zélande dans l'archipel de Chatham) le rendent sympathique. Nous sommes au XIXème siècle, colonisation, asservissement des races au nom de la religion et de la prétendue supériorité des blancs.
   
   Clarinette : Robert Frobisher, rejeton d'une bonne famille anglaise, déshérité par son père, se met au service du grand compositeur Vivyan Ayrs trop malade pour continuer à composer. Du château Zedelghem en Flandre il écrit à son ami Sixsmith des lettres datées de 1931. Rapports humains qui se fondent sur l'appartenance à une classe sociale et la fortune. Exalté, sans scrupules, cynique, voleur, il voue à la musique une passion qui le consume et qui représente ce qu'il a de mieux en lui. L'art paraît être la seule porte de sortie.
   
   Violoncelle : Luisa Rey, journaliste américaine, idéaliste et courageuse, risque sa vie pour déjouer un complot nucléaire dans les années 70 en Californie. Le récit montre la corruption du pouvoir qui n'hésite pas à sacrifier les êtres humains à l'argent et au profit.
   
   Flûte : Timoty Cavendish vit dans un présent qui nous ressemble où les "vieux" sont enfermés dans des maisons de retraite, antichambres de la mort. Début inquiétant d'une déshumanisation, solitude.
   
   Hautbois : Somni-451 est une clone. Dans la dictature où elle vit les clones sont des esclaves au service des Sangs-Purs. La liberté individuelle est niée. La science sans conscience a créé une société sans espoir qui fonctionne à la manière du nazisme en éliminant ce qu'il y a d'humain dans l'Homme.
   
   Violon : Zachary, est un survivant de cette civilisation, dans un futur encore plus lointain, après la Chute c'est à dire après la destruction de la civilisation de Somni. C'est le retour à une forme de barbarie où prévaut la loi du plus fort dans une civilisation éclatée qui porte encore des traces de l'ancienne. Pourtant, la solidarité possible entre les peuples, est un léger espoir dans la survie de l'Humanité.
   
   La langue parlée évolue avec les époques et il faut saluer la vive imagination et le style protéiforme de David Mitchell qui parvient même à créer un langage du futur, contemporain de Somni, et un autre contemporain de Zachary, ce dernier n'étant qu'une corruption de la langue parlée à l'époque de Somni.
   
   Ingénieux aussi comment ces récits se transmettent de l'un à l'autre malgré l'éloignement dans les siècles et comment les personnages sont reliés entre eux par un fil qui assure la cohésion de l'ensemble.
    ↓

critique par Claudialucia




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Pfiou... Quel choc !!
Note :

   Cartographie des nuages… c’est le nom donné à son sextuor par Robert Frobisher en 1931. Le jeune homme est installé dans le château de Zedelghem, et sert d'assistant au vieux Ayrs, un compositeur anglais de renom. Il écrit de longues lettres à son ami Sixsmith dans lesquelles il lui narre son quotidien et lui décrit les affres de la création musicale.
   
   Et voilà qu'il découvre une moitié de livre qui l’intéresse fort, contant les pérégrinations d’Adam Ewing, homme de loi anglais qui voyage dans les Iles Chatham en 1850. Ce dernier assiste, impuissant et résigné, à l’esclavage pratiqué par des autochtones sur d’autres tribus. C'est la première histoire de ce livre incroyable qui m'a émue et captivée, un vrai coup de cœur!
   
   Le ton est en effet donné dès le premier récit - il y en a 6, tour à tour drôles, tragiques, émouvants, dont 5 sont découpés en deux parties. Ces derniers sont tous imbriqués (vous découvrirez comment on passe de l’histoire d’Ewing à celle de Frobisher, puis Luisa Rey, Sonmi 451 et Zachry…), se passent à des époques différentes certes mais ont en commun des individus étrangement reliés par une tache de naissance, et mettent en lumière un destin individuel, un homme ou une femme ayant à lutter contre des événements plus ou moins dramatiques.
   
   Qu’ils soient englués dans un monde terrifiant (qui peut prendre bien des aspects, de la maison de retraite à la société du futur) ou en butte à l’hostilité de leur milieu, chacun est seul. Luisa Rey, mon personnage préféré, combat une installation nucléaire dans les années 70, Sonmi 421 est un clone qui s’est rebellée et qui a découvert l’horrible destin de ses semblables, Cavendish est un vieux bonhomme mis au rebut dans une maison qui n’aurait rien à envier à l’établissement de "Vol au-dessus d’un nid de coucou"…
   
   Le constat est donc amer. L’humanité est perdue. Il n’y a plus rien à en espérer pour la simple et bonne raison que personne ne tire les leçons du passé, chacun répète les mêmes erreurs. voilà, c'est un éternel recommencement.
   
   La civilisation elle-même est un leurre. Il suffit d’un grand "boum" nucléaire pour que l’homme retourne à l’état de barbare. Le récit "La croisée d'Sloosha pis tout c'qu' a suivi" est plutôt édifiant. C'est le seul qui soit "entier" et qui constitue le point d'orgue de cette histoire de l'humanité. C'est la réponse de Mitchell à la naïve question d'Ewing : "Prétendez-vous que la race blanche ne domine point par la grâce divine mais par le mousquet?"
   
   C’est un roman bourré de références ciné et littéraires si on sait lire entre les lignes, construit de manière brillante, qui m'a vraiment estomaquée. La traduction est excellente, cela a dû constituer un tour de force pour reproduire ces styles littéraires différents, SF, thriller, récit de voyage du 19ème, genre épistolaire et surtout le langage imaginaire de l'histoire centrale. Chapeau.
   
   "Les gens des Vallées voudront pas entendre qu'la faim des hommes a donné vie à la Civilis'rie, pis qu'c'est la même faim qui l'a tuée. C'est c'que j'ai appris chez d'autres tribus où qu'j'suis restée. Des fois, quand qu'tu dis à quelqu'un qu'ses croyances sont pas vraies, il croit qu'tu dis qu'sa vie et leurs vérités sont pas vraies."

   
    Génie et inventivité de l'écrivain qui imaginé toutes ces boites gigognes pour amener le lecteur à réfléchir sur nous, jeu de miroirs, voyage dans le temps qui laisse songeur. Je ressors étourdie de cette lecture, éblouie par la virtuosité de Mitchell et son implacable logique. Légèrement tempérée par la dernière phrase...
   "Cependant qu’est-ce qu’un océan, sinon une multitude de gouttes?"
   

   Le 13 mars 2013 est sortie l'adaptation ciné.

critique par Folfaerie




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