Lecture / Ecriture
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Mapuche de Caryl Férey

Caryl Férey
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Caryl Ferey est un écrivain français né à Caen en 1967.

Mapuche - Caryl Férey

Séquelles d’une dictature
Note :

   Un roman sur les malheurs de l'Argentine. Ce pays a traversé une épouvantable crise économique et sociale en 2000-2002 quand "cent mille cartoneros descendaient chaque jour des banlieues pour ramasser et revendre les ordures recyclables" de Buenos Aires. Son redressement sous les présidents Kirchner est manifeste, illustré par la renaissance de certains quartiers proches du port. Ceci ne peut pas et ne doit pas effacer la mémoire de la dictature qui avait sévi une génération plus tôt. En mettant un terme au chaos de l'ultime ère péroniste en 1976, les généraux Videla, Galtieri et compagnie, avaient fait entrer l'Argentine dans une barbarie sanguinaire qui dura jusqu'au fiasco des Malouines. Après 1983, et le retour des civils au pouvoir, le pays va mesurer l'étendue du désastre, essayer de soigner ses plaies et châtier les coupables. Les mères et grands-mères des disparus manifestent et réclament justice. Tous les responsables des crimes de la dictature ne furent pas éliminés d'un coup de baguette magique. Des militaires principalement, mais aussi un homme d'affaire corrompu et des ecclésiastiques rétrogrades tentent de résister au châtiment qu'ils méritent et confient à des tortionnaires une nouvelle "sale besogne" : telle est la toile de fond de ce roman très noir de Caryl Férey qui s'ouvre sur un "vol de la mort" dont la victime sera identifiée plus loin.
   
   Deux personnages principaux. Rubén Calderón, dont le père et la sœur ont péri sous la torture, est devenu le "bras armé" des Grands-Mères de la Place de Mai où elles se réunissent toujours vingt ans après la chute de la dictature. Elles s'occupent des personnes disparues, mortes sous la torture dans une école militaire, enterrées on ne sait où, voire victimes des "vols de la mort". Elles cherchent aussi à démasquer les couples qui ont adopté —près de trente ans auparavant— des enfants nés des victimes de la répression. Le passé de Maria Victoria et de Miguel alias "Paula" est au cœur de ce récit : comment avaient-ils été adoptés? Qu'étaient devenus leurs parents? Tandis que Jana, la Mapuche à la poitrine plate, mène une enquête pour retrouver son amie disparue ; Rubén est à la recherche de la photographe Maria Campallo, fille d'une riche famille porteña. Ils doivent unir leurs efforts. Jana abandonne ses activités de sculptrice et renoue avec les traditions des mapuches victimes de la colonisation de leurs terres : "les Mapuche s'étaient toujours battus, jusqu'au bout. Jana Wenchwn était une wekfache, une guerrière..."
   
   Caryl Férey nous conduit d'un bout à l'autre de Buenos Aires : zone portuaire, quartiers industriels, échangeurs autoroutiers, café Tortoni, quartiers huppés, quartiers chauds, bidonvilles. On piste les méchants jusqu'en province, dans le Chubut où vivaient les Mapuche. De faux piqueteros, et de vrais tortionnaires, tels le Toro et le Picador sont prêts à vous déchiqueter, sous les ordres d'Hector Parise avec qui ils formaient "une patota, une bande de copains chahuteurs... Ensemble, ils avaient enlevé des Rouges dans les rues ou à leur domicile, fait sauter la tête d'un tas de Juifs, d'intellos, d'ouvriers syndiqués, de moricauds, parfois en pleine rue, ils avaient arraché des aveux à la pince, à la picana, ils avaient bu du champagne dans les coupes des gens qui se tortillaient au milieu des débris de leurs maisons…" Comme on s'en doute, "la fin de la dictature avait marqué un tournant dans leur carrière" !
   
   Voilà les têtes brûlées que vous allez fréquenter en lisant ce roman survolté, terrible et plein d'horreurs sur lesquelles se fonde une relation très forte entre Rubén et Jana. Le style du romancier doit aussi être pris en compte dans l'impressionnante réussite du livre ; il est souvent plein de trouvailles dans ses descriptions : "les grues du port de commerce surveillaient les containers…" ou "des zones marchandes à l'ennui clinquant infligées depuis le sacre de Wal-Mart" et d'où sourd "du désespoir en code-barres." Lecture marquante et frisson assuré.
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critique par Mapero




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Simple, mais correct
Note :

   Argentine, Buenos Aires.
   
   Jana est une indienne de la tribu Mapuche, jadis persécutée et massacrée par le pouvoir dominant. De nos jours, après un parcours plus que difficile, elle vit de son travail de sculptrice, encore jeune, mais sans illusions, et solitaire. Les Mapuche sont toujours des "parias", au mieux des marginaux. Jana a un ami, Paula, jeune travesti qui cherche à se faire embaucher dans un spectacle de Music Hall. Un jour, Paula et Jana trouvent près du fleuve le cadavre de Luz un ami commun. La police officielle n’aime pas les milieux marginaux et ne veut pas rechercher le tueur.
   
   Ruben Calderon, enlevé jeune en 1976, terrible année de la dictature, rescapé de leurs geôles, y ayant perdu dans d’atroces conditions sa sœur et son père, est devenu détective privé, et s’occupe des disparus et des victimes de cette époque. Ce qui l’entraîne à enquêter sur la disparition soudaine de Maria Victoria Campallo, photographe, fille d’un homme d’affaire puissant, et non sans tache.
   
   Le sort de Luz et celui de Maria Victoria, en principe sans rapport, vont rapprocher Jana de Ruben, et les entraîner l’un et l’autre dans une éprouvante équipée. Ils vont aussi se découvrir des raisons personnelles de se rapprocher, tous deux survivants de persécutions ignobles. Bien que la dictature soit du passé en Argentine, corruption et délinquance règnent encore de façon sévère, en haut lieu.
   
   Un roman policier très bien documenté, sur la dictature argentine et ses retombées, ainsi que sur les coutumes des Indiens Mapuche, et leur histoire. Sinon, l’action est prenante, le suspense bon, la violence omniprésente. Les deux justiciers auront l’occasion de presque mourir une dizaine de fois, laissant des myriades de cadavres derrière eux, avant que le courage et l’amour viennent à bout de l’adversité.
   
   L’histoire d’amour est un peu simpliste, tout de même, et pleine d’envolées lyriques sentimentales. Le contexte politique est bien rendu et l’on apprend l’histoire du peuple Mapuche dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
   
   La langue est correcte, il y a de bonnes descriptions.
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critique par Jehanne




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Un écrivain baroudeur
Note :

    Mapuche... c'est le "peuple de la terre", nom d'un peuple indien autochtone d' Argentine (au nord de la Patagonie), chassé, spolié de ses biens, voire exterminé par les Winkas, c'est-à dire les Conquistadors, colons espagnols autrefois arrivés par bateau pour envahir le pays et le continent sud-américain. Les Mapuche résistèrent bien à l'envahisseur jusqu'à la fin du XIXème siècle mais aujourd'hui, beaucoup vivent à l'écart de la société, avec cette rancœur à l'égard de l'occupant.
   
    Jana est une jeune femme marginale qui fait partie de ce peuple. Elle est sculptrice et s'est liée d'amitié avec un dénommé Miguel, travesti et prostitué notoire qui travaille à Boca, le sale quartier de Buenos Aires.
   
    L'autre personnage important du roman, c'est Ruben Calderon. Fils du poète Daniel Calderon qui a disparu et a été torturé par la dictature au pouvoir, Ruben, qui a aussi perdu sa sœur, a vu sa famille démembrée par la junte militaire. Il a également été autrefois enfermé dans les geôles argentines et a subi les pires violences et humiliations. Il s'en est sorti et depuis le changement de régime et la chute des militaires, Ruben s'est transformé en chasseur de tortionnaires.
   
    Donc entre Jana et Ruben, si les causes d'un traumatisme sont différentes, l'intensité de la douleur est bien la même. Ces deux-là, que rien ne rassemble a priori, vont unir leurs forces dans un sanglant thriller qui combine le fait divers et le fait historique. Alors que Jana cherche à trouver les assassins d'un des ses amis prostitués, Ruben enquête lui sur la mort de la fille d'un grand entrepreneur du bâtiment, Edouard Campallo, soutien de campagne et ami du maire de Buenos Aires. Quels liens trouver entre ses deux affaires?
   
    Les deux héros du livre vont unir leurs forces et leurs convictions pour déceler la vérité sur ces morts ou disparitions jusqu'à un final mouvementé et digne des plus grands thrillers noirs américains. Alternant les passages historiques et ceux où l'enquête bat son plein, l'écriture et le sens du récit de Caryl Férey est saisissante et m'a tenu en haleine durant tout le roman. Sans conteste, un grand écrivain. J'ai aimé le côté historique du livre où l'auteur nous décrit un pays et son histoire, un pays avec ses traumatismes dont il se sert pour asseoir l'énigme. C'est extra! Ayant situé ses romans précédents en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud, j'ai hâte de découvrir les écrits de cet écrivain baroudeur.
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critique par Laugo2




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Recherches dans l’intérêt des familles…
Note :

   L’histoire mouvementée de l’Argentine contemporaine de la dictature militaire à la crise monétaire en passant par la féroce répression de la junte au pouvoir, de la Coupe du Monde de football à la guerre des Malouines ! Période comme on le sait très agitée !
   
    Roman en trois parties : "Petite Sœur", "Le cahier triste" et "Kulan, la femme terrible".
   La découverte du cadavre d’un prostitué travesti massacré n’est pas en soi un évènement majeur sur les quais malfamés des docks du port de La Boca ! Et pourtant ce fait divers d’apparence horrible, mais banal, va déboucher sur des coups de théâtre qui vont réécrire l’histoire de certaines familles !
   
    La victime est un dénommé "Luz", figure de la faune homosexuelle hantant les bas-fonds de Buenos Aires. La police ayant d’autres chats à fouetter ne se démène pas vraiment pour solutionner ce meurtre ! "Paula", amie de "Luz", demande l’aide de Jana. Celle-ci, indienne Mapuche sculptrice et ancienne prostituée, ne se résigne pas à l’impunité qui semble promise aux assassins ! Car pour quelle raison ce crime sordide, "Luz" n’était pas riche bien au contraire alors pourquoi ?
    Elle espère obtenir l’aide de Rubén Caldéròn, avocat spécialisé dans la recherche des disparus de la Junte Militaire, lui-même rescapé des geôles militaires de l’Ecole de la Marine de sinistre réputation. La première réponse de ce dernier est "Non", mais il change d’avis surtout qu’une autre disparition inquiétante est signalée, celle de Maria Victoria Campello ! Photographe, elle est la fille d’un riche et influent homme d’affaires très impliqué politiquement.
   
   Y aurait-il un lien entre les deux affaires, la mort de cet homme et la disparition de cette femme que tout semble opposer ?
   
    S’ensuit pour Jana et Rubén un road-movi sanglant à travers les immensités de l’Argentine et un retour sur une époque sombre du l’histoire du pays, la "Guerre sale" avec son cortège d’horreurs.
   
    Énormément de personnages dans ce roman, dont un certain nombre de nostalgiques de la Junte Militaire, période faste pour eux qui leur a permis de s’enrichir rapidement.
   
    Jana Wenchwn, indienne "Mapuche" est une battante digne descendante d’un peuple de guerriers rescapés de plusieurs tentatives d’exterminations.
   
    Rubén est le fils d’un poète renommé, il a vu une grande partie de sa famille torturée et tuée. Il est très engagé dans la défense des femmes, grands-mères, mères, épouses ou sœurs qui inlassablement depuis des décennies défilent Place de Mai.
   
    Un roman foisonnant car en plus du côté noir de l’histoire, il est un constat social et un cours d’histoire sur un pays que personnellement sur le plan littéraire je connais peu.
   
    C’est également un hommage aux femmes et aux hommes qui se sont battus au péril de leurs vies pour rétablir une démocratie dans leur pays malgré une répression féroce ! Une pensée pour ces femmes admirables "Les mères de la Place de Mai".
   
   Extraits :
    - Argent, politique, pouvoir : tu me demandes de mettre les mains dans la merde, résuma-t-il.
   
   - Aujourd’hui, les Mapuche ne représentaient plus que trois pour cent de la population argentine, concentrés dans les régions pauvres du Sud ou noyés dans les bidonvilles des lointaines banlieues…
   
   - Un trois-mâts rutilant revenait vers la marina, il pensait toujours à Jana, à son odeur dans ses bras, à ce qui l’avait poussé à l’embrasser dans la cour. La Mapuche avait surgi du néant : pourquoi sinon y retourner ? Âge, origines sociales, ethniques, tout les séparait. L’ardeur de leur baiser à l’aube trahissait un profond et commun désespoir, qu’il ne se sentait pas de taille à affronter.
   
   - Les femmes s’étaient réunies devant l’obélisque, un lange de bébé sur la tête, le pañuelo, comme symbole de leurs enfants volés.
   
   - Venger les morts ne les fait pas revenir, éluda Rubén.
   
   - Les vivants ne sont pas toujours mieux lotis.
   Le temps était passé, déformé — le temps Mapuche, qui compte les secondes en heures et le jour à l’aube. Les esprits flottaient mais Jana ne les reconnaissait pas encore.

critique par Eireann Yvon




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