Lecture / Ecriture
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Le recours de la méthode de Alejo Carpentier

Alejo Carpentier
  Concert baroque
  Le Siècle des Lumières
  Le recours de la méthode
  Chasse à l’homme

Alejo Carpentier y Valmont est un écrivain cubain né en 1904 et mort en 1980.

Le recours de la méthode - Alejo Carpentier

Un dictateur très parisien
Note :

   Ce titre à la Descartes, ces citations en exergue des chapitres successifs, ce recours au rigoureux philosophe pour juger d'un dictateur caricatural et ridicule, égocentrique et sans programme, agissant par impulsion et bourré de préjugés, tout signifie que l'auteur a choisi l'antiphrase et l'ironie ravageuse. La littérature latino-américaine a mis en scène bien d'autres despotes, mais jamais avec autant de références à la vie culturelle du moment, de Paris et de l'Europe ; aussi est-il réducteur de faire d'Alejo Carpentier un auteur simplement cubain. De même que l'identité du dictateur n'apparaît pas, le nom du pays reste inconnu. Synthèse géopolitique d'un peu tout l'ancien empire espagnol le pays tient de Cuba, mais aussi de plusieurs autres pays d'Amérique centrale mais il n'est précisément aucun d'eux.
   
   Pour dépeindre les folles réalités d'une dictature tropicale, Carpentier choisit une écriture "baroque" aux longues phrases exquises mais souvent surchargées d'accumulations. On a parlé de “réalisme magique”. On doit aussi souligner des correspondances entre la vie du dictateur et divers aspects de la biographie de l'auteur. Comme lui, le héros venu d'Outre-Atlantique participe à la vie parisienne. Le domicile parisien, rue de Tilsitt, d'où l'on aperçoit les bas-reliefs de Rude à l'Arc de Triomphe, ouvre et ferme la boucle de la narration. C'est la résidence d'Ofélia, la fille du dictateur, et le bref séjour du despote entre deux soulèvements militaires réprimés au pays.
   
   Parce que c'est une pure fiction politique sur une dictature, il n'y a rien de très romanesque à trouver dans "Le recours de la méthode". Il vaut mieux que le lecteur se satisfasse de rencontrer l'écho des événements — principalement parisiens— depuis la Belle Époque jusqu'aux Années Vingt, plutôt que de s'impatienter à attendre des romances à la cour ou des flirts dans l'opposition. Paris est la ville des plaisirs, la ville où s'encanaille le dictateur en goguette, la ville d'art où avant la Grande Guerre il achetait des tableaux pour décorer son hôtel particulier, écoutait des sonates, et fréquentait l'opéra. Ce goût de la belle-époque, le dictateur a essayé de l'importer dans son pays enrichi par les fournitures de matières premières aux belligérants : au lieu de développer les routes et le logement social, il choisit d'acclimater l'opéra avec un succès indéniable jusqu'aux déboires de Caruso, obligé de s'enfuir de la scène en tenue d'égyptien à cause d'un attentat à la bombe dans la fosse d'orchestre. L'après-guerre verra les modes changer : l'Ex-dictateur déteste l'art moderne qui a envahi son hôtel particulier : "L'Ex courait de pièce en pièce, trouvant partout les mêmes désastres : tableaux fous, absurdes, hermétiques, sans évocations historiques ou légendaires, sans sujet ni message…" Ofélia avait acheté des cubistes et des abstraits!
   
   Cette fiction historique embrasse toute une époque. Notre despote, d'abord favorable aux casques à pointe de Guillaume II en 1914, se transforme en supporter des “Alliés” quand son très germanophile Premier ministre, tente de le renverser, l'obligeant à courir à Saint-Nazaire embarquer dans un paquebot pour aller diriger la répression. Il lui avait déjà fallu vendre à United Fruit C° "la zone bananière du Pacifique" pour financer la reconquête des provinces tenues par l'insurrection précédente. Pendant ce temps, le Professeur démocrate et l'Étudiant communiste préparent la chute du tyran. L'influence des États-Unis est un des leitmotive : c'est la crèche de Noël qui est balayée par les sapins importés, c'est le jazz de New Orleans qui s'affirme, ce sont les produits manufacturés qu'achète la nouvelle bourgeoisie, etc. C'est aussi le consul des États-Unis qui organisera la fuite du dictateur...
   
   Un roman à savourer au calme, lentement, pour profiter d'une écriture riche, aux références culturelles, sans penser y trouver une réflexion sur la dictature et sa subversion.

critique par Mapero




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