Lecture / Ecriture
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Les chiens de Riga (2) de Henning Mankell

Henning Mankell
  Avant le gel (9)
  La muraille invisible (8)
  Les chiens de Riga (2)
  Meurtriers sans visage (1)
  Les morts de la saint-Jean (7)
  L'homme qui souriait (4)
  Le retour du professeur de danse
  La lionne blanche (3)
  Le guerrier solitaire (5)
  Tea-bag
  Le cerveau de Kennedy
  Les Chaussures italiennes
  L'homme inquiet (11)
  Le Chinois
  La cinquième femme (6)
  La faille souterraine
  L’œil du léopard
  Un paradis trompeur
  Daisy Sisters
  Une main encombrante (10)
  Sable mouvant - Fragments de ma vie
  Les bottes suédoises

Henning Mankell est né en Suède en 1943 d'un père juge et d'une mère... qui est partie très vite.
Il est le gendre d'Ingmar Bergman.
Il partage sa vie entre la Suède et le Mozambique et adore l'Afrique.
Son héros récurrent Kurt Wallander, inspecteur au commissariat d'Ystad et flic dépressif, est mondialement connu.
Mankell écrit également des livres pour la jeunesse et des pièces de théâtre.

Il a reçu le Prix Nils Holgersson (qui récompense les meilleures œuvres littéraires destinées à la jeunesse) en 1991, le Grand Prix de littérature policière ainsi que le Prix Mystère de la Critique Meilleur roman étrangers en 2000.
Henning Mankell est mort en 2015 d'un cancer du poumon qui fait l'objet de "Sable mouvant".


* Citations dans la rubrique "Ce qu'ils en ont dit"


Kirsten Jacobsten a réuni un an d'interviews en un livre passionnant "Mankell (par) Mankell".

Les chiens de Riga (2) - Henning Mankell

Le flair de Wallander
Note :

   Un canot pneumatique dérivant sur la Baltique est repéré par le bateau de pêche de contrebandiers suédois. Ils le hissent et aperçoivent deux cadavres à l'intérieur. Comme ils ne veulent pas d'ennuis,ils le remorquent un instant et le font dériver. Il va s'échouer sur les côtes d'Ystad, juridiction du commissaire Kurt Wallander et c'est à partir de ce moment que ses ennuis commencent. Il s'avère que les deux cadavres sont des Lettons, ce qui explique pourquoi la police de Riga envoie le major Liepa en Suède afin d'aider Wallander dans sa tâche. Le major ne reste que quelques jours mais les deux hommes sympathisent. Parallèlement, la vie de Wallander - alors âgé de 43 ans! - n'est pas au beau fixe, son père est son seul interlocuteur et confident. Il lui en veut toujours de s'être engagé dans la police. Sa fille fait des études à Stockholm mais il sent instinctivement qu'elle n'est pas tout à fait heureuse. Devenu vite un ami et un confident lors d'une soirée bien arrosée, le major éclaire Wallander sur les pays satellites dont faisait partie la Lettonie et qui est en pleine mutation : certains regrettent l'ex-marxisme de L'URSS, d'autres sont fascinés par le capitalisme mais le pays laisse la part belle à la mafia au milieu de ces incertitudes :
   
   La réponse du major le surprit.
   "- Je suis croyant, dit-il. Je ne crois en Dieu Mais cela ne m'empêche d'avoir la foi, comme un au- delà du paysage limité de la raison. Le marxisme lui-même renferme une grande part de foi, bien qu'il prétende être une science et non une idéologie. Ceci est ma première visite à l'Ouest. Jusqu'ici je n'ai pu me rendre qu'en Union soviétique,en Pologne et dans les autres pays Baltes. Ici je constate une abondance apparemment illimitée de biens matériels. Mais cette différence entre nous cache peut-être une ressemblance. Une pauvreté commune - bien qu'elle n'ait pas le même visage. Votre abondance nous fait défaut; votre liberté de choix nous fait défaut. Mais dans ce pays , il me semble deviner une autre pauvreté. Celle de ne pas avoir à lutter pour sa survie. Pour moi, cette lutte a une dimension religieuse. Je ne voudrais pas être à votre place."
   
   Wallander aura le loisir de vérifier ce qui se passe en Lettonie car lors de son retour, le major est assassiné et la police de Riga le mande en mission spéciale. C'est pendant ce premier séjour que naît son incertitude. Il se demande à quoi il sert et si la cause défendue en vaut la peine. Il a sans cesse l'impression d'être surveillé comme avant la guerre froide et il doit retourner assez rapidement en Suède car, l'un des commandants a désigné un coupable qui paraît "fabriqué" à Wallander. Mais il aura eu le temps d'être contacté par voie secrète par la veuve du major, Baiba et reçu par un certain Upitis et un comité d'intellectuels qui semblent lutter contre la corruption et le discrédit que cherchent à provoquer les nostalgiques de l'ancien régime associés à la mafia. Ainsi - et c'est une des erreurs de Wallander de ne pas l'avoir vérifié - le canot était rempli de drogue et on le vole avant qu'il ait pu l'ouvrir. Wallander prétexte une semaine de vacances pour retourner en Lettonie, se cachant "des chiens invisibles", traqué, cherchant à revoir Baiba dont il tombe amoureux et à honorer la mémoire du major dans la lutte pour son pays. La deuxième partie accélère le rythme et les descriptions de l'hiver Letton dans sa désolation valent le détour :
   
   Ils traversèrent une banlieue interminable, dans un brouillard flottant où les usines se découpaient comme des animaux préhistoriques immobiles dans la lumière jaune des rares lampadaires. Les rues étaient désertes. Wallander pensa que c'était précisément ainsi qu'il s'était toujours représenté les pays de l'Est - paradis autoproclamés du socialisme triomphant.
   
   Wallander est un personnage extrêmement attachant car il est humain : il a sommeil, il a faim, envie de chier (dans une corbeille des archives de la police de Riga!), il n'est jamais sûr de lui, il fait des erreurs, mais par instinct -de survie, peut-être- il avance, se nourrissant de ses propres doutes et du respect ou de l'amour qu'il éprouve pour des êtres moins gâtés par la providence, comme Vera, cette femme lettone qui vit dans un deux-pièces avec ses filles et son père et qui le recueille et lui offre son soutien, lui renvoyant sa honte d'être dans un pays riche. Car il s'agit pour Wallander de se remettre en question, aux portes de l'âge mûr, de considérer son pays et son métier sous un autre aspect et, bien qu'il soit prêt à la démission, il ne cesse d'hésiter, sentant bien que c'est une façon d'honorer aussi ceux qui veulent que leur pays soit reconnu et respecté. Son père vieillit, sa fille grandit et sa femme l'a quitté et Baiba continue de lutter dans son pays. Que lui resterait-il alors? J'attends avec impatience de lire d'autres volumes de Mankell, traduit - ainsi que le précise D'Ail dans ses notules n° 107 - sans que l'ordre chronologique des romans soit respecté. Dans celui-ci, par exemple, malgré une alerte cardiaque, Wallander n'est pas encore diabétique comme dans La muraille invisible.
   
   
   *Récapitulatif des titres de la série Kurt Wallander, dans l'ordre où les choses arrivent vraiment et non l'ordre de publication en France:
   
   1) Meurtriers sans visage
   2) Les chiens de Riga
   3) La lionne blanche
   4) L'homme qui souriait
   5) Le guerrier solitaire
   6) La cinquième femme
   7) Les morts de la Saint-Jean
   8) La muraille invisible
   9) Avant le gel
   10) Une main encombrante
   11) L'homme inquiet
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critique par Mouton Noir




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Dans les jours sombres d’un empire en décomposition
Note :

   Riga ? … Lettonie ! Bravo ! Bon, la Lettonie n’est pas à proprement parler la patrie du commissaire Wallander, suèdois de la ville de Ystad comme chacun sait, mais la Lettonie est juste en face des côtes, ou peu s’en faut.
   
   Toujours est-il que suite à l’échouage sur la côte suédoise d’un canot pneumatique contenant deux cadavres torturés, l’enquête va amener Wallander à collaborer avec un homologue letton venu lui apporter un support technique. Et … cet homologue letton va connaître une triste et rapide fin à peine rentré au pays, à Riga évidemment, alors que Wallander croyait l’enquête bouclée. Du coup c’est lui qui vient jouer le support technique à Riga … d’où les chiens, d’où de superbes pages sur le quotidien d’un pays en voie de déliquescence (au moment où Mankell écrivait ce polar, 1991, la situation était loin d’être décantée et pourtant il fait preuve de belles presciences).
   C’est carrément étouffant par moments, désespérant comme lorsqu’on est dépendant, prisonnier, d’un pays totalitaire.
   
   Il y a de très belles pages sur l’ordinaire letton de cette époque. Mankell est très fort. Se documenter est une chose, le restituer avec l’apparence de la vie, c’est autre chose. Il y a du John Le Carré dans ceci en moins didactique, plus ludique.
   
   Et puis il reste la profonde humanité de Mankell transfusée chez Wallander. Un héros à hauteur du peuple, un homme avec ses faiblesses et ses doutes. Un Montalbano sicilien, un Robicheaux de Louisiane sont ses cousins.
   « Il regarda défiler le paysage. Des champs désolés, où la neige déposait des taches irrégulières. De temps à autre une maison grise, des clôtures nues, un cochon fouillant dans un tas de fumier … Une grisaille infinie, qui lui rappela sa récente excursion à Malmö avec son père. La Scanie était peut-être laide en hiver ; mais ici, la laideur était un vide repoussant, qui dépassait de loin tout ce qu’il aurait pu imaginer.
   Le chagrin – tel fut le sentiment qui lui vint en contemplant ce paysage. Comme si l’histoire douloureuse du pays avait trempé son pinceau dans un immense pot de peinture grise. »

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critique par Tistou




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Un des tout bons Wallander
Note :

   "En gros, on naissait quand on naissait et on mourait quand on mourait ; il n'avait pas poussé beaucoup plus loin sa réflexion sur les limites de l'existence. Mais cette nuit passée avec Baiba Liepa dans le froid de l'église l'obligea pour la première fois à fouiller en lui-même. Il comprit que le monde ne ressemblait pas du tout à la Suède, et que ses propres soucis étaient dérisoires comparés à la cruauté noire qui marquait la vie de Baiba Liepa".
   
   Février 1991. Un canot s'échoue sur les côtes suédoises. A son bord, deux cadavres bizarrement enlacés, tués d'une balle dans le cœur. Le commissaire Wallander va devoir reconstituer la trajectoire du canot pour identifier ces hommes. Il s'avère que ce sont deux Lettons, sans doute mafieux. Pour l'aider dans son enquête, on lui envoie de Lettonie le major Liepa, un petit homme aussi minutieux qu'il est peu bavard.
   
   Il faut dire que la Lettonie est dans une phase incertaine. Le bloc soviétique vacille, nul ne sait comment les évènements vont évoluer. Du côté de la Suède, l'enquête est close et transmise à la Lettonie. Seulement voilà, pour Wallander, elle ne fait que commencer. Le major Liepa est assassiné dès son retour au pays et c'est au tour de Wallander d'aller aider les collègues lettons.
   
   Je poursuis ma découverte de la série des Wallander et au deuxième, çà y est, je suis tombée dans la marmite, j'ai eu du mal à le lâcher celui-là. Wallander traîne toujours son mal-être, sa fatigue et sa propension à trop boire. Si l'enquête en Suède se déroule sans grand coup de théâtre, elle prend une tout autre tournure en Lettonie. La situation là-bas est tellement floue et potentiellement dangereuse que Wallander n'y a aucun repère. Il avance en aveugle, étonnamment ignorant de la réalité politique du pays. Il prend des risques fous et les derniers chapitres se déroulent dans une extrême tension.
   
   Sur fond de mélange de criminalité et de politique, un excellent opus.

critique par Aifelle




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