Lecture / Ecriture
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Mortelles voyelles de Gilles Schlesser

Gilles Schlesser
  Mortelles voyelles

Mortelles voyelles - Gilles Schlesser

Ambitieux et réussi
Note :

   On remarque fréquemment chez les auteurs de polars français une espèce de complexe d'infériorité, ou plutôt une peur d'apparaître comme des auteurs de second rayon, tout juste bons à torcher une intrigue en rouge et noir propre à occuper un lecteur pas trop exigeant pendant quelques heures. On sait qu'il n'en est rien et que les polardeux en valent bien d'autres sur le plan de la culture littéraire et sur l'art d'en faire bon usage. Cependant, ce sentiment d'appartenir à une classe inférieure les amène trop souvent à se sentir obligés de montrer à tout prix qu'ils en connaissent un rayon, et pas seulement sur les calibres des soufflants ou les recettes des poisons. D'où ces polars truffés de références littéraires (de l'exergue aux goûts de lecture des personnages présentés) ou musicales recherchées, de préférence hors du commun. Lorsque l'intrigue se déroule dans le milieu des lettres, c'est encore plus prégnant, témoin la brève série consacrée Pierre de Gondol, libraire embarqué dans des énigmes littéraires, dont les aventures pour initiés tenaient presque de la private joke. Au total, ce souci de respectabilité aboutit trop souvent à une négligence de ce qui fait le suc d'un bon polar : une enquête, une histoire, un truc qu'on n'a pas envie de lâcher. Autant dire qu'on était un rien méfiant à l'idée d'entamer ces "Mortelles voyelles", une histoire de serial killer surnommé Hamlet sur fond de sonnet rimbaldien. Le héros s'appelle Oxymor Baulay, c'est dire.
   
    Comme ses confrères, Gilles Schlesser est un type cultivé et intelligent. Il connaît l'Oulipo, Perec comme tout le monde mais aussi Jacques Jouet comme un peu moins de monde, il connaît sa rhétorique bien au-delà de ce que le nom de son héros laisse à penser, il connaît Paris - c'est la première fois que je trouve dans un roman la rue Maurice-Bouchor chère à mon cœur d'enfant, il connaît bien d'autres choses, comme l'histoire des cabarets des années cinquante - ils ne sont pas nombreux, ceux qui se souviennent du duo d'humoristes que formaient à l'époque Philippe Noiret et Jean-Pierre Darras. Il connaît tout cela, ne se prive pas de le faire savoir mais contrairement à nombre de ses collègues, il ne se contente pas de cet étalage : l'intrigue qu'il propose est suffisamment ingénieuse pour être appréciée par des lecteurs qui ne partagent pas tous les dadas de son auteur. Une intrigue nerveuse à souhait, sans mauvaise graisse, un suspense littéraire, certes, mais doublé d'un whodunit classique et efficace. Une très bonne pioche pour cette collection, sous-titrée "Les ombres de la ville lumière" lancée par un éditeur spécialisé dans les choses capitales, et qui en est à son quatrième numéro.
   
   Citation. "Savez-vous que je possède un exemplaire de "La Disparition" dans lequel figure la lettre e?"
   Moi aussi.

critique par P.Didion




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