Lecture / Ecriture
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Le sillage de l'oubli de Bruce Machart

Bruce Machart
  Le sillage de l'oubli
  Des hommes en devenir

Bruce Machart est un auteur américain né au Texas dans une famille d'agriculteurs d'une contrée rurale proche du comté de Lavaca, où se déroule l'intrigue du "Sillage de l'oubli".
Il publie en 2011 ce premier roman puis un recueil de nouvelles, "Men in the Making".

Le sillage de l'oubli - Bruce Machart

De boue,de sang... et le bruit des sabots
Note :

   Des critiques assez dithyrambiques circulaient partout. Justifiées. C'est un grand roman que Bruce Machart nous propose. Comme ça se passe dans le Sud et qu'il y a terre et famille on a parfois convoqué Faulkner. On convoque assez souvent le chantre de Yoknapatawpha. Je suis beaucoup moins sûr qu'on l'ait lu tant que ça. Là n'est pas la question. Mais qu'est-ce qu'on aime tous un peu jouer à ces Sept Familles littéraires.
   
   La terre c'est celle du Texas, du Texas des bêtes à cornes, pas du pétrole, ou pas encore. Et la famille ,voire le clan, voire la communauté, c'est celle de ces émigrants tchèques dont la ville s'appelle d'ailleurs Praha. Vaclav Skala en veut à son quatrième fils, Karel, qui a "tué" sa mère en naissant. Il y a des départs plus en fanfare. Matériellement tout du moins, en cette fin du XIXème l'avenir est prometteur à qui veut bosser dur comme ce rude paysan qui traite ses chevaux mieux que ses fils. Mais c'est ainsi et le coton et la bière vont faire la fortune de ce Karel mal-aimé alors que ses trois aînés ont épousé les filles d'un riche voisin hispano-mexicain.
   
   Bruit et fureur, tiens donc, brutalité et règlements de compte, vols de tonneaux, incendies, le sel de cette vie, la lutte pour posséder, ce que j'appelle la violence des bornes, pour un arpent de terrain. Du terre à terre dans cette sorte de saga d'où tout miel est exclu dans le bruit des bottes et le sifflement des fouets. Et puis, présent comme rarement, le pays, ce pays en devenir avec ses poussières et ses ravines, ses champs de coton immenses et ses mots étranges pour l'ignare en botanique que je suis, ces mots qui vous font ouvrir un vieux dico, les pacaniers, les mesquites, les gommiers, que la technologie actuelle nous permet de voir d'un clic. En ce sens on vit une époque parfois formidable. Bruce Machart ne craint pas de s'arrêter deux pages sur les tribulations d'un grand duc dans la nuit texane, ni sur la curiosité d'un vieux curé que sa maladresse a emprisonné sur les barbelés. Ni sur la castration d'un cheval fringant dont l'avenir s'obscurcit d'une charrue.
   
   "Le sillage de l'oubli" dont le titre original parle plutôt de pardon, de rémission, "The wake of forgiveness", est un grand roman de l'Amérique où les héros cognent et encaissent, tuméfient et cicatrisent, bâtissent et brûlent, vivent "en quelque sorte". Une littérature belle et très élaborée, très structurée, de belles circonvolutions comme celles des arbres de là-bas. Prenez une page au hasard de ce livre, je vous défie de ne pas chanceler tant l'écrivain a su brasser corps et âme cette humanité pour en faire un grand œuvre sur les hommes en peine et en colère, tout de haine et de vulnérabilité. Machart rejoint la galerie immense de ces grands Américains qui de Steinbeck à Cormac McCarthy, d'Erskine Caldwell à Tom Franklin, n'en finissent pas de réenchanter le lecteur. Louons encore et toujours les grands hommes de là-bas! Quitte à frissonner lors du contact des doigts sur la crosse d'une arme.
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critique par Eeguab




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Un grand roman
Note :

   "Texas, 1895. Un propriétaire terrien voit la seule femme qu'il a jamais aimée mourir en mettant au monde leur quatrième fils, Karel. Vaincu par le douleur, l'homme entraîne ses enfants dans une vie austère et brutale. Pour lui, seuls comptent désormais ses chevaux de course, montés par Karel, et les paris qu'il lance contre ses voisins pour gagner toujours plus de terres.
   Mais l'enjeu est tout autre lorsqu'un propriétaire espagnol lui propose un pari insolite qui engage l'avenir des quatre frères. Karel s'élance dans une course décisive, avec pour adversaire une jeune femme qui déjà l'obsède". (4e de couverture).

   
   Cette fois-ci, on peut être reconnaissant à l'éditeur d'en avoir très peu dit dans la 4e de couverture. Ce court résumé ne laisse pas présager toute l'ampleur et la puissance de l'histoire qui se déploie sur plusieurs décennies. La construction du livre nous transporte alternativement l'année des 15 ans de Karel, dans sa petite enfance ou à l'âge adulte lorsqu'il est lui-même père.
   
   Je n'en dirai guère plus sur l'intrigue qu'il est important de découvrir peu à peu, je n'ai lu que des avis élogieux sur cette histoire et je vais y ajouter le mien, tout aussi positif, c'est un grand roman. A la fois par la force d'évocation des paysages, de la vie de ces hommes brutaux venus de Tchecoslovaquie travailler la terre du Texas et par l'écriture. Il y a une palette de sentiments et une finesse de sensations que je qualifierai de féminine.
   
   Au début, j'ai été prise à la gorge par la dureté de la vie des quatre garçons. Le père se montre inutilement cruel et l'image des quatre enfants attelés à une charrue, le cou définitivement déformé a failli me faire abandonner... Heureusement j'ai continué et le roman se révèle tellement plus complexe, ouvrant constamment des pistes de compréhension.
   
   Nous voyons les évènements par les yeux de Karel, qui traînera comme un boulet d'avoir été responsable de la mort de sa mère, de n'avoir jamais été pris dans ses bras, de n'avoir aucune image d'elle, contrairement à ses frères. Le propriétaire espagnol qui surgit dans leur vie va changer leur avenir à tous les quatre, dans des directions différentes.
   
   "Le feu faisait partie de toutes ces choses capables de laisser un homme impuissant, et au moment où Karel s'apprêtait à franchir la barrière du corral, les yeux méfiants de ses frères rivés sur lui, il se dit que la famille en était une autre. Un homme ne pouvait pas plus choisir la famille dans laquelle il naissait qu'il ne pouvait la forcer à demeurer soudée quand tant d'évènements usaient et effilochaient les liens censés la maintenir unie. Si on tentait de la retenir par la force avec un harnais, comme leur père l'avait fait d'une main de fer, les liens devenaient des entraves et finissaient par vous étouffer".

   
   Je ne suis pas grande amatrice des descriptions de travaux de la terre ou d'élevage des chevaux, mais ici l'écriture magnifie tout et je ne me suis pas ennuyée une seconde. Il y a à la fois de la poésie et du lyrisme dans certaines scènes, bien loin de la rudesse des conditions de vie des personnages.
   
   "Au bout d'un kilomètre parcouru en aveugle sur son cheval, quand la pluie se fait encore plus fine sans pour autant cesser complètement, les yeux de Karel discernent quelque chose dans la profondeur de la nuit. Whiskey s'ébroue, sa peau ondule sous la selle, et Karel respire par le nez, inhalant l'odeur à la fois sucrée et musqué du crin de cheval mouillé. Son œil, presque fermé tant il est enflé, le fait encore souffrir, mais de façon atténuée, un peu comme une pulsation assourdie sous la peau. Il y a quelque chose à retenir de tout cela, pense-t-il. Un savoir sur le corps, les yeux, la chair, les os et le cœur. Sur la manière dont le corps veut s'adapter, se soigner, voir et sentir. Et il y parvient, se dit-il, même imparfaitement".

   
   Vous l'avez compris, à lire absolument.
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critique par Aifelle




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Magique
Note :

   
   Un somptueux premier roman qui allie une construction parfaitement maîtrisée à une magnifique écriture riche en symboles. On ne déflorera pas trop la sombre histoire de cette fratrie du Texas dominée par un père dur et castrateur.
   
   Je peux juste vous dire que c'est un des plus beaux livres que j'aie lu ces dernières années, une littérature américaine comme je l'aime, à l'instar des romans de Ron Rash.
   
   Mais comment fait-il pour écrire un texte aussi puissant, aussi évocateur, capable de produire des images qui restent gravées dans votre rétine tout en laissant libre cours à l'imagination du lecteur, distillant des scènes hautement symboliques sans trop en faire mais suffisamment pour que ces lignes vous poursuivre longtemps après la lecture ?... c'est magique...
   
   Un texte aussi puissant que subtil dans la variété des sentiments et des émotions, on n'en lit pas tous les jours.
   
   Une grande découverte!

critique par Petit Sachem




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