Lecture / Ecriture
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Cherokee de Jean Echenoz

Jean Echenoz
  Ravel
  Au piano
  Courir
  Un an
  Je m'en vais
  Cherokee
  14
  Des éclairs
  L’équipée malaise
  Caprice de la reine
  Envoyée spéciale
  Le Méridien de Greenwich

Jean Echenoz est un écrivain français né en 1947. Il a obtenu le Prix Médicis en 1983 pour "Cherokee" et le Prix Goncourt de 1999 pour "Je m'en vais".

Cherokee - Jean Echenoz

Où la distanciation l’emporte...
Note :

   “Un jour, un homme sortit d’un hangar. C’était un hangar vide, dans la banlieue est. C’était un homme grand, large, fort, avec une grosse tête inexpressive. C’était la fin du jour.
   L’homme était vêtu d’un pull-over tricoté à la main, à rayures jaunes et rouges, sous un imperméable en feuille plastique souple, opaque, avec des côtes impressionnées imitant un tissage gabardine. Un petit chapeau de pluie s’étalait comme un petit poisson plat sur le sommet de son crâne. Il venait de dormir cinq heures d’affilée au fond du hangar, et maintenant il marchait en jetant de fréquents regards à gauche, à droite, derrière lui. Il se méfiait. Il avait volé la veille une somme importante, il craignait d’être reconnu, il ne voulait pas qu’on l’arrête; il ne voulait pas qu’on lui reprenne l’argent.” (p. 7)

   
   
   Comment prendre au sérieux un voleur qui se cavale avec un poisson plat sur le sommet du crâne? Cela commençait bien, et tout, dès le début de ce roman couronné par le prix Médicis en 1983, était dans la manière, le ton tout à la fois distancié et teinté d’une ironie légère. Faux polar qui ne se prend jamais au sérieux,  “Cherokee” distille un charme, une petite musique séduisant. Il y flotte dans l’air quelques standards de jazz. Et l’on y croise tour à tour des privés, un perroquet volé, un charmant dilettante, une femme fatale et un cousin malveillant... Mais las!, au fil de cette histoire aux détours aussi imprévisibles qu’invraisemblables, c’est la distanciation qui l’emporte. Sur la distance, le plaisir du jeu ne suffit pas à retenir l’attention. Et l’on se déprend insensiblement de ce qui finit par s’imposer comme un exercice de style quelque peu stérile, fut-il mené avec un brio incontestable qui méritait sans doute bien un prix littéraire...
   
   Du même auteur, j’avais vraiment préféré “Ravel” où toute l’inventivité, la distanciation et le sens du jeu déjà présents dans “Cherokee” se trouvent mis au service d’une véritable histoire, et d’émotions plus vraies.
    ↓

critique par Fée Carabine




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« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? »
Note :

   Le titre que je choisis est la dernière phrase du livre prononcée par un des personnages qui a mené son monde tout au long des aventures polaresques et rocambolesques de ce roman. Une sorte de double de l’auteur qui nous trimballe lui aussi de pages en pages et sans répit. Et qui donc, à l’issue de ce livre avait envie de continuer…
   
   Sur la quatrième, en plus d’une accroche qu’on sent avoir été rédigée par habitude, une lettre est présentée. Lettre très certainement d’un ami de l’auteur qui parle du livre que nous tenons en main. Façon originale de donner envie de s’y plonger. Dans cette lettre, tout le bon et le moins bon de ce que j’ai pensé du livre.
   Je cite :
    "… le vrai mystère de ce bouquin, c’est qu’il tient debout…"
. Oui il tient debout, même s’il exige du lecteur un effort permanent pour suivre une intrigue farfelue. Georges Chave est le personnage principal d’une histoire qui en compte trop. Il rencontre Véronique et tout s’accélère pour ce nonchalant. De sectes bizarres en recherches de perroquet rare, l’auteur nous mène avec délectation par le bout du nez dans une accumulation de situations.
   
   Encore : "… il est passionnant et drôle. On ne sait pas pourquoi…" . Drôle d’accord, passionnant je n’irai pas jusque là. Parce que ce besoin de s’amuser du genre, de ne pas considérer avec sérieux les aventures décrites nous perd souvent en route. Un certain nombre de situations décrites nous laissent perplexes et bien souvent perdus.
   
   Ensuite : "… cent autres références discrètes…". Oui bien sûr, on sent tout l’amusement que l’auteur prend avec le genre du polar. Mais dans le même temps, on a le sentiment de ne pas accéder à grand-chose. Comme une private joke qui nous échappe et par là même nous agace quelque peu. Il ajoute même en fin de lettre "… c’est une affaire qui ne regarde que nous…" à propos d’une référence. Légèrement frustrant, non?
   
   Enfin ! "…une écriture outrageusement précieuse et qui rit d’elle-même…". En effet, une écriture intelligente, vive, pleine de fulgurances et d’envie d’exister. Un plaisir simple de lecteur, admirateur de la capacité d’un auteur à virevolter entre les points de vue, à relancer une machine qui s’essouffle, à s’amuser librement avec ses personnages, à animer son écrit par différents stratagèmes dynamiques. Quelques exemples :
   "Ils s'éloignèrent. Le bruit de leur moteur décrut, se fondit dans la rumeur lointaine, ils n’étaient plus là. Cependant, nous restons. Alentour le paysage est gris et terne. Il fait humide et froid. Tout est désert, on n'entend plus rien que cette rumeur lointaine sans intérêt. Que ne partons-nous pas. Mais voici qu'un autre bruit de moteur naît en coulisse, se précise, s'incarne en une nouvelle voiture qui paraît au bout du passage, s'approche, ralentit et se gare là même où stationnait la 504. C'est la Mazda locative de Fred. Va-t-il se passer quelque chose. Aurions-nous bien fait de rester." P 96
   
   "Le perroquet Morgan était âgé d'une soixantaine d'années, ce qui correspond en gros, à l'échelle humaine, à une soixantaine d'années..." P 138
   

   Au final, un livre brouillon par son intrigue (vous avez compris que là n’était pas l’important pour l’auteur), mais la découverte d’un style qui donne l’envie de suivre d’autres opus du monsieur.

critique par OB1




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