Lecture / Ecriture
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Roman sans titre de Thu Huong Duong

Thu Huong Duong
  Terre des oublis
  Histoire d'amour racontée avant l'aube
  Sanctuaire du cœur
  Roman sans titre
  Itinéraire d’enfance
  Les collines d'eucalyptus

Thu Huong Duong est une écrivaine vietnamienne, née au nord Viêt Nam, en 1947.

Roman sans titre - Thu Huong Duong

Guerre au Vietnam
Note :

   Guerre au Vietnam. Quoi de plus banal en réalité pour un petit pays si souvent en butte à des envahisseurs ou des malveillants. Rien que dans la seconde moitié du XXème siècle, entre la libération de l’occupation coloniale, contre la France, puis contre les Américains qui voulaient éradiquer le communisme, puis contre les Khmers rouges du Cambodge dans le sud du pays, puis encore un petit coup contre les Chinois dans le nord du pays, … Petit pays incroyablement courageux qui doit se demander ce qui lui arrive depuis une trentaine d’années tout au plus qu’il est en paix! (l’admission du Vietnam à l’ONU ne date que de 1977!)
   
   Ici c’est de la plus grosse de ces guerres dont il est question, celle contre les Américains. Duong Thu Huong sait de quoi elle parle puisqu’à l’âge de dix-huit ans elle – Duong Thu Huong est une femme - dirigeait une brigade de la jeunesse communiste envoyée au front. A vrai dire c’est tout le pays qui était en guerre, depuis le dernier de ses habitants jusqu’aux brins d’herbe qui ont subi l’arrosage de défoliants …
   
   « Roman sans titre » c’est l’histoire de la vie pendant la guerre, à travers le filtre de Quân, capitaine d’une unité de combat, envoyé par son supérieur, Luong, originaire du même village, retrouver et tenter de sauver de la folie un autre coreligionnaire de leur village, Bien, enfermé comme fou.
   
   Quân va traverser une partie du pays pour retrouver Bien, c’est son périple. Il va le retrouver. Le ramener provisoirement à un état normal, mais c’est la guerre, avec ses chienneries, son sauve-qui-peut, son lot de misères ou de petites chances …
   
   A travers ces pérégrinations, c’est l’occasion pour Duong Thu Huong de dénoncer l’absurdité de la guerre, sa cruauté et le cynisme, parfois, de ceux qui la manipule. Pas étonnant – ce dernier point notamment - que cela n’ait pas plu au pouvoir communiste qui refusera de publier ce roman au Vietnam, qui l’exclura du parti Communiste et finira par l’emprisonner. Depuis 2006, elle vit et publie en France. Nul doute que son aura soit importante au Vietnam où la littérature est très respectée.
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critique par Tistou




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Le plus beau roman de guerre ?
Note :

   Ce roman sans titre cache... un roman de guerre écrit par une femme. La romancière Duong Thu Huong, née en 1947, a en effet participé à la guerre du Vietnam. Un roman de guerre qui vient se ranger dans la lignée des "Croix de bois" de Dorgelès, du "Feu" de Barbusse, ou de "Putain de mort" de Michaël Herr pour en revenir au Vietnam justement. Mais un roman de guerre très personnel, en raison de l'auteure et du traitement du sujet.
   
   La romancière nous convie à suivre le soldat Quân enrôlé dans l'armée nord-vietnamienne (les bo doi) à dix-huit ans — comme l'auteure. Capitaine de son unité, il a maintenant vingt-huit ans. Le Vietnam communiste est totalement mobilisé pour se battre contre les impérialistes américains et leurs alliés fantoches — pour reprendre les expressions du pouvoir de Hanoï. Le roman se passe loin des villes, sauf dans les dernières pages, qui ont pour cadre l'offensive victorieuse sur Saïgon, deux ans après le départ en catastrophe des Américains, et c'est l'une des rares mentions de la chronologie avec le rappel de l'offensive du Têt en 1968. "J'y avais enterré de mes propres mains je ne sais plus combien de mes compagnons" se souvient Quân à propos de ce coûteux échec militaire que la presse officielle célébra en victoire. "Depuis, je ne lisais plus les journaux" précise-t-il.
   
   Le coût humain de la guerre n'est pas surprenant dans ce genre de livre, mais il revêt ici une insistance particulière. Il faut une mission (plutôt qu'une permission) au village natal pour que Quân apprenne la mort au combat de son jeune frère ; aucun courrier ne l'en avait informé. Aucun courrier non plus n'est parvenu de la jeune Hoa, dix ans durant. Il la découvrira déchue, enceinte et repoussée à l'écart du village.
   
   Le fil conducteur du roman concerne le soldat Biên, issu du même village et renvoyé sans doute à tort dans un pavillon psychiatrique. Quân est missionné par Luong, son supérieur, pour retrouver Biên, dans la lointaine Zone K, le sortir de l'abjecte situation où il se trouve et l'accompagner dans une unité spéciale, celle qui coupe la forêt pour fabriquer les cercueils.
   
   La solidarité entre Quân, Biên, et Luong, compatriotes issus d'un même village constitue en effet un thème fort de ce livre. Par ailleurs, la richesse et la variété thématiques donnent un intérêt certain à ce livre avec l'évocation des pénuries alimentaires, du paludisme, des soldats perdus dans la forêt, des attaques des tigres, et pas seulement des bombardements des B-52. Mais on n'oubliera pas que ce roman valut des ennuis à l'auteure! Naturellement ce n'est jamais Quân qui critique explicitement le régime. Mais il reçoit des confidences ou surprend des conversations.
   "Tu sais, Quân, nous autres gens du peuple, nous étranglons nos estomacs, nos bouches et jusqu'à nos verges. Quant à eux, les généraux, ils en profitent. Du Nord au Sud, où qu'ils aillent, ils en ont plein, des femmes. Autrefois, ils avaient des concubines, maintenant on les appelle des “camarades en mission”! C'est toujours la même saloperie"
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   Dans le train, Quân surprend la conversation de deux cadres bien nourris et peu discrets s'exprimant avec cynisme. "La révolution pourrit plus vite que l'amour" affirme l'un d'eux tandis que l'autre traite Marx de "nain dévergondé" qui "hantait les bordels". Et ça continue : "Vous rappelez-vous les campagnes de rectification idéologique dans l'armée, chez les cadres, en 52-53? En quoi différaient-elles des confessions à l'église? On s'inventait des péchés, on se torturait et on se repentait..." Entendant ces propos, Quân a beau rester "figé" et sentir son dos paralysé, il se convainc cependant que ces cadres à l'air cynique disent la vérité... Et qu'elle n'est pas toujours bonne à dire. Duong Thu Huong fut exclue du parti communiste et emprisonnée en 1991 sans procès. Elle vit en France depuis 2006.

critique par Mapero




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