Lecture / Ecriture
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Dans le secret de Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari
  Un Dieu un animal
  Où j’ai laissé mon âme
  Dans le secret
  Le sermon sur la chute de Rome
  Balco Atlantico
  Le principe
  Aleph zéro
  A son image

Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari, après avoir été, durant quatre ans, professeur de philosophie au lycée international d’Alger, vit actuellement en Corse où il enseigne depuis 2007.

Dans le secret - Jérôme Ferrari

Perte de repères
Note :

   Quelques paroles au creux de l'oreille d'Antoine. Des mots chuchotés, qu'il n'est pas sûr d'avoir bien compris, mais qui font naître le doute dans son esprit. Lucille, sa femme, a-t-elle un amant? Troublé, Antoine perd ses repères, et plonge dans un monde où ses maigres certitudes sont réduites à néant.
    
   Antoine est loin d'être un mari parfait. Propriétaire avec Batti d'un bar en Corse, il est beaucoup plus attiré par les vapeurs d'alcool, les rails de cocaïne et les bras de sa maîtresse que par le lit conjugal. Mais l'impression d'être relégué par sa femme ne l'incite pas à renouer le contact avec sa famille. Au contraire, elle devient un ennemi qu'il évite le plus possible, et il noie son désarroi dans un quotidien de plus en plus sordide. Même Batti ou José, son ami qui rêve de devenir une star du porno, sont les victimes de la violence qu'Antoine ne parvient plus à réprouver.
    
   Heureusement, il y a Paul. Le frère d'Antoine, avec qui il a coupé les ponts. Celui qui est allé à Paris, qui a fait la fierté des parents, mais qui est revenu sans rien sur la terre des ancêtres. Paul devient une nouvelle boussole pour Antoine, même s'il est imposé en partie par sa fille, heureuse de renouer avec son oncle.
    
   L'ouvrage semble se résumer à une banale histoire familiale, mais il ne se limite pourtant pas à cette chronique d'une famille en déliquescence et d'un homme en proie au doute. En insérant deux passages historiques, ayant un lien plus ou moins étroit avec Antoine, Jérôme Ferrari ancre son roman dans une histoire plus large. Celle d'un territoire marqué par la violence, par l'exil, le départ et l'échec. Surtout, ces deux passages rompent avec la narration et installent un climat de doute pour le lecteur qui ne sait pas trop où va le mener cette intrigue à plusieurs entrées. Et le changement constant de point de vue n'y est pas étranger. Comme Antoine, on ressent à la lecture le doute face à un avenir qu'on ne maîtrise pas totalement. Ce qui est finalement un élément très positif de cette plongée en terre corse, où les repères du héros comme ceux du lecteur sont remis en question.
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critique par Yohan




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Déprimés mais pas déprimant
Note :

   Le climat sombre et oppressant devrait rendre cette lecture indigeste. Les deux frères en dépression profonde, conséquences d’histoires familiales au poids lourd à (sup)porter, auraient pu se révéler insupportables. Et pourtant, privilège d’un virtuose de l’écrit, le sordide devient le profond, l’inconséquent le fruit de conséquences.
    "Les choses commencent à mourir bien avant que leur cadavre ne se mette à puer." P 137

   
   En Corse, Antoine et Paul sont frères. L’ainé, propriétaire d’un bar qu’il savait de sa gouaille et son sens du contact rendre attrayant, fuit ses démons par la boisson, la drogue et le sexe. Se montrant de plus en plus irritable et paranoïaque, il exaspère son associé et se persuade que sa femme le trompe. En vérité, il ne va pas bien. Paul, le cadet, narrateur de plusieurs parties du livre, s’est réfugié dans sa maison familiale perdu dans un village après un essai d’émancipation parisienne échoué. Il se soûle de télévision pour voir jusqu’où la bêtise peut aller. Lui, le doué des études, la promesse d’une réussite brillante. En vérité, il ne va pas mieux que son ainé.
   Pourquoi ? Nous le découvrons par petites touches…
   Nous suivons Antoine dérivant. Nous écoutons Paul devisant. Par trois fois, Ferrari nous renvoie dans un passé plus au moins éloigné. Des passés éclairant la situation de ces deux frères. On a alors l’impression de lire des nouvelles qui feront écho à la vie moderne. Nous y rencontrons un réparateur d’orgue, un prêtre et un enfant. C’est de musique et de foi dont il s’agit mais aussi de violence. Nous faisons connaissance des ancêtres familiaux, eux-aussi victimes de la loi du plus fort ou du plus fou. Des histoires traumatisantes.
   
   "Au dos, il avait écrit"A ma sœur chérie. Djibouti. 1958."J’ai passé la nuit allongé dans les photos, toutes ces attestations officielles de la fuite du temps, toutes ces preuves de notre irréalité, comme si nous n’étions rien d’autre que les incarnations provisoires et les avatars de quelques rêves cruels qui nous traversent et nous survivent. Et à chaque mouvement que nous faisons, des milliers de mondes possibles meurent, à chaque mouvement infime, à chaque décision insignifiante, des mondes meurent et toutes nos vies sont parsemées des cadavres des mondes trahis." P 185

   
   Un des premiers livres de cet auteur primé maintenant et déjà un pouvoir envoûteur. Ce qui n’est pas désagréable du tout.

critique par OB1




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