Lecture / Ecriture
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Emportée de Paule du Bouchet

Paule du Bouchet
  Dès 03 ans: Coco lave son linge (1 livre + 1 CD audio)
  Emportée

Emportée - Paule du Bouchet

Comment dire ce feu ?
Note :

   « Il me semble que parler de ma mère, c'est parler de cette indicible épouvante, être seule. "Abandonnée" choc électrique, couleur encore vibrante de sa jupe rouge, silence. La fleur de ma mémoire est bien enclose dans un "petit pan de jupe rouge".»
   
   L'auteur, Paule du Bouchet, a six ans lorsque sa mère rencontre l'homme qui va bouleverser sa vie, René Char. Dès lors, l'existence de la petite fille et de son frère va être suspendue aux brusques disparitions de l'amoureuse et à sa présence-absence. Souffrance sans nom qui va marquer durablement Paule de son empreinte.
   
   Il est des lectures qui laissent sans voix, et celle-ci en fait partie, tellement elle va toucher des zones profondes, sans que nous sachions d'ailleurs exactement lesquelles. Dévoré d'une seule traite, je vais tout de même tenter de vous communiquer l'envie de le découvrir à votre tour, c'est un récit bouleversant et pudique sur la complexité de la relation mère-fille.
   
   Même si l'apaisement est venu au fil des années, à la mort de Tina Jolas, Paule du Bouchet a souhaité continuer le questionnement de sa mère qui noircissait des pages dans les derniers mois de sa vie et se demandait "ai-je vraiment vécu ce que j'ai vécu? Tout cela - cela -? - n'est-il pas un songe?". 
   "C'est pour tenter de faire écho, non apporter une réponse, mais faire écho à ces questions formulées sur la seule page blanche, lieu le plus retiré de son âme, qu'à mon tour je voudrais "me souvenir".

   
   Et un peu plus loin,
   "Je suis saisie par l'analogie entre le besoin qui est le mien, aujourd'hui, de produire la trace de ce pan de vie - si long, plus de trente années - et celui de ma mère lorsqu'elle noircissait des pages durant sa longue agonie."

   
   Le récit est le long cri de détresse de la petite fille, puis de la toute jeune femme dévastée par les départs de la mère vers l'homme détesté, celui dont elle souhaite la mort. Et elle est en même temps subjuguée par ce qui émane d'elle, cette mère dont elle est sûre d'être aimée, même imparfaitement.
   "Comment dire sa grâce? Ce retrait nimbé de présence, cette présence nimbée de retrait? cette réserve et ce don d'elle-même, cette véhémence et cette foi dans les sursauts de l'âme? Cette discrétion habitée. Comment dire cette intensité jamais outrancière, même si parfois excessive, ce feu?"

   
   Les souvenirs remontent dans le désordre, nous passons d'une époque à l'autre dans la fluidité. Les autres personnes de l'entourage, le père, René Char, sont évoqués en creux, le cœur du livre étant consacré à Tina Jolas. Le récit de la narratrice est émaillé de lettres retrouvées après la mort de Tina, lettres qu'elle adressait à une amie. Elles sont admirables et apportent un contrepoint éclairant aux impressions d'enfance de Paule.
   
   A la fin, nous en savons un peu plus sur la trame de ces vies douloureusement mêlées et ne pouvons que ressentir de la tristesse au vu de toute cette souffrance. Une petite fille sensible prise dans les rets des histoires des grands et à qui il faudra des années pour vivre par elle-même, avec une blessure inguérissable.
   
   Il m'est difficile de démêler mes sentiments en refermant ce livre. J'avoue ne pas comprendre l'attitude de Tina Jolas, qui a donné une fois pour toutes la priorité à René Char, et pourtant il n'y a rien à ajouter, c'est ce qui est arrivé. Je ne peux qu'admirer ce qu'a réussi à en faire Paule du Bouchet, jamais dans le règlement de comptes et souhaitant faire connaître cette femme brillante à la personnalité méconnue.
   
   "Que reste-t-il de ma mère? Aujourd'hui que reste-t-il? Presque rien. Rien que nous. Gilles et moi, ses enfants. Et une extraordinaire correspondance de près de six mille lettres avec l'homme qui était son amour".

   
   Bien qu'il soit question ici d'un poète connu, j'en ai fait abstraction dès le départ, tellement le texte est centré sur le lien mère-fille, si universel que nous pouvons aisément nous y reconnaître à un moment ou à un autre.
   Que vous dire d'autre, sinon: faites-moi confiance, lisez-le impérativement, l'écriture va droit au cœur.
   
   "Parfois, des choses absurdes me font monter les larmes aux yeux. Une scène du quotidien, la rue. Ce ne sont jamais les choses graves qui font pleurer. Mais le chemin obscur des larmes est en lui-même le signe de quelque chose d'infiniment grave qui me laisse, en un second temps, bouleversée par l'incompréhensible, la très grande réalité de l'indicible. Les larmes sont là alors pour dire une aune - l'insondable, ma faculté néanmoins à parcourir comme à rebours cet insondable et la nécessité d'en témoigner. Je suis bouleversée sans cause ou plutôt la cause n'est pas l'important, mais la route, venue de nul lieu connu, d'où émerge ce bouleversement. Ma mère, cette terra-incognita".

   
   Par ailleurs, les Editions "le Bruit du Temps" viennent de rééditer deux textes du père de la narratrice, André du Bouchet, poète quelque peu oublié. Il s'agit d'un essai "Aveuglante et banale" et d'extraits de ses carnets "une lampe dans la lumière aride", carnets que je vais me procurer sans tarder, tant j'ai été touchée par les passages qui lui sont consacrés dans "Emportée".
   « Il m'a dit: "je ne veux plus parler de ta mère". Devant mon incompréhension, il a ajouté: "Tant qu'elle était au monde, sa grâce était si puissante que tout pouvait s'oublier. A présent qu'elle n'est plus là, toute la face noire, toute la souffrance revient prendre la place. Je suis trop fatigué. Ne me parle plus d'elle».

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critique par Aifelle




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René Char, triste sire ?
Note :

    Paule du Bouchet a de la branche. On connaît déjà le nom, c'est celui de son père, le poète André du Bouchet. Mais à l'étage au-dessus, il y a aussi du monde : ses grands-parents, du côté maternel, s'appelaient Eugène et Maria Jolas, créateurs de la revue transition ainsi présentée par Marc Dachy dans sa préface à Sur Joyce d'Eugène Jolas (Plon, 1990) : "En avril 1927, voit le jour à Paris le premier numéro d'une petite revue de langue anglaise intitulée transition. La présentation en est sobre, le papier modeste. Elle deviendra progressivement LA revue de la colonie anglo-saxonne de Paris et l'une des grandes revues de la modernité internationale. Le sommaire en est prestigieux puisqu'il s'ouvre à la fois sur les pages inaugurales de Work in Progress [titre provisoire de Finnegans Wake] de James Joyce et sur l'un des textes majeurs de Gertrude Stein, "An Elucidation". On devra aussi à transition, et donc aux Jolas, les premières traductions en anglais de Kafka et Breton, les premiers textes de Beckett et de Dylan Thomas.
   
   La guerre survient, les Jolas gagnent l'Amérique. Maria ouvre à New York la "Cantine La Marseillaise", où se retrouvent, écrit Paule du Bouchet, "marins français, intellectuels et artistes". André du Bouchet fréquente la cantine, tombe amoureux de la fille de la cantinière. En 1949, Tina Jolas épouse André du Bouchet à Paris, puis donne naissance à deux enfants, un garçon et une fille, Paule. Mais ça va se corser. La branche dont on parlait en ouverture de cette notule va s'enrichir d'un greffon imprévu, et pas n'importe lequel : René Char. Paule a six ans, on est en 1957, quand sa mère tombe amoureuse du poète et qu'elle abandonne sa famille pour le suivre.
   
   Dans "Emportée", Paule du Bouchet fait le récit des trente années au cours desquelles René Char la priva de sa mère. Inutile de dire que le poète - qui eut, in fine, l'élégance d'épouser un an avant sa mort une dame de chez Gallimard sans en avertir Tina - ne sort pas grandi de ce témoignage intime. De sa relation avec Tina Jolas, il reste une correspondance en attente de publication (l'affaire est dans les mains de la justice) : Paule du Bouchet parle de 6000 lettres, le fonds René Char de la Bibliothèque Jacques Doucet en détient 4837. On aura de quoi lire.

critique par P.Didion




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