Lecture / Ecriture
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Au Lac des Bois de Tim O'Brien

Tim O'Brien
  Juillet, juillet
  Au Lac des Bois

Au Lac des Bois - Tim O'Brien

J'aime mieux Dan ou Flann
Note :

   Oui, catégorie O'Brien j'ai préféré Dan ou Flann.
   
   Résumons. Au bord du Lac des Bois, en lisière des forêts sauvages du nord du Minnesota, John et Kathy Wade tentent de recoller les pièces de leur vie et de leurs sentiments, mis à mal après l'échec cuisant de John aux élections sénatoriales. Un jour, Kathy disparaît. Leur canot n'est plus là - s'est-elle noyée ou bien perdue? A moins qu'elle ne se soit enfuie, pour renaître à une nouvelle existence? Les recherches s'amplifient, les hypothèses les plus troublantes aussi. Pour découvrir la vérité, il faudra enquêter sur le passé de Wade. Ce passé, comme tout passé littéraire sinon il n'y a pas de littérature, cache une faille, un gouffre, le Vietnam et plus précisément la tristement célèbre tragédie de My Lai. John Wade était de la compagnie Charlie. Lui, passionné de prestidigitation, s'est-il ainsi employé à effacer toute trace de sa présence et de sa participation à ce massacre?
   
   Le roman "Au Lac des Bois" est construit selon le principe des hypothèse et des faits avérés. Certains chapitres reprennent des éléments techniques ainsi que des témoignages de voisins, d'anciens du Vietnam. On y lit aussi quelques citations concernant la magie et même de rares notes d'écrivains, Edith Wharton ou Cervantes. Je n'ai pas été conquis, trouvant le mélange parfois laborieux, et m'apprêtai à rédiger un article somme toute défavorable. J'ai finalement un peu amendé ma sévérité pour les raisons suivantes:
   
   Parfois quelques lignes, voire deux ou trois pages suffisent à faire d'un livre somme toute décevant un bon souvenir littéraire. A la fin, un chapitre nommé "La nature de l'Angle" décrit l'extrémité Nord-Ouest du Minnesota. C'est là, peut-être, que Kathy Wade s'est perdue. On ne le saura pas mais en quelques paragraphes Tim O'Brien nous dépeint cette extrémité jadis colonisée par d'autres hommes du Nord, Finlandais et Suédois. Cet angle est la partie la plus septentrionale des 48 états centraux des U. S. A. et c'est prodigieusement ciselé, quelques animaux, chouette, cerf, faucon, une église en rondin abandonnée depuis des lustres, une autoroute fantôme. C'est une extrême Amérique et j'aime toutes les extrêmes Amériques.
   
   Enfin, presque subrepticement, Tim O'Brien glisse un mot sur deux auteurs presque fantômes, les deux grands "disparus" du continent, déjà cités sur ce blog, Ambrose Bierce et B. Traven. Un petit bout de chemin avec ces immenses, et Tim O'Brien fait mieux que sauver son roman, somme tout très acceptable.
    ↓

critique par Eeguab




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Par delà le Bien et le Mal
Note :

   Tim O'Brien est le nom de plume de William Timothy O'Brien, né en 1946 dans le Minnesota. O'Brien est diplômé en sciences politiques de Macalester College, où il a été président de l'association des étudiants, en 1968. Cette même année, il est enrôlé dans l'armée américaine et envoyé pour deux ans au Viêtnam, où sa division comprenait l'unité qui fut impliquée dans le massacre de My Lai. L'essentiel de son œuvre, entamée en 1973, relate son expérience de cette guerre et son impact sur les soldats américains qui y ont combattu. Aujourd’hui O'Brien vit dans le centre du Texas et enseigne à l'université du Texas-San Marcos. "Au lac des bois", paru en 1996, a été réédité en 2015.
   
   Après une sévère déculottée aux élections sénatoriales, John et Kathy Wade tentent de retrouver un second souffle et font une retraite dans une petite maison à l’écart du monde, entre les forêts du Minnesota et le lac Supérieur. Un jour, Kathy ne revient pas d’une promenade sur le lac. Noyade, fuite pour refaire sa vie ? Les recherches s’organisent et des hypothèses troublantes commencent à émerger.
   
   Encore un de ces livres où il ne faudrait rien dire de son contenu pour ne pas gâcher le plaisir du lecteur potentiel mais alors, comment vous inciter à le lire ? Le premier attrait du roman réside dans sa construction déstructurée. Le passé, sensé éclairer le présent n’arrive qu’à posteriori dans la narration et même pas de façon linéaire mais par petites touches, ce qui créé un splendide climat de mystères divers.
   
   Le personnage de John Wade évolue dans la perception que l’on s’en fait, au fil des pages, ici l’on s’émeut de son enfance avec le père suicidé, ailleurs on s’intrigue de son comportement malsain lorsqu’il espionne sa petite amie, là on le suspecte d’être un manipulateur – dans tous les sens du terme – doué (il adore les tours de prestidigitation) et quand surgissent des éléments d’informations sur son activité au Vietnam, on angoisse carrément. Tous ces faits sans narration chronologique comme je l’ai déjà dit. Et puis cette Kathy, elle aussi recèle des zones d’ombres.
   
   Tim O’Brien nous embringue dans ces zones de l’esprit où le Bien et le Mal n’ont plus cours quand les acteurs ont subi ou vécu des traumatismes profonds. Comme ce John Wade et ses épouvantables souvenirs de My Lai qu’il aura tenté toute sa vie d’enfouir et de faire disparaitre de sa conscience ; lui le grand magicien, le Sorcier des rizières du Sud-est asiatique, atteint les limites de ses pouvoirs. Quand la mémoire et la culpabilité ne font pas bon ménage, le cerveau n’a plus qu’une seule issue, le déni. Effacer, faire disparaitre, éliminer…
   
   Le récit est ponctué d’extraits de livres, de dépositions à la cour martiale après My Lai ou bien de notes de bas de page où l’auteur s’adresse au lecteur, fiction et réalité mêlées pour nous embrouiller un peu plus encore. Un tel roman ne pouvait s’accommoder d’une fin simpliste. Rassurez-vous, ce n’est pas le cas.
   Tim O’Brien : Au lac des Bois
   
   "La manière dont je vois les choses, c’est qu’il est rentré bien secoué, bien ravagé, puis il a épousé Kathy et ils se sont embarqués dans cette grande histoire d’amour. Jamais vu deux personnes aussi tripoti-tripota. Donc il reconstruit sa vie. Ne dit pas un mot de cette saloperie au Vietnam – ni à sa femme ni à moi ni à personne. Et puis, au bout d’un moment, il ne peut plus rien dire. Il est comme pris au piège, vous comprenez ? C’est ma théorie. Je ne pense pas que ça ait commencé comme un mensonge volontaire, simplement il n’a pas moufté – mais qui aurait déballé ça ? – et assez rapidement il a sans doute dû s’auto-persuader que ça n’avait jamais eu lieu. Ce gars-là était un magicien. Il savait tromper son monde. Sûr qu’il m’a bien baisé…"

critique par Le Bouquineur




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